Hors Champ

novembre-décembre 2020

TENZIER | X |

ENTRETIEN AVEC MARIE-DOUCE ST-JACQUES

par Eric Fillion
novembre-décembre 2020 26 novembre 2020


Tenzier, organisme voué à la conservation et à la mise en valeur d’archives sonores des avant-gardes québécoises, fête ses 10 ans. Son fondateur, Eric Fillion, s’entretient avec une de ses complices : Marie-Douce St-Jacques.


Eric Fillion [E. F.] : Nous avons vu de nombreux films ensemble à la Cinémathèque québécoise au fil des ans. Je pense entre autres à Détruire dit-elle (Marguerite Duras, 1969). Nous avions poursuivi la soirée avec des amis, d’abord au Cheval blanc, puis j’oublie. Je me souviens toutefois que tu en avais profité pour nous prendre en photo polaroïd. Tu y avais ensuite inscrit : « Détruire dit-il ». Quel sens du moment et de la synthèse, m’étais-je dit (en titubant, probablement) ! Je raconte cet épisode, car j’y vois une certaine complicité découlant — au-delà de notre amitié — d’une sensibilité partagée pour le cinéma dans sa rencontre avec les autres arts et leurs histoires.

Selon moi, c’est la raison pour laquelle nous avons été interpellés par l’œuvre d’Étienne O’Leary. C’est d’ailleurs toi qui m’as mis la puce à l’oreille concernant ce projet qu’avait Cinéma abattoir de dédier une soirée à ce cinéaste des années 1960 dans le cadre des événements Weekend in the Pines.

À bien y penser, s’il y a une œuvre qui évoque tout cela, y compris peut-être la dimension « destroy » de ce que peut être l’expérience cinématographique, c’est bien celle que nous a léguée O’Leary. En ce qui me concerne, c’est là que tout a vraiment commencé. Tu y étais le soir des projections le 5 juillet 2009. Quels souvenirs as-tu de cet événement ?

Marie-Douce St-Jacques [M-D. St-J.] : Merci pour ces questions, qui me font replonger dans un bel univers.

Je me rappelle que nous étions assis par terre, serrés les uns contre les autres, curieux et attentifs. Comme c’était souvent le cas lors des soirées de projections présentées par Cinéma abattoir, nous savions que nous assistions à quelque chose de singulier et d’unique.

Puis, de cette soirée, je me rappelle que Bruce McClure — qui performait plus tard — avait déposé au creux de ma main un bout de pellicule 16 mm, sans dire un mot. Je l’ai conservé, tout comme j’ai gardé cette image de toi capturée lors d’une autre soirée avec mon polaroïd. Détruire dit-il… ça me fait sourire que tu évoques cette anecdote. Penses-tu que nous nous souvenons de ce moment, justement, parce que j’avais pris cette photo et que nous en conservons donc une trace tangible ?

E. F. : C’est fort probable, oui. Puisque nous parlons de trace tangible, j’ai toujours chez moi ce bel objet que tu avais préparé pour l’occasion, c’est-à-dire le programme dans lequel on trouve une citation de O’Leary et un témoignage de Jean-Pierre Bouyxou. Peux-tu me parler des éléments ou des leitmotivs qui ont guidé tes choix en ce qui concerne la couverture et les collages à l’intérieur ?

M-D. St-J. : Comme je ne possédais que très peu d’images de O’Leary, j’ai utilisé le photogramme d’un de ses films (auxquels j’avais eu accès avant la projection) pour illustrer la couverture, puis, à l’intérieur, j’ai fait quelques jeux typographiques et des collages.

Je me souviens que quelque chose de vraiment étrange était arrivé la semaine précédant la projection. Il m’arrivait parfois, à la bibliothèque, de m’adonner à un exercice de hasard : marcher dans les allées, fermer à demi les yeux et choisir un livre sans regarder le dos. Or, cette fois-là, j’étais tombée sur un livre dans lequel il y avait une photo de O’Leary, l’image où il tient un gros peigne ! C’était stupéfiant !

E. F. : Nous te connaissons comme musicienne, artiste visuelle, scénariste et éditrice. Est-il pertinent de distinguer entre ces « occupations », dans la mesure où elles sont toutes partie intégrante de ton parcours ? Si oui, lesquelles d’entre elles t’ont été les plus utiles pour aborder l’œuvre de O’Leary, cet homme à la caméra-stylo qui composait ses propres bandes sonores ?

M-D. St-J. : Le son a une place tellement importante dans ma vie. Même si j’ai plusieurs « occupations artistiques », le son est toujours au centre de ce que je fais, et relie, de près ou de loin, tous mes projets. Je suis une autodidacte, d’abord, très jeune, en tant qu’éditrice de fanzine (ce qui m’a mené aux arts visuels), ensuite en tant que musicienne, scénariste, puis tout cela en même temps. C’est mon amour du son et de la musique qui me guide à travers mes différents projets et j’ai l’impression que O’Leary, lui aussi, était guidé par son instinct et ressentait le besoin de croquer sur le vif ses expériences et de les traduire, peut-être pour mieux les comprendre. Dans ce cas-ci, c’était par le son et l’image en mouvement, plus tard, il s’est exprimé par la peinture.

E. F. : Puisqu’il est question des 10 ans de Tenzier, parlons de sa première parution lancée en 2010 : Étienne O’Leary, Musiques de films (1966-1968). Comme tu le sais, j’étais ravi que tu acceptes de réaliser la pochette. Il était évident pour moi que ce projet t’appartenait avant même que nous en parlions, considérant la complicité à laquelle j’ai fait référence plus tôt, mais aussi parce que tu m’avais initié à ce cinéaste québécois rattaché à la scène underground française. De plus, tu avais déjà entamé un dialogue avec son œuvre par l’intermédiaire du programme de juillet 2009. Quelle place cette pochette occupe-t-elle dans ton parcours ?

M-D. St-J. : Je n’arrive pas à croire que ça fait déjà 10 ans ! Tant de choses se sont passées depuis. D’illustrer la pochette du disque d’Étienne O’Leary a été pour moi un événement marquant et propulseur.

Comme tu sais, j’ai longtemps été disquaire de disques usagés, et je suis une collectionneuse avérée. J’ai toujours été un peu complexée par ce dernier aspect… être collectionneur, ça fait nerd, ça fait matérialiste, c’est lourd et poussiéreux… mais ça me passionne. J’aime la musique et l’objet-disque (les images, le design, la fabrication, l’histoire, l’usure, l’odeur). Le fait de pouvoir illustrer un disque et ainsi, de contribuer de manière active à cette écologie, ça m’a permis de faire la paix avec cette facette de ma personnalité et de m’assumer. D’ailleurs, la première fois que j’ai inséré le disque de O’Leary dans ma bibliothèque — d’une largeur d’à peine 4 mm ! —, j’étais tellement fière. À partir de ce moment-là, j’ai réalisé que ma fascination pour ces objets était aussi valable que n’importe quelle autre forme d’inspiration artistique.

E. F. : En référence aux éléments de la pochette du disque, tu disais que le diaphragme au centre duquel se trouve le visage de O’Leary « pourrait aussi bien être une guillotine » [1]. Que voulais-tu dire par cela ?

M-D. St-J. : C’était l’une des premières fois que j’abordais la fabrication d’une œuvre sur papier en tentant de traduire ce que j’entendais, ce que je ressentais et ce que je connaissais de l’artiste. J’ai placé la tête de O’Leary au centre d’un diaphragme de caméra — ce mécanisme d’ouverture qui permet de contrôler la quantité et le trajet de la lumière — et je me suis posé cette question : qu’est-ce qui arriverait si l’obturateur se refermait sur son cou ?

C’était mon interprétation de cette période intense de sa vie, entre 1966 et 1968, où il a produit ses films et leurs bandes sonores. Ces années, durant lesquelles O’Leary a créé ses œuvres viscérales et rencontré des gens exceptionnels, semblent en quelque sorte l’avoir avalé. Il a quitté Paris, abandonné le cinéma et s’est concentré sur d’autres formes d’art. Sur la rondelle de la face A, on aperçoit son visage un peu décalé du centre et sur la face B, il n’est plus là. Peut-être a-t-il été propulsé — qui sait — par la rotation 33 tours du vinyle ?

E. F. : Le verso de la pochette nous donne à voir Michèle Giraud, « muse déchirante » et « petite amie d’Étienne O’Leary », dont le regard m’apparait comme une construction miroir évoquant un hors champ. Que devons-nous y voir ?

M-D. St-J. : Dans mon collage, Michèle Giraud porte sur son front un diaphragme et des volutes typographiques, comme s’il s’agissait d’un diadème ou d’une coiffe brodée. Comme toutes les muses, elle est bien plus qu’une image, elle transcende l’écran et j’ai voulu lui donner une place importante dans ce tableau à deux faces. J’ai déchiré son image comme le ferait un amant (ou une amoureuse) venant de rompre, car j’avais entendu dire que leur rupture faisait partie des nombreux éléments qui ont contribué à la « disparition » d’Étienne. Ce n’était pas un geste violent envers elle, bien entendu, mais plutôt un hommage.

E. F. : Parle-nous de cette épreuve non utilisée et de cette main (« comme un pixel ectoplasme ») qui tarde à resurgir.

M-D. St-J. : Comme tu peux voir, je me raconte des histoires lorsque je fabrique une pochette de disque. Ça me guide et ça me permet de traduire mes impressions, mais ces « histoires » demeurent abstraites et n’ont pas besoin d’être comprises. Bien que ma technique de collage à la main ne soit pas particulièrement actuelle, je ne souhaite pas pour autant fétichiser le passé. J’essaie plutôt de créer une image mutante, qui existe dans une temporalité qui lui est propre. Si j’avais, par exemple, utilisé l’image du cinéaste qui tient une caméra 16 mm dans sa main, ça aurait collé un peu trop à la réalité à mon goût.

D’ailleurs, j’aime beaucoup la série de pochettes de Tenzier pour cette raison. En demandant à des artistes de faire des images pour illustrer des archives sonores inédites, tu déclenches un dialogue entre le présent et le passé, et ça, je trouve que c’est fertile et inspirant.

E. F. : Dans « Parcours d’une cinéphile », tu réfléchis sur la collecte de billets de cinéma et l’effacement progressif des données figurant sur ceux-ci. Tu affirmes finalement : « Tous ces carrés blancs étalés devant moi témoignent d’une seule chose : j’ai été au cinéma » [2].

Les gestes créateurs dont nous avons discuté sont-ils une façon d’actualiser cette mémoire qui nous fait ou fera défaut en l’absence de repères ? Qu’en est-il de l’édition (un acte créateur en soi, bien sûr) ?

M-D. St-J. : C’est intéressant que tu mentionnes ce texte dans notre conversation. J’ai tendance à écrire en réfléchissant, réfléchir en écrivant, c’est donc pendant l’écriture de ce texte que j’ai réalisé à quel point j’avais peur de perdre la mémoire et d’oublier. Ce constat est tout récent et ma réflexion est encore embryonnaire, mais tu m’aides à comprendre que tous les gestes créateurs que je pose vont dans ce sens, incluant ma maison d’édition. D’avoir une étiquette de disque ou une maison d’édition, c’est un peu la même chose, je crois. Ce sont des gestes d’amoureux. Nous tombons amoureux d’une œuvre et pour la célébrer, nous cherchons à lui donner un corps et une certaine pérennité.

Toutes ces petites choses — les livres, les disques, les objets symboliques que nous aimons — sont vouées éventuellement à disparaître ou à être oubliées (c’est la même chose, je crois) — ou à se métamorphoser avec le temps, comme mes billets de cinéma qui s’effacent. Mes expériences de disquaire et de chineuse m’ont cependant permis d’observer la circulation imprévisible des objets et d’en apprécier les effets, voire la magie.

E. F. : Quelle est l’orientation globale de ton parcours en ces temps de pandémie et comment vois-tu la suite ?

M-D. St-J. : J’ai le privilège en ce moment d’avoir un atelier et de pouvoir expérimenter avec une nouvelle technique d’impression. Je prépare à long terme une exposition individuelle (ma première !) et à plus court terme, je suis en train de fabriquer deux pochettes de disques, qui paraitront en vinyle et en cassette.

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Face A du disque d’Étienne O’Leary (photo : Yannick Grandmont).
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Face B du disque d’Étienne O’Leary (photo : Yannick Grandmont).
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Recto de la pochette du disque d’Étienne O’Leary (photo : Yannick Grandmont).
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Verso de la pochette du disque d’Étienne O’Leary (photo : Yannick Grandmont).
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Épreuve non utilisée du disque TNZR050.
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Programme de la soirée dédiée à Étienne O’Leary en juillet 2009.

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Programme de la soirée dédiée à Étienne O’Leary en juillet 2009 (cliquer sur l’icône pour télécharger).

Marie-Douce St-Jacques est une artiste multidisciplinaire de Montréal. Musicienne et compositrice, elle a participé à l’écriture de plusieurs albums au sein des groupes Pas chic chic et Le fruit vert. Scénariste, elle a notamment coécrit Maudite poutine avec Karl Lemieux. Artiste visuelle, elle a fait partie de plusieurs expositions de groupe et prépare sa première exposition individuelle qui sera présentée prochainement à Arprim. Éditrice, elle dirige la maison d’édition Le laps, consacrée aux écrits d’artistes. Elle a l’intention de publier un livre qui documentera l’effacement progressif de sa collecte de billets de cinéma.

Notes

[1Les citations dans la présente question et les deux suivantes sont tirées d’une version antérieure du site de Marie-Douce St-Jacques : http://marie-douce.tumblr.com. Son site actuel est le suivant : http://marie-douce.com/.

[2Marie-Douce St-Jacques, « Parcours d’une cinéphile », 24 images, 25 octobre 2019, https://revue24images.com/cinematheque-q/parcours-dune-cinephile/.

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