Hors Champ

juillet / août 2019

Médias et postmodernité II

LES NOUVEAUX COMPORTEMENTS

par Yannick Rolandeau
19 mars 2006

« Il vaut mieux se toquer d’une femme que d’une doctrine. » - Gabriel Chevallier, Clochemerle-Babylone.

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Jean-Pierre Lebrun dans sa préface du livre de Charles Melman, L’homme sans gravité, écrit : « Nous constatons les difficultés des sujets d’aujourd’hui à disposer de balises, tant pour éclairer la prise de décisions que pour analyser les situations auxquelles ils sont confrontés. Est-ce étonnant dans un monde caractérisé par la violence, aussi bien à l’école que dans la Cité. Une nouvelle attitude devant la mort (euthanasie, affaiblissement des rites...), la demande du transsexuel, les aléas des droits de l’enfant, les contraintes voire les diktats de l’économique, les addictions de tous ordres, l’émergence de symptômes inédits (anorexie masculine, enfants hyperactifs...), la tyrannie du consensus, la croyance aux solutions autoritaires, la transparence à tout prix, le poids du médiatique, l’inflation de l’image, l’adresse permanente au droit et à la justice comme « bonnes à tout faire » de la vie en société, les revendications des victimes de tout genre, l’aliénation dans le virtuel (jeux vidéo, Internet...), l’exigence du risque zéro, etc. [1] » En quelques phrases, Jean-Pierre Lebrun trace un étonnant portrait du monde nouveau que nous vivons, faisant suite à ce que j’évoquais dans la première partie.

Charles Melman, dans le même livre, évoque un phénomène devenu courant dans nos sociétés, l’ « exhibition de la jouissance » classée cliniquement au registre de la perversion : « La perversion s’est donc régulièrement distinguée par le fait d’organiser le rapport à l’autre directement, ouvertement, et de façon provocatrice, autour et à propos de l’objet - disons pour faire simple, le phallus - qui est conventionnellement interdit. Autrement dit, il s’agit d’exhiber en permanence ce qui ordinairement se trouve masqué, réservé, par exemple au moment de l’effusion amoureuse, et de faire en sorte que, d’emblée, l’interlocuteur soit invité à la jouissance explicite, partagée de cet objet. Or, il semble bien que ce soit devenu, aujourd’hui, un, voire le comportement ordinaire. Ce dispositif participe de ce qui alimente l’économie de marché, c’est-à-dire la constitution de communautés qui se regroupent autour du même objet explicite de satisfaction. [2] » Non seulement cette perversion se présente désormais comme un idéal mais toute la société semble littéralement obsédée de mettre en avant son ego, ses joies comme ses traumatismes, phénomène faisant parti d’une « nouvelle économie psychique » comme l’appelle Charles Melman. Ou du désir, dirais-je plus simplement : pages personnelles où l’internaute étale avec complaisance ses hobbies, ses photos de famille ou celles de son chien etc., décrivant ainsi sans le savoir son ennui d’être au monde ; blogs et autres incontinences narcissiques pullulent telle une fulgurante épidémie. Sans oublier les innombrables et pitoyables émissions de télévision comme Ça se discute de Jean-Claude Delarue ou Vie privée, Vie publique de Mireille Dumas où acteurs, stars, chanteurs etc. viennent s’épancher publiquement en racontant leurs malheurs. Que l’on songe à cette photo en couleurs parue dans Le Monde et où l’on voyait une forêt de pancartes proclamant « MOI, MOI, MOI », tenues par des manifestants. Il est assez piquant de voir que le chagrin, l’angoisse ne sont supportables que transformer en attraction touristique. On a eu le Téléthon, il y a le Fraternithon (expression de Philippe Muray). Ou le moithon. Chaque crime horrible, ou chaque injustice est systématiquement transformée en association ou en groupe de pression comme une excroissance cancéreuse de son ego. En masse. Chaque travail de deuil n’est plus intime, et doit être médiatisé, rendu public, amplifié, transformé en messe médiatique. En un mot, il ne faut plus qu’il reste anonyme. Je n’est plus Je, Je est devenu On. Cette socialisation du malheur est un phénomène inédit et fort peu pensée. Bref, une nouvelle forme d’encéphalopathie spongiforme, humaine celle-là, autrement dit la bêtise. Mentionnons aussi, dans un autre domaine, le fameux arrêt Perruche (17 novembre 2000) autorisant l’indemnisation personnelle d’un enfant né handicapé. S’il fut remis en cause, il n’en reste pas moins significatif des ravages du subjectivisme. Il existe aussi maintenant dans un registre différent mais avec des conséquences similaires les téléphones portables dont la plupart des possesseurs n’hésitent pas dans les lieux publics à « asperger » leur entourage de leur ego ou de leur intimité. Au début, parler dans un téléphone portable était jugé « fou » ; autrefois, c’était Dieu qui voyait tout, observait et scrutait inlassablement nos péchés (« Rien ne peut lui être caché. Tout est nu et découvert par le regard de Celui à qui nous devons rendre compte. » (Heb, IV, 13)). Il semble que son ubiquité ait été laïcisé : transparence, traçabilité, communication, proximité, interactivité. À l’heure où tout un chacun peut s’exprimer et réclamer à corps et à cris d’être original, on voit au contraire surgir une florissante jovialité moutonnière où tout un chacun peut venir se dissoudre. La célébrité est devenue un droit de l’homme.

Conséquence logique de ce « tout-à-l’ego », la disparition de la frontière entre sphère privée / sphère publique comme je l’ai déjà évoqué, poétisée sous le nom de transparence. Philippe Muray a raison d’écrire « que la traduction individuelle du commandement plus général de la Transparence, qui est la pornographie actuelle de la morale, comme la pornographie est la morale du monde post-historique. [3] » Comment être étonné que les corps deviennent des marchandises, réduits à l’état d’objets consommables, sorte de bandits manchots orgasmique comme Woody Allen s’en amusait dans Celebrity avec le mannequin (Charlize Theron) dont toutes les parties du corps étaient érogènes ? Les romans comme La vie sexuelle de Catherine M. de Catherine Millet ne sont que l’exhibition de sa sexualité froidement et cliniquement répertoriée comme un manuel de boy-scout tendance rebelle. Dans cet ère du « bougisme », il est de bon teint et de bon ton de bouger… De brasser du vent autrement dit. Ainsi, symboliquement, il n’est plus guère étonnant de croiser dans la rue des jeunes gens en rollers, symbolique de cette mécanique des fluides (comme surfer sur Internet). Comme s’il fallait qu’ils tracent en ligne droite, dans un flux continuel et perpétuel sans que plus rien ne leur fasse obstacle. La parfaite panoplie du jeune rebelle est là, caricature d’être humain. Traçons-en le portrait : piercings un peu partout, rollers aux pieds, téléphone portable à la ceinture, baladeur dont le casque abrutit les oreilles de musique techno, souvent membre d’une association en lutte contre la ringardise et le moisi.

Cette exhibition de l’ego repose sur un subjectivisme forcené (l’individu prisonnier de ses sensations et de ses pulsions) qui n’arrête pas de seriner à longueur de journées que « Tout est subjectif et que tout est relatif » sauf ce qu’il vient de dire… Tendance relativiste avec son jeu de l’oie de l’interprétation toujours mouvante, jamais vraiment fixe. Système démagogique, ouvert à tout vent, flexible et sans arrêt mouvant. Comme les marchandises... ou les corps. Tout le monde a raison et personne n’a tort. Il suffirait d’ailleurs de jouer à ce jeu pour prendre facilement une personne à son piège et de voir ce que sa position a d’intenable. Le ressenti n’est une preuve de rien. Avoir une expérience ne suffit pas à la comprendre et il vaut mieux bien souvent la penser avant de la communiquer. Les expériences que nous vivons ne sont pas transparentes à elles-mêmes (un nouveau mythe s’effondre) pour la simple et bonne raison que ce qu’on peut vivre et en retirer dans la conscience peut être mensonger. D’ailleurs, que fait-on du mensonge même ? Et on ne cesse de ranger pourtant cet écoulement egotiste dans le fourre-tout liberté d’expression. Il suffit de voir ce que donne le plus souvent cette « libre parole » sur Internet notamment dans ce qu’on appelle les forums de discussions ou les « chats » : insultes, manque patent d’argumentation, règlement de compte, verbiage affectif, lynchage « virtuel »… Si la langue en général est la véritable colonne vertébrale de l’individu et si l’on peut voir ici ou là la langue française y subit mille supplices et autres réductions style SMS, alors il ne faut pas hésiter à dire que ces jeunes sont littéralement déstructurés et désarticulés.

Pour Dany-Robert Dufour, le marché économique (entendons le capitalisme devenu total et mondial) en cheville avec le divertissement intégral n’est pas fortuit : « Ce n’est qu’un début, le Marché est en train de prendre en main l’ancien divertissement pascalien pour le transformer en une industrie planétaire et l’administrer, de la façon la plus rentable et la plus efficace possible, à quelques milliards de néotènes. [4] » Pour preuve, il cite un événement tout à fait étonnant où des dirigeants néo-libéraux ont mis en place le tittytainment (de tits, seins, en argot américain, et de entertainment, divertissement) : « En 1995, 500 décideurs politiques et économiques de très haut niveau se réunirent pour trouver des solutions à la question de la gouvernabilité des 80 % d’humanité surnuméraire par rapport aux besoins de l’économie néolibérale : la solution retenue fut celle avancée par Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller du président Carter et fondateur de la Trilatérale : le tittytainment consiste à fournir un « cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète [5] ». Nous sommes à une époque qui parle même de la culture comme de « produits culturels »… En France pour en rester là, de grands groupes ont fait main basse sur les différents secteurs de la communication : Dassault et Lagardère oeuvrent dans la presse quotidienne, Lagardère et Seillière sur l’édition, Bouygues et Dassault sur la télévision et le marché publicitaire, et Lagardère-Hachette maîtrise la distribution du livre et de la presse. Dany-Robert Dufour poursuit sa réflexion et enfonce le clou : « Car l’individu ainsi sollicité par l’économie de marché n’a rien à voir avec quelque existence singulière réelle de sujet. Cette dite économie ne fait qu’interpeller un consommateur abstrait qui doit s’adapter aux offres - mirobolantes, comme nous le savons - qui lui sont faites : ce sont elles qui désormais le subjectivent. Et, d’ainsi tourner autour de l’objet disponible, les créatures elles-mêmes se transforment en objet, ne sont plus que des ectoplasmes auxquels, plus que jamais, s’impose le sentiment d’un vécu virtuel. Puisque ce n’est pas l’identité spécifique de leur désir qui impose leur choix d’objet ; mais à l’inverse, c’est la promotion médiatique qui leur impose un objet, lequel induit un appétit identifiable maintenant par la marque du produit. [6] » Règne donc dans notre monde postmoderne de doux et séduisants parfums où des individus ont renoncé à leur esprit critique, se retrouvent disponibles, malléables aux flux incessants des marchands, poétisés sous le nom d’ouverture d’esprit, de progrès et de tolérance. Il faut d’ailleurs dire explicitement que Mai 1968 n’était que l’antichambre du capitalisme ou du libéralisme. « Libérez-vous et désirez ce que vous voulez, nous serons toujours là pour produire ! » semblent dire les nouveaux décideurs. Est-il étonnant de voir bon nombres de trotskystes à la tête d’agences de publicités ? Est-il étonnant de voir que l’époque où le Jouissez sans entraves est devenue réalité concrète soit celle du libéralisme total et mondial ? Certains nous font encore croire que le capitalisme serait réactionnaire et patriarcal, fondé sur la répression du désir. Il suffit de regarder les publicités pour comprendre que le capitalisme est devenu progressiste, permissif et hédoniste. Et dans ce marché mondial, rien ne doit lui faire obstacle.

Les publicitaires ont parfaitement compris quel parti ils pouvaient tirer de cette postmodernité en s’engouffrant dans l’intimité des consciences, « libérant » les corps et les chairs, dissolvant les anciens repères pour en installer de nouveaux afin que chaque individu devienne flottant, mobile, flexible... Y compris en ciblant les plus jeunes (le phénomène Lolita) de façon à les habituer dès le berceau. Pourquoi croyez-vous que des gamines « libérées » montrent actuellement leur nombril et portent pantalon taille basse découvrant le début de leurs hanches, voire de leur « string » comme si elles étaient descendues des affiches publicitaires ? Maintenant, une marque prêche des valeurs individuelles, dépassant la stricte dimension commerciale. Le produit devient peu important, mais véhicule un univers dans lequel le consommateur va se retrouver ou épouser. La créativité publicitaire est en soi le message. Les marques développent une proximité (« la marque qui pense comme vous »), deviennent les nouveaux gourous en véhiculant des « idées » comme « Soi toi-même ». Elles tentent de faire croire qu’elles vous comprennent mieux et œuvrent dans toutes les catégories de la population (y compris les minorités). Elles supposent même que vous êtes d’emblée intelligent en adressant par exemple des discours plus évolués dits de second degré. Elles établissent ainsi une complicité avec le public-cible, vous font croire que vous êtes connaisseur en matière de marketing et qu’elles ne pourraient pas vous leurrer avec les clichés habituels. On vend du rêve, de la séduction en même temps qu’on communique un "air du temps", une prise directe sur les valeurs du moment. Tocqueville s’étonnait déjà que « Les artisans qui vivent dans les siècles démocratiques ne cherchent pas seulement à mettre à la portée de tous les citoyens leurs produits utiles, ils s’efforcent encore de donner à tous leurs produits des qualités brillantes que ceux-ci n’ont pas. [7] » Ayant utilisé toutes les ressources scientifiques pour persuader son public-cible, la publicité a réussi à façonner une nouvelle génération qui, gavée de marketing, s’identifie quasiment à un produit, marquée comme du bétail. À bien y regarder, ce sont nos villes mêmes qui changent d’aspect. Pour prendre Paris comme proche exemple, on constate la disparition de plusieurs petits commerces remplacés par d’autres (une vieille charcuterie est devenue un magasin d’UV ; là, un cordonnier abrite maintenant un tas de figurines de bandes dessinées représentant des personnages célèbres ou des pin up, une ébénisterie s’est reconvertie en magasin de chaussures de sport et de rollers où à l’intérieur, un grand écran vidéo diffuse sans arrêt des clips). D’autres commerces par contre ont gardé leur ancienne devanture (par exemple une boulangerie) et abritent maintenant un web-bar ou une agence d’assurances. Triste spectacle, il y a même des distributeurs de DVD (Movie Bank) pour cocooniser sans entraves. L’on peut se demander parfois si la ville où nous vivons n’est pas devenue simplement un immense centre commercial avec ses multiples rayonnages avec une musique sirupeuse en arrière fond sonore.

Pour masquer ce « libéralisme psychique », on a recours au divertissement, non pas un divertissement momentané, histoire de se délasser (en allant boire un verre avec ses amis ou marcher dans la forêt), de se détendre d’un pénible labeur mais un divertissement perpétuel et « spirituel » qui envahit toutes les sphères de la vie (y compris l’art et les rapports humains : les fameuses relations « pas prises de tête » où l’on confond au passage se prendre la tête au travail et réfléchir ou penser). Comme si le divertissement était quasi inexistant alors qu’il est omniprésent. À croire que les gens qui réclament du divertissement n’arrêtent pas de penser ou de réfléchir sur l’existence ! Du même coup, même l’art est assimilé à du loisir comme le soulignait déjà Hannah Arendt : « La société de masse, au contraire, ne veut pas de la culture, mais les loisirs (entertainment) et les articles offerts par l’industrie, sont bel et bien consommés par la société comme tous les autres objets de consommation. (...) Ils servent, comme on dit, à passer le temps, et le temps vide qui est ainsi passé n’est pas, à proprement parler, le temps de l’oisiveté, - c’est-à-dire le temps où nous sommes libres de tout souci et activité nécessaires de par le processus vital, et, par là, libres pour le monde et sa culture ; c’est bien plutôt le temps de reste, encore biologiquement déterminé dans la nature, qui reste après que le travail et le sommeil ont reçu leur dû. [8] » Il y a même pire que la pure et simple consommation, il y a la consommation comme état d’esprit. « Le résultat est non pas, bien sûr, une culture de masse qui à proprement parler, n’existe pas, mais un loisir de masse qui se nourrit d’objets culturels du monde. Croire qu’une telle société deviendra plus "cultivée" avec le temps et le travail de l’éducation est, je crois, une erreur fatale. Le point est qu’une société de consommateurs n’est aucunement capable de savoir prendre en souci un monde et des choses qui appartiennent exclusivement à l’espace de l’apparition au monde, parce que son attitude centrale, par rapport à tout objet, l’attitude de la consommation, implique la ruine de tout ce à quoi elle touche. [9] » Hannah Arendt ajoute dans le même article que le résultat n’est pas une désintégration mais une pourriture.

Comme l’avait écrit Nietzsche dans Aurore : « L’art des artistes doit un jour disparaître, entièrement absorbé dans le besoin de fête des hommes, l’artiste retiré à l’écart et exposant ses oeuvres aura disparu. » Les moyens d’expression artistiques, eux aussi, se retrouvent dilués dans le divertissement, la fête, le défoulement. Or, l’art parle de solitude à solitude et non pour rassembler les masses dans une communion extatique et lyrique. Au contraire, il rend le regard plus aigu, la compréhension plus sensible à travers un mode poétique qui lie plaisir et connaissance. L’art est en dehors de la vie biologique, naturelle et est toujours critique et sceptique. On a beaucoup parlé de la mort de l’art mais cette mort ne se fera pas dans un bruit spectaculaire mais dans un grand silence populairement accepté. Produire un film comme Happiness de Todd Solondz par exemple va être difficile dans les années futures car cette œuvre n’est pas divertissante ou festive (donc peu de bénéfices) en plus d’être particulièrement corrosive. Ne parlons même pas des films comme ceux de Fellini ou de Kubrick, franchement trop chers. Et des artistes de cette envergure vont devenir de plus en plus rares. Il n’échappe à personne que ce qu’on appelle art est devenu une marchandise gérée par des managers et métamorphosée en « produit culturel ». Tout le monde peut même devenir artiste. Maintenant, tout ce qui est vaguement expressif doit être rangé systématiquement dans le domaine de l’art avec cette plus value gratifiante et narcissique que procure le mot art. À ce stade, n’importe qui peut se déclarer artiste et déverser ses lubies et ses névroses au tout venant. Version sinistre et grotesque de la volonté de puissance. Cette vision n’est qu’un solipsisme esthétique, par conséquent inséparable non seulement de l’histoire de la subjectivité mais de la façon dont l’homme se conçoit en tant qu’ego (anthropocentrisme). L’art étant un domaine exigeant, on rabaisse celui-ci à tout ce qui va pouvoir s’en emparer comme le tag par exemple (la campagne et le slogan Tag’Art subventionné par le ministère de la Culture avec à sa tête à l’époque Jack Lang…). Ironie suprême que de voir une certaine esthétique autoproclamée n’être en définitive qu’une propagande ministérielle…

Comment aller contre une chose en apparence joyeuse, gaie, enrubannée de cotillons et de serpentins ? Le dressage festif par son illusion euphorique entraîne un effet séduisant et une adhésion en apparence sympathique mais lifte les réels problèmes humains car ceux-ci reviendront par la fenêtre après avoir été expulsés par la porte. Donc, pour masquer cela, encore plus de fêtes et de divertissements ! Ce que résume d’une autre manière Jean Clair : « Hédonisme, culte obsédant du corps, événements sportifs hissés au rang d’épiphanies pour les masses, paganisme obscène d’une humanité décidée à ne jouir que d’elle-même, juvénilisme et éphébisme hissés au rang de bien suprême, jargon technocratique destiné à entretenir l’imposture intellectuelle et le mensonge, principe de plaisir systématiquement substitué au principe de réalité, invocation d’une mystérieuse Modernité adorée chaque jour, chaque heure et en toute circonstance, mythe d’une vie qui atteindrait cent ou mille ans, voire enfin délivrée de la mort, eugénisme enfin de plus en plus ouvertement revendiqué par les scientifiques ne sont que quelques-uns des traits qui semblent démontrer que les idéaux totalitaires, qui ne prisaient rien tant que les jeunes, le jargon, la modernité, les festivités païennes, le millénarisme et le mépris des "vies qui ne valent pas d’être vécues ", ont sournoisement triomphé. [10] » Dans le monde organisé autour du travail (une contrainte), où le plaisir est très souvent exclu, la seule chose qui est conçue en opposition radicale à ce monde est le divertissement. « Nouvel opium du peuple, la fête est devenue la religion du pouvoir. Ces processions, avec leurs chars lourdement sonorisés, sont d’abord d’imbéciles kermesses d’État, puisque celui-ci, propagandiste fébrile de l’industrie des loisirs, les promeut au titre des « pratiques culturelles » et les subventionne à travers les associations organisatrices. Mais ce sont aussi de parfaits exemples de la préemption et de la péremption de l’espace public par le marché et l’argent, à raison de leur part de financement commercial et publicitaire. [11] » écrit à juste titre Michel Schneider. Les exemples pullulent. Philippe Muray, dans Après l’histoire, le note scrupuleusement au cours d’un travail de deux ans sur la presse et les événements qui ont eu lieu pendant cette période. Pour lui, quand le divertissement ou la fête deviennent quotidien, il n’y en a plus. Car auparavant, divertissement et fête étaient une interruption dans l’ordre du quotidien et ce pourquoi on s’amusait réellement puisqu’il y avait précisément rupture dans cet ordre. Pour Philippe Muray, c’est à travers la fête et les mots d’ordre humanitaristes rendus quotidien une nouvelle forme d’oppression qui s’installe afin d’occuper les gens et de les dépouiller de l’humanité qui leur reste. Il n’est donc guère étonnant que l’industrie des jeux soit devenue prépondérante et que le mot culture ait été dissout dans la moindre expression ou activité (forcément en lutte contre la ringardise). De la pullulation des artistes auto-revendiqués et des rebelles rémunérés, tout cela allant de pair avec un hyper-jeunisme et d’une hyperconsommation dans la société par exploitation de la subjectivité humaine et de la chimie des émotions comme de la matière première. Heidegger avait très bien remarqué le phénomène qui allait s’amplifier : « L’homme étant la plus importante des matières premières, on peut compter qu’un jour, sur la base des recherches des chimistes contemporains, on édifiera des fabriques pour la production artificielle de cette matière première. [12] »

Loveparades, gaypride etc., tous ces défilés de la fierté n’apparaissent pas par hasard mais exhibent leur jouissance et leur insignifiance sur fond de bruit rap et techno. Au passage, on pourrait décrire abondamment la parfaite nullité au niveau harmonique et sonore de cette « musique », résultat de la Technique appliquée à la musique, vaste orgie décibellique où des troupeaux d’individus dansent en même temps, façon d’anéantir toute individualité dans une masse indifférenciée. De parfaits automates charnels. Je ne peux prendre ce bruit que comme une volonté de se rendre sourd, ce qui arrivera à court terme d’ailleurs, les oreilles n’ayant pas de paupières pour se protéger. Michel Schneider poursuit sa critique : « Sans oublier, nouveauté une Black Pride de cette année, et une Journée de la police, sorte de CRS Pride, dont on attend sans doute que cessent les tirs de toute sorte contre les policiers, tandis que les Français porteraient en masse à la boutonnière l’insigne I love police, comme ils firent ridiculement - mais brièvement - avec le ruban rouge antisida. A côté de toutes ces belles inventions des socialistes de gouvernement, toutes les fiertés ayant été célébrées, s’il reste des jours libres au calendrier, seraient commémorées des fêtes de la repentance et de la honte. Décennie de l’autre, Pardon des vichystes du troisième millénaire, Repentance masculine, Procession de la pénitence bourgeoise, Journée de la honte hétérosexuelle, Sanglot de l’homme blanc, Confession de la France moisie, pourraient ainsi donner lieu à de collectives et fériées macérations nationales. Enfin, puisque la fête est ontologiquement vertueuse et la vertu essentiellement festive, une Fête des fêtes, une Journée du Bien, rassemblerait les coupables repentis et les victimes honorées. [13] » À notre époque très médiatique, les décideurs ont très bien compris la manne colossale qu’ils pouvaient en retirer et pour l’instant, il n’y a pas de raison que cela s’arrête.

Ce festif s’accompagne aussi de toute une rhétorique du Bien, du Bon et du Beau. Par exemple l’expression « ouverture d’esprit ». Son utilisation n’est pas innocente car qui refusera l’ouverture d’esprit autoproclamée ? Il suffirait d’aligner quelques mots et leurs satellites pour constater que cette idéologie du Bien a annexé tout un champ sémantique bien particulier : tolérance, ouverture, différences, proximité, solidaire, ensemble, interactif… dans une espèce de dictature du sympa et du cool. Il faut dire à cet égard qu’une partie de l’occident fait preuve d’une étrange passion, et disons-le, d’un certain « dégoût » vis-à-vis d’elle-même (« le sanglot perpétuel de l’homme blanc », expression de Pascal Bruckner). Comme René Girard l’avait remarqué, notre société ne cesse de se reprocher sa propre violence. « Nous vivons dans un monde, je l’ai dit, qui se reproche sa propre violence constamment, systématiquement, rituellement. Nous nous arrangeons pour transposer tous nos conflits, même ceux qui se prêtent le moins à cette transposition, dans le langage des victimes innocentes. [14] » D’où effectivement les repentances à foison.

Notre société est entrée dans l’ère de la plainte, du victimisme. « La plainte est devenue la forme douce et socialisée de la haine. [15] » écrit Michel Schneider. Il ne suffit pas de se dire victime pour l’être réellement et pour avoir raison sur tout. Cette attitude vient sans doute en grande partie du passé de l’Occident, notamment sa politique coloniale et dominatrice. L’Occident serait quasiment le mal absolu et les autres continents seraient nettement plus acceptables (une sorte de bouc émissaire inversé). Il est bon de rappeler que le colonialisme est un fait humain avant tout, universel plutôt que propre à un pays ou à une culture. On retrouve là l’attaque à toute autorité assimilée au pouvoir répressif, phénomène qui a été de pair avec les mouvements de contestation politique et de ce qu’on a appelé précisément « contre-culture » (bandes dessinées, séries B ou Z, rock etc.). Il n’est guère étonnant aujourd’hui que toute cette contre-culture soit maintenant au centre (allant de pair avec l’augmentation du pouvoir d’achat des jeunes et donc d’un esprit consumériste et jeuniste) et que c’est la culture comme on l’appelait qui se trouve presque en marge. Auparavant, les vraies victimes étaient les minorités et les persécutés, ceux qui, comme Dreyfus, étaient accusés d’être juif. Comment s’étonner, avec le traumatisme causé par ces persécutions que cela n’aie pas donné envie à certains de jouer du victimisme par rebond ? L’important est d’associer systématiquement dans l’esprit minorité et persécution. Comme ces associations revendicatrices sont minoritaires et forcément persécutées, elles peuvent demander par revanchardisme tout ce qu’elles veulent, des lois, des interdictions, de la censure sinon vous serez réactionnaire, sexiste, homophobe et j’en passe et des meilleurs. Les « victimes autoproclamées » deviennent des persécutrices new look, sorte de racisme d’antan avec le blanc sein de l’anti-racisme actuel. La haine, le ressentiment, cette volonté d’agression de l’homme sur l’homme ne disparaissent pas comme cela de la surface de la terre comme par enchantement. Quelqu’un qui ne se venge pas est quelqu’un qui ne persécute pas à son tour, d’autant qu’on ne lutte pas contre le racisme par exemple en culpabilisant à outrance son prochain et en hurlant « Plus jamais ça ! » Les racistes existent toujours mais cet antiracisme officiel et professionnel a donc tout crédit pour lui, ayant historiquement l’imagerie d’éternel persécuté qui lui est associée. Rappelons-nous ce fait divers, cette femme qui a fait croire qu’elle avait été victime de néo-nazis pour porter l’attention (médiatique) sur elle. Les cris d’indignation ont tout de suite suivis mais cris d’indignation basés sur des faits imaginaires, preuve s’il en est qu’être victime de racisme est médiatique.

Autre tendance actuelle, l’esprit sécuritaire et clinique en vigueur dans la société comme d’accentuer la répression de la sécurité routière, de faire débarquer des cellules psychologiques, d’installer la vidéosurveillance dans la rue ou dans les crèches, ou d’avoir un recours effréné et monomaniaque à la justice. Ou même de faire la chasse aux fumeurs (la SNCF vient d’interdire de fumer dans tous ses trains). On aura beau dire que les non-fumeurs se plaignaient des fumeurs, cela devait rester entre personnes plutôt qu’être porté sur la place publique avec un arsenal de lois répressives à la clef. Mais cet esprit n’est pas un simple phénomène car comme tout esprit, celui-ci s’inscrit en profondeur dans une volonté et une façon idéologique de concevoir la réalité. On remarque notamment l’inscription de cet esprit dans le langage : tolérance zéro, guerre zéro mort, frappes chirurgicales, guerre humanitaire, guerre préventive, centre anti-douleur, principe de précaution… allant de pair de surcroît avec une instrumentalisation de nos comportements comme l’utilisation du terme « booster » ou « gérer » (nous voilà transformés en bureaucrates affectifs !) et donc d’un politiquement correct qui n’est qu’un puritanisme nouvelle mouture. N’utilise-t-on pas le mot anglais black au lieu de noir ? Il suffit de lire le magazine de la Mairie de Paris pour s’en rendre compte : « Solidaires contre le froid ». L’expression est étonnante. Il a fait quoi le froid ? Ce liftage des mots est révélateur, cachant en fait que des gens n’ont plus de toit ! Pourquoi n’ont-ils plus de toit ? Mauvaise question ! Alors, on peut bien rire quand on voit que des personnes s’en prennent avec hargne aux sectes sans se poser une seule question concernant l’idéologie sectaire du postmoderniste et du libéralisme psychique…

Tous ces phénomènes de déni du réel ou de refuge systématique dans l’imaginaire ont et auront des conséquences concrètes. Par exemple l’engendrement de nouvelles formes de sacrifice et l’on ne doit pas être trop étonné de retrouver une nouvelle forme d’« animalisation » déguisée derrière des propos libérateurs. Michel Schneider écrit encore : « Les pratiques d’autostigmatisation corporelles ou sociales ne relèvent-elles pas d’un narcissisme masochiste, d’une haine de soi renversée en fierté identitaire ? [16] » Le désarroi contemporain voit donc arriver des enfants gavés de télévision, de jeux vidéo avant même de savoir parler. Selon une étude de l’Unesco, les enfants du monde passent en moyenne trois heures par jour devant le petit écran, ce qui représente au moins 50 % plus de temps consacré à ce médium qu’à toute autre activité scolaire, passer du temps avec la famille, des amis ou lire. Selon le Consumer Report, un enfant américain verrait en moyenne 40 000 spots de publicité par an, chiffre qui n’est guère au hasard puisque leur pouvoir d’achat est évalué à 15 milliards de dollars. Mis à part la publicité, un enfant de 11 ans aura vu 100 000 actes de violence à la télévision et aura assisté à quelque 12 000 meurtres ! Le problème actuel est si l’on sait qu’il ne faut pas violenter autrui ou que se jeter dans le vide fait mal, il faut maintenant l’épreuve du traumatisme (tuer et se jeter dans le vide) pour s’en rendre compte. Les images sans le recul que procure l’écrit et le langage peuvent mettre le sujet sous leur dépendance et déréaliser son rapport au monde et à autrui. Le cinéaste Michaël Haneke a montré dans plusieurs de ses films comme Benny’s video, 71 fragments d’une chronologie du hasard, Funny Games que la violence surgissait de la perte du réel ou de sa déréalisation. Bien sûr, on pense aussi aux actes d’une rare violence aux Etats-Unis comme ceux de Littleton où deux adolescents ont massacré dans l’enceinte d’une école plusieurs de leurs camarades. Cette déréalisation entraîne des comportements très « surprenants ». Tout récemment, la télévision canadienne relatait que des garçons et des filles de douze ans participaient désormais à un nouveau sport : des concours de fellation. Phénomène tout aussi préoccupant est ce qu’on appelle l’« intolérance à la frustration », consécutive de cette exhibition de la jouissance et de l’idéologie hédoniste, où l’individu ne parvient plus à maîtriser la moindre entorse à son principe du plaisir, entraînant un dramatique passage à l’acte. Sans aller jusqu’aux meurtres, mentionnons d’autres comportements pour le moins inquiétants, dont notamment le retour à un tribalisme décliné sous plusieurs tendances : la bande, façon rassurante de n’exister qu’à travers un moi collectif ("satanisme" avec effigies gothiques), les sectes, ce petit groupe replié sur lui-même avec en son centre le fameux gourou, et les associations revendicatives... On devrait tout de même s’étonner qu’ils naissent à une époque qui ne cesse de se croire libérée… Tout comme ce qu’on appelle addiction, cette réaction de fuite vers des produits se substituant à tel ou tel manque déterminé. Ce n’est pas seulement la drogue, voire l’alcool, mais des comportements compulsifs d’achats. J’ai entendu un jour qu’il existait des médicaments destinés à empêcher les achats compulsifs. Vrai ou faux, le fait qu’on « invente » un tel médicament, même s’il est imaginaire, est symptomatique.

Ces nouveaux comportements affectent bien entendu les relations « amoureuses ». Notamment la consommation drastique de sexe. Certes, on pourra toujours dire que cette consommation a toujours existé mais cette fois-ci le développement technologique comme Internet procure au phénomène une ampleur tout à fait nouvelle. Avec plus de 14 millions de célibataires (un foyer sur deux), le marché français par exemple est juteux. On trouve à foison sur le réseau, outre les fameux chats, des sites de rencontres, en fait des zones de prostitution gratuite et à la carte. Pour une modique somme, l’internaute [17] indique ses critères et fait son marché par l’intermédiaire de cet entremetteur virtuel. En peu de temps, il ne manquera pas de donner son nom et numéro de téléphone, de rencontrer ensuite la personne. Le sexe au bout de la souris. Au pire, si le candidat ne lui convient pas, il écourtera la rencontre jusqu’à la prochaine. Certains ont peut-être entendu parler d’un nommé Lewis Wingrove, concepteur de sites et publicitaire lyonnais, qui a mis en ligne ces ébats sexuels grâce à un site à la mode (jeniquecestmythique.free.fr., on notera déjà la subtilité…). Sur 52 femmes rencontrées en une année, 27 sont passés dans son lit, ce qui fait, comme il le note lui-même, 52 % de réussite ! Il ne faut pas se leurrer, derrière le côté grisant pour certains, c’est une forme d’exploitation de la misère affective, de la détresse et de la fragilité qui a bel et bien lieu avec ce genre de supermarché du sexe. Lewis Wingrove réduit ses partenaires à du bétail, explique ses « techniques de chasse » (c’est son expression) et au final met des croix concernant son appréciation du physique, du look, des « tits » (seins) et du « ass » (le cul, eh oui faut parler anglais pour faire branché...). Il avait d’ailleurs indiqué dans son annonce qu’il était un « quadra cool, branché, postmoderne » et demandait des femmes à la « culture actuelle ». Ce Lewis Wingrove a depuis fondé un forum de discussion dont il n’hésite pas à censurer les propos de certains troublions, et même à les blacklister quand ils se font trop critiques (c’est-à-dire en argumentant sérieusement et sans insulter quiconque). Un certain Enkidou en a fait les frais : on lui a vite fait comprendre qu’il devait se conformer à la charte (parler de ses expériences, enfermant ce dernier dans le mode du vécu cher à notre époque) plutôt que de se lancer dans l’analyse critique (il était pourtant dans le sujet « Discussions sérieuses et profondes » ! suivre Discussions profondes -> Couple/amour/sexualité -> Sexe et décadence). Même en mentionnant son expérience, le résultat ne s’est pas fait attendre : ses interventions furent censurées et il fut interdit de naviguer sur le site. La discussion fut close par le modérateur et il ne put intervenir de nouveau même si ses propos furent rétablis. Depuis, le même Lewis Wingrove fabrique des tee-shirts frappés du sigle JNSM et a sorti un livre… Quand l’autopromotion et l’opportunisme fonctionnent à plein. De même avec le site bobo pointscommuns.com, « la rencontre par affinités culturelles ». La fausse « originalité » du site est que chaque membre peut laisser libre court à sa graphomanie, c’est-à-dire écrire des commentaires sur des œuvres qu’il aime. Il est noté par les autres membres et peut devenir ainsi plus ou moins visible et donc rencontrer virtuellement plus de monde. Elément non négligeable, on peut réagir aux commentaires ce qui entraîne une discussion. À la suite de l’une d’elles, de vifs propos furent échangés. Un responsable du site au pseudonyme de Chnain s’impliqua et se mit à insulter deux membres particulièrement tenaces dans la discussion. Finalement, ces derniers avec deux autres personnes en décembre 2005 furent expulsés (sans contrevenir aux CGU) et leurs propos censurés pour simplement avoir réclamés un vrai débat. Il n’existe plus aucune trace de leurs écrits (ils ont été proprement nettoyés !) et on constate des trous dans les discussions où certains messages font appel à des membres n’existant plus. Le site, temple du « fast-thinking, fast-writing, fast-reacting » ne peut tolérer le vrai débat car il s’agit de séduire et de ne pas faire de vague, d’être consensuel tout en faisant croire qu’on est tolérant et cultivé. Pas d’erreur, ici, la culture n’est qu’un prétexte, bobo cachant bonobo ! Le libéralisme psychique et post-modernisant a ses limites dans la tolérance et le débat. Prière de ne pas rire devant tant d’hypocrisie et de censure (lire l’épopée que raconte l’un des exclus à http://666.bad.free.fr/pcc/) ! Finalement, cela corrobore ce que Charles Melman disait : « Il est devenu extrêmement difficile de faire valoir une position qui ne soit pas correcte, autrement dit une position qui n’aille pas dans le sens de cette philosophie implicite qui veut que quiconque, quel que soit son sexe, son âge, puisse voir ses voeux accomplis, réalisés dans ce monde. Toute réflexion qui cherche à discuter cet implicite est a priori barrée, interdite. [18] » Evidemment, certains célèbrent le côté libertin de tels sites. Mais de libertinage, il n’y a en fait aucun et encore moins d’esprit aventureux. Des liaisons pornographiques plutôt. On empile les rencontres sexuelles (voir le Casanova de Fellini et le côté mécanique de la chose ; le grand cinéaste avait raison trente ans avant nous). Une nouvelle fois, les corps circulent comme des marchandises. C’est dire comme les hommes et les femmes n’arrivent plus à se rencontrer… D’autant que cet esprit aventureux est encadré par une logique très contractualisée, des rencontres codifiées, ritualisées. Sorte de charte rigoureuse et ennuyeuse. Mécanisation des rapports humains. Etonnante hypocrisie d’une époque qui se dit libérée (sauf du mensonge). Bien plus audacieux est celui qui risque tout dans la rue... Ici, on a plus l’impression d’une administration bureaucratique du sexe avec son côté fichage, technique et statistique (le nombre d’hommes ou de femmes qui visitent votre profil et annonce). Rencontres-zappings. L’individu devient souple, flexible, élastique, parfaitement « émancipé » pour la course au profit et au coït. Les annonces sont parfois assez claires derrière l’hypocrisie « d’élargir son cercle d’amis ». Il y a aussi dans un autre genre le « Speed-dating », où l’on discute dans un endroit avec sept personnes en sept minutes. Pourquoi sept ? Je vous le demande…

À tout cela s’ajoute la revendication et l’exigence égalitariste forcenée (indifférention homme-femme, homme-animal, anti-âgisme). En lisant parfois Tocqueville, on a l’impression que ce dernier est en train de décrire notre époque : « Les peuples démocratiques aiment l’égalité dans tous les temps, mais il est de certaines époques ou ils poussent jusqu’au délire la passion qu’ils ressentent pour elle. (…) La passion d’égalité pénètre de toutes parts dans le coeur humain, elle s’y étend, elle le remplit tout entier. Ne dites point aux hommes qu’en se livrant ainsi aveuglément à une passion exclusive, ils compromettent leurs intérêts les plus chers ; ils sont sourds. Ne leur montrez pas la liberté qui s’échappe de leurs mains, tandis qu’ils regardent ailleurs ; ils sont aveugles, ou plutôt ils n’aperçoivent dans tout l’univers qu’un seul bien digne d’envie. [19] » Pour Tocqueville, cette égalité livre l’individu à l’opinion, à la loi du plus grand nombre, et c’est bien ce qui est arrivé. Il suffit d’ouvrir la télévision (et de la refermer après bien entendu) pour s’en rendre compte. Ne dit-on pas pour se rassurer aussi « Je ne suis pas le seul à penser cela » comme si le nombre faisait loi… La personne est plus rassurée de ce qu’elle pense par rapport aux autres qu’en fonction de la réelle pertinence du contenu. Nonobstant, les associations revendicatrices, en lutte perpétuelle et perpétuellement indignées, ont compris les bénéfices moraux, affectifs et financiers qu’elles pouvaient retirer d’un tel égalitarisme forcené en réclamant sans cesse de nouvelles lois spécifiques et appelant à des répressions exemplaires. Lutte obsessionnelle contre les tabous, émancipation des pulsions, abolition des préjugés, exaltation des déviances semblent être leur credo. Pourquoi d’ailleurs exiger de nouvelles lois ou des lois spécifiques ? Existe-t-il des lois réprimant les actes et propos hétérophobes ? Pour lui, « faire rire de cet univers lamentable, dont le chaos s’équilibre entre carnavalisation enragée et criminalisation hargneuse, entre festivisation et persécution, est la seule manière, aujourd’hui, d’être rigoureusement réaliste. [20] » Pour Philippe Muray, ces associations « (…) sont les véritables nihilistes et les véritables haïsseurs de la vie. Ils aspirent au pouvoir pour y faire régner leurs destructions et leurs délires. [21] ». Cette intolérance procédurière déguise sa violence sous les oripeaux de la victimisation outrancière, psychiatrisant sous le nom de phobie toute attitude sceptique à leur égard. On se croirait dans Les Plaideurs de Racine. En un excellent jeu de mots, Philippe Muray s’était moqué des chiennes de garde en disant qu’elles n’avaient plus l’envie du pénis mais l’envie du pénal « chevillé à leur ressentiment ». Dans un article fracassant, il posait plusieurs questions de bon sens : « Qu’est-ce qu’une femme, en somme, qui ne semble concevoir l’existence des femmes que sous l’angle de la violence et des insultes qu’elles sont perpétuellement sensées subir ? Quelle est l’âme de quelqu’un qui ne regarde la société qu’à travers ses pathologies et qui paraît décidé à rendre malade le monde plutôt que d’en être oublié (forme de maladie que la médecine mentale appelle « syndrome de Münchausen » ou « pathomimie », littéralement imitation de maladie) ? Qu’est-ce qu’un être qui ne rêve que de nouvelles avancées criminalisatrices ? Et quelle peut être sa vie quotidienne ? Qu’est-ce que la pénalophilie, enfin, considérée en tant que catégorie existentielle dominante de notre époque ? [22] »

Le point sur lequel il faut tout de suite mettre l’accent est que s’opposer à ces associations n’implique nullement que l’on justifie ou légitime une quelconque violence ou volonté de puissance. Bien au contraire. Non seulement le problème de toutes ces discriminations que l’on ne cesse de brandir publiquement masque les mutations actuelles et les nouvelles formes d’oppression qui sont en train de s’établir mais il prend de surcroît racine dans une volonté de pureté et un déni de réel proprement exemplaires. Que l’on m’entende bien. On peut avoir le coeur soulevé par une violence faite envers quiconque autour de nous et ce d’une manière individuelle. Mais penser à en faire une lutte quotidienne, acharnée et collective, c’est non seulement y perdre sa vie mais transformer une justice humaine imparfaite en justice divine. Il est totalement illusoire de vouloir éradiquer de la planète le Grand Méchant Mal, en croyant pouvoir bannir la domination, la possession, la jalousie, le ressentiment et que sais-je encore de l’humanité ? Comment même imaginer pareille chose ? Un coup d’oeil sur l’histoire et même la littérature montrerait que les relations humaines sont injustes, compliquées, ambiguës, discriminantes et rarement sereines. On peut juste essayer d’interroger toutes ces choses et tenter de se comporter du mieux qu’on peut. Les bons sentiments et les pieuses indignations ne font que rassurer sans jamais faire comprendre. Non seulement il est facile de se payer de mots, mais je pense qu’ils aggraveront le problème par la même occasion. Cet égalitarisme me fait aussi penser au communisme (on y retrouve d’ailleurs la notion d’égalité) et je crains que l’on s’efforce une nouvelle fois d’en rendre malade toute personne qui ne s’y soumet pas. Voire même de la persécuter (une des plus vieilles pulsions humaines) et j’abomine toute idée de persécuter quelqu’un pour une raison ou pour une autre. Les communistes ont eu cette tentation d’imposer cet empire du Bien ; l’idée pouvait paraître séduisante, mais les utopies appliquées dans le réel ne sont que des cauchemars sans nom, des désastres à vomir. Le point de vue que je défends depuis le début est que l’on ne réécrira pas le réel et le désir humain. Ou alors il faut demander à Dieu de les réécrire mais il paraît qu’il n’existe pas ! Comme je l’ai déjà évoqué, cette tentation démiurgique, divine, repose sur un mythe diablement enraciné dans la conscience, la révolte collective, illusion lyrique et romantique...

Comme on pouvait s’y attendre, l’exigence égalitariste devient délirante et suscite de nouvelles récriminations et de nouveaux chantages, qui susciteront à leur tour, si jamais ces cris n’étaient pas entendus, de nouveaux procès en perspective. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant d’entendre les associations homosexuelles revendiquées le mariage et l’homoparentalité alors qu’évidemment, pour être parent, il ne faut surtout pas être homosexuel. Même problème pour le mariage qui est là pour assurer la descendance… Visiblement, cela ne semble pas être des arguments de poids. Il serait facile de dire que l’on méprise les homosexuels du seul fait de leur refuser les droits de la famille mais il ne faut pas confondre égalité des droits et droit à l’égalité ! « Or, l’homoparentalité tente, depuis l’espace public et symbolique, d’abolir l’engendrement. Pour ce faire, on place sur un pied d’égalité des situations de fait qui sont en elles-mêmes différentes. D’abord, on compare des couples pouvant procréer et des couples ne le pouvant pas ; puis, on affirme qu’il faut mettre fin à l’injustice qu’on vient d’inventer ; et enfin, on veut modifier le fait à travers le droit. Ne pouvant faire que les choses qu’on voit soient identiques, on invente une manière identique de voir les choses. [23] » écrit très justement Michel Schneider qui ajoute, que si certains homosexuels veulent avoir des enfants, « par frustration non acceptée de la stérilité », alors qu’ils ne peuvent pas de fait en avoir, cette exigence n’a pas à être pris en considération par la société. L’homoparentalité est illégitime et il n’existe, de fait, qu’une hétéroparentalité. Plus troublant, cette homoparentalité ne s’avère finalement être qu’une imitation de l’hétérosexualité et donc en définitive une négation pure et simple de l’homosexualité elle-même. Au lieu de se différencier, les partisans de l’homoparentalité ne font que s’indifférencier. Dans ce cas précis, la conception légale des droits familiaux est depuis toujours fondée sur l’idée que la parenté signifie union de deux personnes de sexe différent. Qui l’enfant va-t-il appeler papa et maman ? Dans tous les cas, il n’y aura pas ou de papa ou de maman. De plus, il semble crucial qu’un enfant puisse se représenter qu’il a été conçu par son père et sa mère, comme l’objet résultant de l’amour de ses parents l’un pour l’autre. Or, dans l’homoparentalité, l’enfant se confronte non pas à deux parents de sexe opposé mais à un dédoublé comme le rappelle Michel Schneider. « Être parent, c’est nécessairement être un homme et une femme unis dans l’ADN d’un enfant composé à partir du matériel génétique du père apporté par le spermatozoïde et celui de la mère apporté par l’ovule. En aucun cas les règles qui organisent la filiation et l’encadrent d’interdits ou de légitimité ne vont à l’encontre des lois de la biologie de la conception. Instaurer une homoparentalité serait procéder à l’inverse. Il y a toujours eu des engendrements sans filiation et des filiations qui se construisent par des déplacements symboliques complexes par rapport à l’engendrement. Mais voilà que l’on veut instaurer des filiations sans engendrement. Non seulement la filiation s’affranchirait des lois du biologique au nom d’une règle symbolique modifiée, mais elle résulterait d’une loi qui nie ces fondements. [24] » Il faut dire que les associations homosexuelles ne se privent de débiter du déni au kilo ! Rappelons encore le déni entre homosexualité et sida par les homosexuels militants ou les responsabilités concernant la propagation de la maladie à d’autres catégories, toxicomanes, transfusés et hétérosexuels. C’est ce qu’indiquent les études épidémiologiques actuelles concernant l’extension de la maladie. Par ailleurs, l’état ou les institutions n’ont pas à valoriser les choix sexuels, personnels, moraux, culturels, religieux, artistiques ou politiques de chacun. L’homosexualité comme l’hétérosexualité n’est qu’une composante particulière et privée de l’individu, celle-ci n’ayant pas à devenir un négoce affectif dans la sphère publique. En réclamant une identité homosexuelle, voire brandir de l’ « outing », certains mettent fièrement en avant une banale préférence sexuelle, qui ne constituera jamais leur être profond et intime.

Autre égalitarisme en vogue, le féminisme, qui se définirait plus volontiers par une volonté d’imiter l’homme, c’est le moins que l’on puisse dire, et de revendiquer son prestige et son autorité. « La revendication de parité, qui ne concerne pas seulement les rapports politiques entre les sexes et s’accommode par ailleurs de disparités revendiquées, comme celles qui se cachent souvent derrière la défense des « droits acquis », ne masque-t-elle pas un profond besoin de « pareilleté » ? [25] » écrit encore Michel Schneider. Vouloir « faire comme », comme l’homme, de revendiquer le statut des hommes, tenaillé par son pouvoir, la valeur accordée à sa puissance fantasmée. Pure volonté de puissance et pur revanchardisme doublé de victimisme et de pathos culpabilisateur. Des femmes [26] sont-elles heureuses de voir une femme devenir la patronne, pardon la matrone des patrons, le Medef ? C’est-à-dire d’être aussi assoiffée de pouvoir que certains hommes ? C’est plutôt une défaite pour ma part que de se retrouver le double de l’homme dans ce domaine-là... Que penser encore de ces féministes extrêmes, adeptes de la parthénogenèse ? Hommes ou femmes sont des êtres de désir et cette lutte ancestrale de domination /soumission, n’est pas bien nouvelle, l’un voulant le pouvoir sur l’autre, chacun jouant un rôle puis l’autre, agissant avec ses propres armes. Si l’homme veut dominer la femme, c’est qu’il se sent menacé par elle (d’où l’adulation de la femme chez certains hommes). Je le répète, le désir ne pourra pas être régenté par la rationalité, des lois et des décrets. Faudra-t-il comme aux Etats-Unis des cours de comportement avant de s’adresser à une femme de peur d’être soupçonné de harcèlement sexuel ? Que va-t-il rester de l’ironie et des blagues ? De tous temps, dans le langage, les insultes font référence au sexe, sanctionnant ce rapport trouble et ambivalent au désir. Et s’il devient interdit de faire un jeu de mot impertinent, même graveleux, il y a alors dans ce monde quelque chose emprunt d’un hypermoralisme qui atteint au délire. Ironie du sort, voilà que ces rebelles en charentaises mettent en place un système inverse, une espèce de catéchisme ou de bénitier inversé, nouveaux mannequins d’église, nouveaux brandisseurs de chapelets souvent doublés de théologien de la libération sexuelle [27]. On comprend pourquoi ils s’en prennent tant aux curés, au pape ou à la religion, non pas parce qu’ils sont différents d’eux mais bien parce qu’ils leur ressemblent trop, sauf que leur religion est devenue invisible, tel un curé sans chasuble ou un évêque sans mitre. Ce qui confirme à mes yeux, l’une des plus grandes illusions idéologiques de notre temps, l’effacement de toute trace visible d’idéologie derrière des slogans humanitaristes, forme sournoise et maligne, par laquelle le pouvoir devient anonyme, informe et non localisable. Aussi transparent que l’oxygène.

Mais à l’heure où l’autorité est battue en brèche, les pères mis de côté [28], c’est bel et bien la maternisation qui domine selon Michel Schneider : « De plus, les hommes ont presque disparu des activités décisives par lesquelles une société se façonne : ce que généralement on nomme le secteur social. Les femmes exercent une domination au moins numérique dans toutes les professions cruciales pour la reproduction des individus et de la société. L’école : combien d’instituteurs pour combien d’institutrices ? La justice : si vous avez affaire à un juge, aux affaires familiales notamment, vous avez de grandes chances de tomber sur une « magistrate » et il en va de même dans les tribunaux d’instance ou correctionnels et chez les avocats. La médecine : aujourd’hui moins d’hommes que de femmes sortent des études médicales. On pourrait ajouter la psychanalyse et la psychothérapie, en particulier celles des enfants. (…) On aurait tort de lire une inquiétude ou un regret dans ce qui n’est qu’un constat. Mais cette situation est telle que, dans le débat sur les quotas et l’égalité, les hommes pourraient avoir envie de dire : mesdames, l’avenir démographique et la transmission des idéaux sont déjà entre vos mains. Laissez-nous le semblant, lesécharpes, les médailles, les inaugurations de ronds-points, les baptêmes de porte-avions en baie de Toulon. Laissez-nous ces figurines et ces hochets, ces jeux parlementaires du mercredi où les hommes confondent hémicycle et cour de récré. Femmes, ne revendiquez pas le pouvoir, vous l’avez. Le vrai, celui, direct, des mères sur leurs enfants, celui, indirect, des femmes dans les couples : combien d’hommes politiques sont sous la coupe de redoutables femmes de pouvoir ? (…). [29] » L’auteur qui est psychanalyste rajoute sur ce point : « Individuelle ou collective, la psychopathologie a changé. En gros, aux « maladies du père » (névrose obsessionnelle, hystérie, paranoïa) ont largement succédé les « maladies de la mère » (états-limites, schizophrénie, dépression). La maladie morale de notre temps n’est plus cette fatigue, cette inquiétude, cette absence de force que dépeignait la Préface d’Adolphe de Benjamin Constant, c’est l’insécurité, la violence, le voeu insensé de ne plus affronter le désir et la mort. De rentrer dans le ventre de Big Mother. Le succès de Loft Story tenait à deux paramètres maternels : le réel infantile de la maison où l’on ne travaille pas, où l’on est enfermé et protégé, soumis au seul principe de plaisir ; le suspens du temps par le direct, la jouissance du pur instant. [30] » Et qui dit maternisation dit infantilisation avec la charte du droit de l’enfant, comme si ce dernier était une entité à part et ou comme si tout devait tourner autour de lui. Hannah Arendt avait déjà remarqué en son temps : « L’autorité a été abolie par les adultes et cela ne peut que signifier une chose : que les adultes refusent d’assumer la responsabilité du monde dans lequel ils ont placé les enfants. » et « Ce qui précisément devrait préparer l’enfant au monde des adultes, l’habitude acquise peu à peu de travailler au lieu de jouer, est supprimée au profit de l’autonomie du monde de l’enfance. [31] »

Il est presque inutile de relever que cette infantilisation va de pair avec une hystérie anti-pédophile comme on l’a vu lors du procès d’Outreau où des personnes furent accusées sans preuve sur le simple témoignage d’enfants. Infantilisation et jeunisme vont de pair, main dans la main, joyeusement copains. En fin de compte, quel déni de la mort et de la vieillesse ! Jeunesse, âge lyrique, âge de l’inexpérience et de l’immaturité selon le romancier Milan Kundera mais jeunesse qui ne supporte plus d’être qualifiée comme tel (anti-âgisme). Or la flèche du temps indique pourtant une direction bien déterminée : ce sont les plus âgés qui enseignent aux plus jeunes. Apprendre une chose signifie passer d’un temps à un autre, d’un temps où l’on était plus jeune à un temps où l’on est plus vieux. Voilà pourquoi l’on n’a jamais vu un sage de 20 ans ! La jeunesse n’est qu’une étape dans la vie, un passage entre le monde de l’enfance et l’âge adulte. La société a tort de célébrer cet âge immature même si on peut comprendre pour quels intérêts économiques elle le fait, puisque la jeunesse est associée à des valeurs que l’on retrouve dans le commerce comme celles d’énergie, de vitalité, de fraîcheur etc. Le problème est qu’à force d’assister à cette célébration permanente, de baigner dans cette eau érotique infantilisante, de voir des affiches publicitaires avec des jeunes filles aguichantes ou des publicités avec des enfants, on ne devra pas trop s’étonner de voir des adultes retomber en enfance (« adulescents »), confondre discussion et babillement, et enfourcher allégrement leur trottinette ou leurs rollers pour participer à des soirées gloubiboulga… Doit-on même s’étonner que certains régressent davantage et à force ressentent d’étranges attirances pour de très jeunes hommes ou de très jeunes filles ?

Cette chasse obsessionnelle des discriminations, cet égalitarisme exacerbé et pathologique finit par atteindre la vie privée au point que l’on entend ici ou là que les tâches ménagères ou que l’éducation des enfants ne sont pas partagés équitablement. Peut-on imaginer une législation dans ce domaine qui ne regarde que les couples ? Cette intrusion dans la vie privée est proprement effrayante si on imagine deux secondes ce que cela donnerait concrètement. Un enfer. Comme le remarque une fois de plus Philippe Muray : « Il serait puéril de ne pas imaginer que de telles mesures ne seront pas adoptées dans un avenir proche. D’autant qu’elles autoriseront d’intéressantes vérifications, de nouveaux déluges de plaintes, des intrusions et des violations de domicile, donc un développement de l’ingérence et du contrôle social que personne, bien entendu, n’envisagera de contester. Ici, c’est la surveillance en soi qui devient objet érotique ; c’est la punition qui remplace la jouissance ; et c’est, plus largement, tout ce qui relève du juridisme qui se trouve libidinisé ou libidinisable. Le sexe n’est plus dans le sexe, il est au tribunal ; et c’est en vain qu’on chercherait ailleurs que dans les accumulations de procédures, les menaces, le chantage, les recours à la justice, la trace d’un ancien monde de râles, d’extases et de soupirs. Il appartenait à la génération qui avait prétendu qu’il est interdit d’interdire, et qui voulait jouir sans entraves, de trouver, l’âge venant, de bien plus robustes satisfactions dans la perspective de punir sans frontières. [32] » Quel déni du sexe au final ! Comment être étonné d’une telle situation quand le déni de réalité est l’un des grands symptômes actuels du désarroi contemporain. Il en est ainsi avec les transsexuels, situation aberrante où une personne renie (dénie) son sexe de naissance. Or, on ne change pas de sexe comme on change de chemise. Il ne suffit pas de subir une telle opération pour devenir une femme. Même si un homme veut changer de sexe, il ne le peut au départ premièrement, qu’en idéalisant le sexe féminin et secondement, de ne le faire qu’en étant précisément un homme ! Situation hautement fantasmatique et sujette à illusions.

On voit donc s’instaurer dans la société au fil des années une indifférenciation généralisée. Á l’évidence, si les raves et les rollers sont si à la mode, c’est parce qu’ils abolissent les différences de sexes ou d’origine dans un troupeau juvénile indistinct. L’individu qui revendique à corps et à cri sa différence se veut finalement pareil au voisin ou du moins à ce que celui-ci ne soit pas trop différent de lui. En définitive, on exhibe son ouverture d’esprit, on veut bien accepter l’autre mais à condition qu’il soit conforme à nous-même. Le cancre est satisfait de voir qu’on devient riche sans rien faire et sans effort, bref que la société se met à son niveau. L’indifférenciation prend des formes sournoises comme cette affiche de publicité de Jean-Paul Goude où l’on voyait Laetitia Casta, mannequin bien connu, grimée pour l’occasion en male au point que le titre indiquait : L’HOMME. Belle indifférenciation homme-femme et belle castration au passage ! Beaucoup de minorités, honteusement persécutées à une époque, réclament maintenant des exigences proprement délirantes et tentent de les faire passer comme légitimes. Le plus dommageable dans cette histoire est que cela risque de leur retomber dessus par contre réaction.

S’institue peu à peu une vox populi cool, amicalement lyncheuse, autosatisfaite d’elle-même, s’étant greffé par avance tous les pin’s humanistes et humanitaristes afin d’éviter toute accusation. Jamais responsable et jamais coupable. Cet aveuglement est d’autant plus redoutable qu’il s’absout lui-même de toute critique, étant forcément dans le Bien Absolu, dans le bon camp tandis que les autres sont irrémédiablement placés dans le mauvais. L’art subtil de faire taire son interlocuteur obligeant avec son devoir d’ingérence émotionnel à la Fraternité Planétaire Obligatoire. Voilà la nouvelle dévotion, la nouvelle sacralisation, en ce sens que le propre du sacré est qu’on ne le discute pas. Le sacré est là pour empêcher de penser. À quoi bon espérer de leur part une vague remise en cause ? Bref, une nouvelle forme d’intolérance déguisée derrière un humanisme de façade s’installe, nouvelle étape historique, d’autant plus difficile à démasquer qu’elle n’annonce plus aussi ouvertement sa barbarie. Faut-il craindre comme Charles Melman un fascisme volontaire, « non pas un fascisme imposé par quelque leader et quelque doctrine, mais une aspiration collective à l’établissement d’une autorité qui soulagerait de l’angoisse, qui viendrait enfin dire à nouveau ce qu’il faut et ce qu’il ne faut pas faire, ce qui est bon et ce qui ne l’est pas, alors qu’aujourd’hui on est dans la confusion. [33] » ?

Que peut donner cette perte de repères sur le long terme ? L’important, maintenant plus que jamais, est de croire (et de faire croire à l’autre) en l’image mensongère que l’on a fabriquée de soi. Et le drame est que le mécanisme de déni fait aussi parti de l’homme. Car comme le disait encore La Rochefoucauld : « Les hommes ne vivraient pas longtemps en société s’ils n’étaient les dupes les uns des autres. »

Ainsi va le monde.

Notes

[1Charles Melman, L’Homme sans gravité, Folio, p. 10.

[2Ibid.., 64-65.

[3Philippe Muray, Festivus festivus, Fayard, 2005, p. 51.

[4Dany-Robert Dufour, On achève bien les hommes, op. cit., p. 304.

[5Ibid.,p.304.

[6Ibid., p.225-226.

[7Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome 2, op.cit., p.64.

[8Hannah Arendt, La crise de la culture, op. cit., p. 263.

[9Ibid., p. 270.

[10Jean Clair, La Barbarie ordinaire, Gallimard, 2000, p 113-114.

[11Michel Schneider, Big mother, Odile Jacob, p. 104.

[12Martin Heidegger, Dépassement de la métaphysique, Tel Gallimard, p. 109-110.

[13Michel Schneider, Big mother, op. cit., p. 104

[14Rene Girard, Je vois Satan tomber comme l’éclair, Grasset, 1999, p 271-272.

[15Michel Schneider, Big mother, op. cit., p. 153.

[16Ibid., p. 205.

[17Etonnante « discrimination », sur certains sites comme Meetic, les hommes payent tandis que les femmes ne payent pas, celles-ci pouvant envoyer emails et chats.

[18Charles Melman, L’homme sans gravité, op. cit., p. 46.

[19Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome 2, G-F, p. 122.

[20Philippe Muray, Exorcismes spirituels III, Les Belles lettres, p. 19.

[21Philippe Muray, Festivus, Festivus, p. 324.

[22Philippe Muray, Exorcismes spirituels III, op. cit., p. 219.

[23Michel Schneider, Big Mother, op. cit., p. 250.

[24Ibid., p. 260.

[25Ibid., p. 169-170.

[26Sans oublier que les femmes ne sont pas toutes féministes fort heureusement et que beaucoup leur sont opposées faut-il le rappeler.

[27Ironie du sort toujours, ce qu’on appelle « émancipation sexuelle » a permis une plus forte instrumentalisation sexuelle de la femme (voir la publicité ou la pornographie) et une plus grande disponibilité sexuelle pour l’homme.

[28Milan Kundera écrit dans son roman L’identité que les pères ont été papaïsés, c’est-à-dire qu’ils sont devenus des pères sans autorité de père.

[29Michel Schneider, Big Mother, op. cit., p. 59-60.

[30Ibid., p. 126.

[31Hannah Arendt, La crise de la culture, Folio essais, p. 244 et 236.

[32Philippe Muray, Exorcismes spirituels III, op. cit., p.33.

[33Charles Melman, L’homme sans gravité, op. cit., p.46.

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