Hors Champ

mars-avril 2020

FNC 2018

Grass

Partie 1 (La beauté de l’insignifiance ou l’insignifiance de la beauté)

par Aude Renaud Lorrain
novembre / décembre 2018 17 décembre 2018

Après dix jours de festival où la ville n’était parfois qu’une brève zone de transit entre une salle et une autre salle, entre une pénombre et une autre pénombre, entre un univers et un autre univers. Les arrêts de bus se transformaient en quais de gare, promesses de longs voyages. Les poteaux autour desquels les bicyclettes se cadenassaient devenaient des bollards entourés de cordes d’amarrage, promesses d’aventures. Les journées se transformaient en nuits sans prévenir. Sur les films que j’ai eu la chance de voir, certains habitent encore mes déplacements dans la ville, redevenus depuis moins romanesques. Ils m’ont marqué chacun à leur façon.

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Grass
Hong Sangsoo – Corée du Sud – FNC 2018 Les Incontournables

Godard nous disait dans 2 ou 3 choses que je sais d’elle (1971) :

« … Puisque chaque événement transforme ma vie quotidienne, puisque j’échoue sans cesse à communiquer…, je veux dire à comprendre, à aimer, à me faire aimer… et que chaque échec me fait éprouver une solitude, puisque… puisque… je ne peux pas m’arracher à l’objectivité qui m’écrase ni à la subjectivité qui m’exile, puisqu’il ne m’est pas permis, ni de m’élever jusqu’à l’être, ni de tomber dans le néant…, il faut que j’écoute. Il faut que je regarde autour de moi plus que jamais… Le monde… Mon semblable. Mon frère… » [1]

En 2018, Hong Sangsoo nous offre Grass et Gangyun Hotel. Le premier, programmé au FNC, a été présenté à la Berlinale, et le second au festival de Locarno. Grass est un film d’automne, Gangyun Hotel un d’hiver. Nous allons ici nous attarder à Grass en espérant avoir la chance de poursuivre l’écoute de l’œuvre du réalisateur sud-coréen cet hiver avec Gangyun Hotel.

Le mot « grass » évoque à la fois la nature et la culture. C’est l’herbe qui pousse naturellement dans les champs ou anarchiquement entre les craques du trottoir. C’est aussi celle que l’on engraisse, cloisonne et cultive. Grass évoque-t-il davantage le contrôle ou la spontanéité ? Ou évoque-t-il l’absence de contrôle et de spontanéité dans ces relations qui unissent tant bien que mal les personnages du film. Ici, la détresse humaine a une étrange douceur, comme celle d’une larme tombant dans une tasse de thé chaud. Les humains cherchent à se différencier des autres, mais ils cherchent également dans leurs semblables un miroir d’eux-mêmes. « Tu fais quoi en ce moment ? — Je bois — Moi aussi. » N’y a-t-il pas, dans ce « moi aussi », dans cette unité de l’action et des sentiments, un réconfort compensant cette crainte de l’autre ?

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Dans Grass, loin des champs, c’est dans un café que nous observerons la nature humaine en noir et blanc à travers le personnage de cette jeune écrivaine (Kim Min-hee) assise au coin d’une table qui écoute les conversations des autres clients à leur insu (ou pas tout à fait). À l’écart, sa position évoque le processus créatif du cinéaste créant des personnages en s’inspirant de ce qu’il voit, entend et imagine. La musique classique accompagne les discussions et offre une exquise dissonance entre l’émotion évoquée par le rythme et la tonalité et celle exprimée par les personnages. Une jeune femme et un jeune homme se donnent rendez-vous (Kim Saebyuk et Ahn Jae-hong), évoquent une amie morte, se disputent et se réconcilient. Un acteur (Jung Jin-young) en recherche d’inspiration tente de trouver une partenaire pour l’aider à écrire. Le propriétaire du café semble absent, il aime la musique classique et accepte que les habitués cachent du soju sous les tables pour égayer les fins de journée.

À l’image du titre, l’herbe pousse dans des pots disposés devant le café. Petites pousses devant lesquelles certains des personnages s’accroupissent, une cigarette à la main, réfléchissant peut-être au passé ou au futur de l’instant qui les a menés à cet endroit précis, dans ce café, seuls ou accompagnés.

C’est donc un film d’automne et d’ailleurs comme la nuit tombe plus tôt, il en est de même pour les feuilles des arbres et les bouteilles de soju. « Veux-tu aller prendre un verre ? — C’est encore l’après-midi — Le soleil est pratiquement couché. » C’est ainsi que le jour fait place à la nuit, que les couples s’éclipsent et les amis se retrouvent. « Soju en une nuit d’automne. » L’alcool assouplit pour certains les angoisses du jour, la retenue n’est plus de mise, certains étirent la journée avec peut-être la peur de rentrer seuls chez eux le soir.

Ce film d’une grande beauté et simplicité à travers ses choix de mise en scène nous offre avec beaucoup d’humour un portrait de la tristesse accompagnant notre quête quotidienne d’épanouissement en tant qu’êtres sociaux. Si l’être est en effet social, il l’est maladroitement, parfois avec un mélange d’amour, d’indifférence et de distance respectable. Il tente de clarifier sa pensée, il tente de créer des liens, de souligner les similitudes qui l’unissent aux autres, il tente d’adhérer aux normes sociales codifiant le langage, il tente d’être sincère sans heurter, il tente de faire comprendre à l’autre à quel point il l’aime et a besoin de lui, sans jamais y arriver pleinement… Nous retrouvons ici la réflexion de Godard.

Les personnages ne semblent ni libres, ni en contrôle. On pourrait d’ailleurs croire que cette écrivaine, qui écoute avec une apparente retenue les conversations des autres, est en totale maîtrise de ses émotions. Son rôle d’écrivaine semble toutefois plus facile à maintenir avec pondération que son rôle de sœur, alors qu’elle quitte le café pour aller manger avec son frère et sa nouvelle petite amie et s’emporte déraisonnablement contre ce dernier. Scène d’ailleurs très cocasse, où la sœur devient progressivement de plus en plus désagréable pour le jeune couple vivant une idylle.

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C’est un film aussi de glanage. Cette écrivaine attrape les conversations oubliées, celles qui ont été laissées par d’autres, libres d’être prises. Par son écoute elle leur donne une valeur, elle poursuit la réflexion débutée par certains et la transmet à d’autres, nous spectateurs peut-être. Un café est un lieu où les mots peuvent être librement glanés, les personnages sont bien conscients que des oreilles curieuses se mêlent silencieusement à leurs inquiétudes et à leurs joies, leur apportant un certain réconfort, car écouter, c’est prêter attention.

Est-ce réconfortant ou angoissant de prendre conscience que nous faisons partie d’un tout bien plus vaste que notre être et qu’en même temps notre petitesse porte en elle cette immensité ? « Vous choses insignifiantes », pense l’écrivaine en observant celles et ceux qui l’entourent.

Ces êtres dans Grass poussent tant bien que mal au sein de leurs semblables. Parfois tordus, parfois droits, ils sont tous assez insignifiants vus de haut, voir presque invisibles, ils ne semblent exister que par leur multitude. Faut-il encore que le cinéma prenne la peine de s’accroupir et de les regarder de plus près, une cigarette aux lèvres, avec attention, cherchant à aller au-delà de leur insignifiance et à observer la laideur et la beauté de leurs histoires respectives. Certains poussent entre les craques du trottoir, certains dans les champs, certains adhèrent à la majorité dans un terrain bien cultivé… mais tous boivent du soju en cette soirée d’automne.

Accéder à la partie 2 ici.

Notes

[1Godard, Jean-Luc. 1971. 2 ou 3 choses que je sais d’elle. Paris : Éditions du Seuil et Éditions de l’Avant-Scène.

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