Hors Champ

novembre-décembre 2020

Une image pensive du grand Livre d’image de Godard

Dossier : Image(s) et parole(s)

par Marie-Claude Loiselle
janv-fév./mars-avril 2020 15 avril 2020

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Une femme au regard clair.

Elle fixe quelque chose dont on ne sait rien, le bout de ses doigts contre ses lèvres.

Geste-réflexe de protection, d’inquiète prémonition ?

Bouche absente, tout est dans le regard, dans l’union du visage et de la main.

Ce n’est pas la bouche qui parle, ce sont eux : le visage et la main, l’un tout entier tendu vers l’extérieur, aspiré par une profondeur invisible inouïe, l’autre tournée vers l’intérieur. Chargés ensemble de tout le temps qu’il y a en eux à cet instant ; qu’il y a aussi entre elle, cette femme dont le visage a été saisie il y a presque un siècle, et nous.

L’image qui en a été conservée n’est ici plus qu’une pulsation, qu’une respiration suspendue.

Temps suspendu d’une image pensive, qui délivre de la temporalité linéaire de l’Histoire. Temps « entre », d’un flottement, d’une attente (mais de quoi ?). Et c’est d’ailleurs de cela dont nous parle la voix qui monte depuis l’abîme impénétrable de cette image, dans et par laquelle est différé le cours du temps pendant près d’une minute : de l’attente. « L’attente qui a lieu dans le temps ouvre le temps à l’absence de temps où il n’y a pas lieu d’attendre. » Car c’est un temps peut-être moins suspendu que rêvé : celui d’une Histoire qui ouvre le temps pour y rechercher une empreinte mémorielle toujours plus profonde, obscure. Enfouie dans le noir du temps. Ou au-delà, dans une lueur sans cesse prête à poindre.

Lorsque survient ce plan, qui irradie depuis la région centrale du Livre d’image, mon regard n’est plus fixé que sur ce regard, aimanté par cet œil qui tantôt retient la lumière, tantôt la reflète. Battement d’une lumière spectrale et vacillante projetée vers qui sait s’abandonner à ce visage tandis que la voix du cinéaste — non moins spectrale, mais douce, presque murmurée, une voix compagne — nous traverse et dilate l’espace en voyageant d’une extrémité à l’autre de la salle. Une sorte de calme étrange et envoûté, bouleversant, m’enveloppe alors, que chaque vision du film renouvelle. Sensation d’une image pensive, sibylline, visionnaire, non plus seule mais plurielle, libérée de « l’interférence des événements qui embrouillent tout » (comme il est dit ailleurs dans le film). Il n’y a que l’image rêvée qui puisse atteindre un tel vertige, car elle seule peut élargir l’espace de l’être, du monde et de l’Histoire en déplaçant le regard vers un dehors plus vaste. On appelle aussi cela poésie.

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