Hors Champ

novembre-décembre 2020

LA PROMOTION DE LA GUERRE

Les mots sont des armes de longue portée

par Nancy Baric
26 décembre 2002

Traduction par Nicolas Renaud

La guerre est l’opportunité parfaite pour obscurcir les vrais enjeux politiques, faire diversion sur les vrais échecs politiques, pour violer les droits de l’homme, détourner le trésor public et rendre les riches plus riches. Onze ans après la Guerre du Golfe et les sanctions de l’ONU, l’Irak est encore à l’avant-plan des médias aux États-Unis et dans le monde. Suivant plusieurs étapes imaginatives, des moyens sont alors mis en oeuvre, à travers les médias, pour inciter le public à adopter un certain point de vue. L’objectif de ce texte est de souligner certains grands thèmes et tactiques utilisés pour déformer la situation quant à l’Irak et ainsi mieux promouvoir la guerre.

Une stratégie simple constamment utilisée pour la promotion de la guerre est la dichotomie du « langage de l’amour » et du « langage de la haine ». Le premier doit promouvoir une « communauté » et établir sa position. « Il faut s’attendre à assumer notre responsabilité mondiale » [1]. Le second sert à renforcer cette position, s’adressant à ceux qui la menacent ou font défection. Le langage de la haine est rempli d’accusations et de mises en garde : « ceux qui choisissent de vivre dans le déni pourraient être forcés de vivre dans la peur » [2]. Un répertoire de clichés et de mots-clés est mis à profit pour solidifier « notre position », « notre communauté » et « nos valeurs » : « toute nation qui jouit des bienfaits de la paix doit aussi s’acquitter du devoir de défendre la paix » [3].

Le rôle des médias est d’informer. Dans certains cas, le discours critique est nécessairement mis de côté quand on ne distingue plus la frontière entre les mots et la vie, entre la réalité et les fabrications. Les faits sont en lutte contre des suppositions. De cette boîte à textes bien préparés, les mots bondissent et provoquent des images fortes. Les médias ne sont que la voie de transmission du texte préétabli. Dans l’éveil angoissant à l’imminence d’une guerre prochaine en Irak, n’oublions pas que les mots et les images utilisés pour la promotion de cette guerre sont de la propagande. Par définition, la propagande est destinée à produire des pensées sans retour, des idées sans suite.

« Notre but est de supprimer totalement et définitivement une menace réelle pour la paix dans le monde et pour l’Amérique » [4]. En effet, on peut soutenir que Saddam Hussein représente un problème. Toutefois, la présente menace est discutable. La motivation d’une guerre pour « libérer le peuple irakien » est aussi très discutable. Confondre les enjeux de la guerre au terrorisme post-9/11 et Saddam Hussein est aussi discutable. Il n’y a à ce jour aucune preuve concrète que l’Irak ou Saddam Hussein aient une quelconque implication dans les attaques du 11 septembre. On peut avancer que la guerre proposée par le président George W. Bush est un cas classique d’invasion visant à contrôler des ressources pétrolières et qu’elle n’a rien à voir avec des impératifs de paix et de sécurité. Du moins il y a des enjeux qui devraient être abordés dans les médias. Dans un article du Washington Post, « In Iraqui War Scenario, Oil is Key issue », l’ancien directeur de la CIA, R. James Woosley, écrit : « It’s pretty straightforward. France and Russia have oil companies and interest in Iraq. That should be told that if they are assistance of moving Iraq towards a decent government, we’ll do the best we can ensure that the new government and American companies work close with them » [5]. Il semble donc que la seule menace visible, venant de l’Irak, est une menace au portefeuille des États-Unis.

Une grande part de la promotion de la guerre est de la faire paraître inévitable. Le langage de l’ultimatum remplace celui de la négociation. « Une décennie de demandes de l’ONU fut reçue par une décennie de résistance et de provocation de la part de l’Irak. Le monde entier est devant un test, et l’ONU connaît un moment difficile et décisif. Les résolutions du Conseil de sécurité doivent-elles être appliquées et respectées, ou peuvent-elles être ignorées sans conséquence ? L’ONU servira-t-elle les raisons de sa création… Ou deviendra-t-elle inutile ? » [6] En contestant la légitimité de l’ONU, les États-Unis tentent de s’imposer en tant que supériorité « morale ». Le gouvernement américain et les médias continuent aussi d’entretenir certains mensonges, même si des faits connus les contredisent. Par exemple, pour appuyer cette accusation du non-respect des résolutions de l’ONU, il fut dit à plusieurs reprises au cours des derniers mois que l’Irak avait « expulsé » les inspecteurs en 1998, forçant les États-Unis et le Royaume-Uni à bombarder, dans le cadre de l’opération « Desert Fox ». Pourtant, le rapport officiel du directeur des inspections de l’époque, Richard Butler, déclare que le travail s’était effectué sans entrave, sauf pour quelques exceptions. Aussi, il était en contact avec l’armée américaine et c’est devant l’imminence des bombardements qu’il a lui-même retiré les inspecteurs de l’Irak une semaine plus tôt. [7]

Les médias, en couvrant l’effort de persuasion d’une guerre nécessaire par les États-Unis et le Royaume-Uni, ont oublié que la communauté mondiale est importante et que la diplomatie n’est pas un enjeu qu’on doit retirer de la situation. Le but de la diplomatie est justement d’apaiser les tensions avant qu’elles ne mènent au conflit. La confiance mutuelle et la foi dans le processus sont essentielles pour réduire les possibilités que la guerre éclate. Un devoir constant de la communauté mondiale devrait être de chercher la paix tout en maintenant l’intégrité de chacun et trouvant des solutions viables pour tous.

C’est ce que la communauté internationale a tenté de faire jusqu’ici à travers l’ONU. Les 15 membres du Conseil de sécurité ont unanimement voté en faveur de la dernière résolution. « Le Conseil de Sécurité de l’ONU accorde aux inspecteurs un droit d’accès sans restriction à tout présumé site d’armement et le droit d’interroger des scientifiques irakiens hors du pays et en présences de représentants Irakiens » [8]. L’Irak s’y est conformé.

La paix nécessite un minimum de compréhension de la part de l’opposant, mais les médias ravivent l’hostilité entre les adversaires, négligent les avenues de la paix et demeurent, au bout du compte, l’instrument de la promotion de la guerre.

« L’Irak a insisté sur le respect de sa souveraineté, un argument qui fut utilisé dans le passé pour empêcher l’accès aux palais de Saddam Hussein » [9]. Intéressant de noter, dans un rapport de l’ONU rédigé par le précédent Secrétaire-général, Boutros Boutros-Ghali, dans le chapitre sur la diplomatie préventive : « Dans les situations de crise interne, l’ONU doit respecter la souveraineté de l’État en cause, d’agir autrement serait contraire à la compréhension et à l’acceptation de la Charte par les États Membres. » [10]

Dans la recherche d’une couverture médiatique juste et informative, aucune idéologie ne devrait se substituer à la pensée critique. Nous devons nous demander : pourquoi Saddam Hussein est-il une menace ? D’autres pays ont des armes et du pétrole. À quel moment « l’amitié » des États-Unis avec l’Irak s’est-elle terminée ? Les États-Unis ont soutenu l’Irak lors de la guerre contre l’Iran. Est-ce à cette époque que s’est développée la problématique industrie de l’armement en Irak ? Et ultimement, ces armes de destruction massive existent-elles réellement ?

Il faut aussi questionner le rôle des médias. Il est souvent dit qu’il est beaucoup plus difficile de construire la paix que d’initier le conflit. La paix demande de la patience. Les médias demandent de l’immédiat. La paix a plus de chance de se développer dans un contexte calme. Les médias ont un intérêt obsessif pour la peur et la violence. La construction de la paix est complexe. Les médias savent surtout encadrer des événements simples. Le processus de paix n’est pas compatible avec la forme actuelle des médias. Toutefois, on peut dans une certaine mesure questionner le véritable impact des médias sur la réalité et le public. C’est là, en fait, que réside une lueur d’espoir. Particulièrement dans la présente situation avec l’Irak, comparativement à la Guerre du Golfe, on perçoit plus de résistance de la part des autres nations et à l’intérieur même des gouvernements américain et britannique, qui n’adhèrent pas unanimement et aussi facilement au message officiel martelé par les États-Unis et le Royaume-Uni.

À travers les médias, les mots accélèrent leur transformation en actes. Des actes qui en retour dictent la façon dont on devrait y réagir. Avec des stratégies narratives et rhétoriques bien en place, des milliers de morts, des réfugiés, des maisons détruites, les vraies réalités de la guerre sont nivellées sous le rouleau compresseur des mots. La vraie tragédie est alors dissoute dans des interprétations qui doivent supporter le récit déjà proposé au début par les promoteurs de la guerre. Les mots ont une plus grande portée que nous le croyons.

Notes

[1Washington Post, 16 octobre, 2002. "Bush Signs Iraq War Resolution ; Urges Strong action By UN". George W. Bush

[2Ibid.

[3Ibid.

[4Ibid.

[5Washington Post, 15 septembre, 2002. "In Iraqi War Scenario, Oil is Key Issue".

[6Washington Post, 16 octobre.

[7Voir Iraq Under Siege, collectif, chapitre 5 : « Myths and Realities Regarding Iraq and Sanctions ». South End Press, 2000.

[8Washington Post, 12 september, 2002.

[9Globe and Mail, 11 november, 2002.

[10Boutros Boutros-Ghali. An Agenda for Peace : "Preventive Diplomacy, Peacemaking and Peacekeeping". United Nations-New York, 1992. Page 17.

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