Hors Champ

mars-avril 2020

La tournée d’un film nucléaire en état d’urgence sanitaire

Ouvrir Le livre d’image

Dossier : Image(s) et parole(s)

par Vincent Sorrel
janv-fév./mars-avril 2020 22 avril 2020

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3 mars 2020. Je rejoins Stéphane Collin et Laurent Devanne à Crest pour tester l’installation du Livre d’image. On ouvre les deux grosses valises dans lesquelles se trouve le matériel arrivé la veille. Nous déployons les enceintes et les câbles selon les étiquettes : av. gauche/droit, arr. gauche/droit, latéral gauche/droit, centre. Puis, on ouvre le rack qui contient Le livre d’image, le coeur du dispositif. Le film est un appareil. À l’intérieur du boîtier, un disque dur sur lequel se trouve le fichier du film. Pas d’ordinateur à proprement parlé, ni d’écran, Fabrice Aragno a interfacé la carte mère d’un Raspberry pi (un ordinateur fabriqué dans une logique du Do it yourself) avec 4 boutons ronds et de couleurs. Un rouge, deux blancs, un vert. Je pense aux chaussures Kickers de mon enfance, chacune avec une couleur différente pour reconnaître le pied gauche du droit. Vert pour démarrer, rouge pour arrêter. Les blancs sont l’avance et le retour rapides. En dessous, deux amplis avec une sortie pour chaque enceinte plus un caisson de basse afin de reconstituer facilement le 7.1. La télé coréenne de technologie LED est neuve, achetée par Laurent pour présenter le film sur un appareil 65 pouces dans les mêmes conditions que celles de la première présentation au théâtre de Vidy, à Lausanne. Le menu ergonomico-convivial de la TV et sa petite musique zen est le contraire de la simplicité des 4 boutons du film. La télé est devenue un ordinateur qui se connecte aux réseaux alors que le film se joue avec les mains. Quand on appuie sur le bouton vert du Livre d’image, le programme se lance avec une framboise en pixels puis les lignes de code qui laissent apparaître le fonctionnement du film. Godard a toujours exprimé l’idée, que pour chaque film, il faut inventer une machine de cinéma. Tout fonctionne, on replie pour partir à Grenoble. Le film ne rentre pas complètement dans la voiture, il faut le sangler et laisser le coffre ouvert.

Le lendemain, le 4 mars, c’est l’installation au 102 rue d’Alembert pour la présentation du soir. Avec Stéphane Collin, on a tout de suite pensé à ce squat qui nous a fait découvrir, comme à beaucoup d’autres, le cinéma expérimental, pour diffuser ce film que le cinéaste a voulu faire vivre en dehors des circuits de l’exploitation cinématographique. L’enthousiasme d’Assata Foffana-Zaccanti fait le relais avec l’équipe. Sans avoir été là pour les débats, Godard a suscité des discussions. Dedans ou hors système ? Ce qui nous semblait évident, avec l’avant-première à Grenoble de ce film bricolé à la main, ne l’a pas été pour tout le monde dans le collectif. Palme d’or spéciale et spécieuse, le film et Godard divise. La projection n’est pas labellisée Achtung, l’association qui programme le cinéma expérimental, ce qui n’empêche pas qu’une partie des programmateurs soient là pour incarner le désir de partager des oeuvres et la pratique d’autonomie qui caractérise à la fois le geste cinématographique et le lieu auto-géré depuis plus de 40 ans. La télévision est installée sur un piédestal recouvert d’un tissu, en lieu et place de l’écran de cinéma. Comme le remarque Christophe Cardoën, en passant par là, l’installation d’une TV au 102 est loin d’être un geste anodin, alors qu’une des oeuvres mécaniques de l’artiste a été filmé par Godard pour les Histoire(s) du cinéma.

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Photos : Vincent Sorrel

Grâce à un geste de collage qui perdure, les affiches du 102, autrefois fabriquées en photocopies, aujourd’hui en sérigraphie, ont toujours été remarquables dans les rues de Grenoble. Celle de la présentation du Livre d’image a été réalisée par Thomas Martin à partir d’une photo des années 1960, l’image de JLG qui examine un bout de pellicule entre ses mains. Elle annonce un film réalisé avec du matériel vidéo analogique (parfois, à partir de vhs), réinterprété en numérique, et diffusé sur un écran LED mais les gestes et les enjeux sont ceux de l’expérimentation, quelque soit le support. Il faut commencer à cuisiner. Ce soir, c’est « Chili con Godard et complote de pomme » écrit Tito Gascuel sur l’ardoise. Vincent Deville m’écrit pour me dire qu’il a pressé, avec son neveu le jus de pomme qui est servi ce soir-là. Cette anecdote permet de distiller l’importance, dans le temps de ce lieu alternatif, alors que Vincent a découvert le cinéma expérimental au 102 et qu’il en est devenu l’un des spécialistes. Pendant la cuisson, il faut appeler Fabrice Aragno car il y a des bugs. Ce qui est pourtant simple, bouton vert pour démarrer, rouge pour arrêter, a été confondu sur le quai de la gare de Valence où Vincent a expliqué à Laurent le fonctionnement du film tout en lui remettant les valises. Il n’y a pas de mode d’emploi pour accompagner le film de Godard. Au téléphone, j’en profite pour demander à Fabrice Aragno les indications de réglages de l’ampli : + 20 db. Nous réglons chaque enceinte sur 7. Joyce Lainé et Loïc Verdillon récupèrent une grosse enceinte pour faire caisson de basse. Avec l’aide d’Eloïse Mahieux, ils la placent sous les gradins en bois (ce qu’avait fait Fabrice Aragno à Vidy). Ainsi, quand les explosions présentes dans la bande sonore résonneront gravement, les spectateurs seront à la même place que Godard évoque dans le film : “Je suis toujours du côté des bombes”.

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Photo : Joyce Lainé

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Photo : Arthur Chambrun

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Photos : Vincent Sorrel

Alors que les volutes évoquent une présence,

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il a fallu refuser du monde.

On appuie sur le bouton vert, ça marche.

La framboise du Raspberry apparaît, puis des lignes de code. Le film aux couleurs fauves est splendide et magnifie la télévision qui trône au milieu du 102. La salle est pleine, une partie des recettes participera à soutenir Achtung.

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Photos : Vincent Sorrel

Le lendemain, retour du matériel à Crest. Il pleut. Il faut bâcher, tenir le tout avec des cordes. Une heure et demi de route. Arrivée et déchargement, avec l’impression d’être un tourneur.Stéphane et Laurent enchaînent les présentations en Drôme, dans une chapelle, une salle des fêtes, un centre pénitentiaire, où l’un des prisonnier qualifie le film de nucléaire. Puis le 12 mars, je reprends la route pour rechercher le film à Valence. La veille, il a été montré dans un ancien cinéma de la ville devenu une salle de rock. Le régisseur est là, on se touche le coude pour cause d’épidémie du coronavirus. Cette fois, je me suis fait prêté un break. Arrivée à la Maison de la création et de l’innovation, sur le campus de Grenoble. L’espace de l’Art live lab est une grande boite noire. Ce sont les étudiants du master Création artistique qui mettent en scène le film en utilisant le matériel lumière et son de cet espace dédié au travail scénique. Pour avoir déployé le film au 102, Assata Foffana-Zaccanti, Yufei Hu, Barbara Lecoules, Eloïse Mahieux, Arthur Chambrun, Romain Lemonier et Victor Tetaz savent maintenant très bien comment le prendre en main.

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Photo : Vincent Sorrel

Les étudiants travaillent avec le régisseur, Michel Morin pour utiliser les enceintes mobiles de la salle et avoir une puissance sonore adaptée à sa taille. Si le choix du 102 était de jouer la carte du salon, comme au théâtre de Vidy, l’esthétique de la salle permet d’inventer autre chose, plus froid, plus technique. Les étudiants décident d’exposer le film-machine en laissant la boite qui contient le film, à vue, avec les voyants lumineux qui indiquent, à tout moment, le niveau sonore de chaque sortie. Pour faire les réglages multi-points, une personne se place sous chaque enceinte afin de vérifier la provenance sonore et l’aspect directionnelle de l’installation. Sept étudiants en Études cinématographiques pour autant de sources audio, leurs présences est au-delà de tout cadre pédagogique et repose sur le désir de réfléchir la mise en scène du film d’un cinéaste de 90 ans qui leur joue des tours. Le livre d’image ne se projette pas mais s’installe. Le film appareil n’est présenté qu’à un seul endroit en même temps mais nous avons l’impression de voir un film différent à chaque fois. Une oeuvre qui voyage, un orignal contre la reproduction, des questions de création que Godard emmène jusqu’à la diffusion du film, souligne Arthur.

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Au début du film, la lumière posée en douche au-dessus de l’appareil, baisse graduellement.

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Photos : Vincent Sorrel

Le lendemain, le 13 mars, malgré le contexte sanitaire, la journée d’études “Godard à Grenoble. De l’atelier Sonimage au Livre d’image” n’est pas annulée car elle rassemble moins de cent personnes comme chacune des présentations du film. La veille, la fermeture des écoles, collèges, Lycées et universités a été annoncée à 20 heures pour le lundi suivant. Il y a un avant et un après le discours présidentiel. Françoise Etchegaray ne viendra pas, les étudiants et les enseignants de l’ESAD non plus. Guillaume Bourgois intervient sur la période grenobloise à partir de la série Six fois deux, réalisée avec Anne-Marie Miéville pour la télévision et Le gai savoir afin de mettre en évidence l’anti-pédagogie à l’oeuvre chez Godard dans le prolongement des expérimentations de mai 1968. En s’intéressant au générique du Livre d’image, alors que la bande-annonce du film, montée par Godard au début du travail, se trouve aujourd’hui à la fin du film, Martial Pisani cherche à ne plus savoir ce qui représente l’aboutissement de l’oeuvre, entre le montage, les brouillons et les documents de travail. « Loin d’en être un à-côté ou un extérieur, le générique génère le film, autant que l’inverse, tel un recommencement en lieu et place d’une clôture ». Godard s’est installé à Grenoble à la fin des années 1970 pour fabriquer, avec Aaton, une caméra à sa main. Je reviens sur cette l’histoire alors que les entretiens avec Jean-Pierre Beauviala dans les Cahiers du cinéma nous laissent une impression fausse des relations complexes que le cinéaste entretient avec la technique. Qu’est-ce qu’inventer veut dire pour Godard ? De quoi cette caméra est-elle le prototype ? Victor Tetaz a exhumé des caves de la régie technique de l’université des appareils qu’il a identifié comme techniquement proches de ceux utilisés par JLG, et notamment de magnétoscopes DV-Cam équivalent de ceux avec lesquels Godard a monté Le livre d’image. L’un d’eux est équipé d’un jog pour faire avancer ou reculer les bandes. Le mouvement et la vitesse sont contrôlables à la main comme les commandes stop/arrêt/REC qui permettent de monter. Le signal vidéo transite par un Panasonic production mixer wj mx 50A, un mélangeur vidéo qui permet de mixer deux sources en utilisant certains effets que l’on retrouve dans le film. Victor a également dépoussiéré un amplificateur vidéo qui ressemble au Guiston utilisé par Godard. Quelques boutons permettent au cinéaste de mettre les images en crise en amplifiant le signal : c’est avec les mains que les images pauvres deviennent fauves, saturées, piquées, contrastées. Victor nous restitue la sensation des manipulations et nous donne une idée de l’improvisation que Godard développe dans un dialogue avec ses instruments. Aussi, on comprend mieux comment le cinéaste, alors que ces appareils sont montés en chaîne, dégrade les images en les copiant, d’une génération à l’autre, agissant sur les boutons et curseurs pour emmener les images vers leurs limites techniques. En ne capitalisant que les accidents et les défauts, il cherche à créer des richesses autres que celles, normatives, de la qualité de reproduction à travers la performance de la définition de l’image. Que reste-t-il du cinéma ? Justement, des restes à partir desquels il faut recommencer pour réinventer le cinéma. Remettre en route les appareils que la pédagogie a laissé au rebut est une opération qui va nourrir le mémoire de Victor sur l’un des cinéastes les plus novateurs de notre temps. Ainsi, cette journée d’études présente le film-appareil et, en même temps, l’atelier qui a permis de le fabriquer.

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Photos : Vincent Sorrel

Malgré le contexte viral, 70 personnes ont vu le film-antidote ce jour-là. Certains, deux fois. Aimer ce film ne permet pas forcément d’en parler et c’est du côté de la contradiction que le décryptage des intentions est le plus juste : « pas de fil rouge » ; « tout part dans tous les sens » ; « ce n’est pas de l’immersion puisqu’on entend distinctement d’où vient chaque son ». La critique est parfaite, je me rends compte que c’est le point de vue qui convient le mieux pour rendre hommage à la complexité de ce geste. En définitive, de l’école d’art, seule sa directrice, Inge Linder-Gaillard, est venue voir le film à la présentation de 18 h après avoir passé sa journée à organiser « la continuité pédagogique » sous état d’urgence sanitaire. C’est aussi le dernier jour avant la fermeture de l’université, dernières projections avant confinement. Assata note à quel point « le film est pensé pour le support de projection. Ici c’est une télévision, mais cela aurait pu être un mur en parpaing peint en blanc. Ou encore, un tissu blanc froissé volontairement car l’intention est de mettre en avant une texture particulière de l’image en fonction de son support ». En l’occurrence, le cahier des charges précise que Le livre d’image est fait pour une télévision LED ou plasma de marque Panasonic réglé en mode « dynamique ». Habituellement, ce choix rend les images criardes au possible. Pour Le livre d’image, il les sublime.

Le soir, le film est remis dans ses valises. Le bâtiment serait encore ouvert mais les étudiants ne seront plus autorisés à venir. Le samedi, nouvelle intervention du Président de la République qui annonce la fermeture des lieux de spectacle, bars, restaurants et autres lieux « non indispensables à la vie du pays ». On avait prévu de boire un verre avec les étudiants. Yufei qui a vécu une quarantaine de retour de Chine en janvier (elle venait de Wuhan) nous écrit qu’elle ne viendra pas, décontenancée par la légèreté avec laquelle la France prend en charge le problème. Dernier verre dans un bar. Lundi matin, il faut faire vite avant que le bâtiment ne ferme totalement. Juste le temps de faire l’aller-retour à Crest avant le confinement. Laurent me donne des DVD pour la période qui s’annonce. On mange ensemble. Dernier repas entre amis. Pour combien de temps sera-t-il confiné avec Le livre d’image chez lui ?

Je termine ce journal le 9 avril alors que François Deck m’envoie une photographie prise ce matin même dans les rues de Grenoble. Ce qui reste de l’affiche, un mois après qu’elle fût collée au mur, me permet une image comme ponctuation finale.

- Vincent Sorrel

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Photo : François Deck

La journée d’études et la présentation du Livre d’image le 13 mars a été organisée dans le cadre de Réflexions sur le film comme lieu d’expériences, programme structurant de la Structure Fédérale de Recherche Création, avec le soutien du service culturel de l’Université Grenoble-Alpes.

Merci à Célie Rodriguez, Gretchen Schiller et Natalyia Grulois.

Conception graphique : Eloïse Mahieux

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