Hors Champ

mai-juin 2020

United 93

QUAND LE RÉEL ENLACE SON DOUBLE

par Simon Galiero
11 juillet 2020

On peut parfois tomber sur des documents étonnants, de ces objets apparemment anodins mis au service de telle et telle entreprise commerciale ou idéologique, mais qui finissent, à l’insu de leurs concepteurs, par stimuler un ensemble de réflexions nettement plus intéressantes que la pure mission de racolage à laquelle ils sont destinés. Tel est le cas du long métrage de fiction United 93, mais surtout d’un documentaire durant environ une heure et présenté en supplément sur l’édition DVD : United 93, the families and the film. C’est ce documentaire, ainsi que sa corrélation avec le film de fiction dont il est supposé justifier l’existence, qui a retenu notre attention lorsque visionné. Il nous a alors semblé pertinent d’en évoquer ici quelques détails et d’y soustraire une ou deux considérations sur l’étrangeté, l’émotion, l’indignation, la perplexité et même le comique dans lesquels cela nous a plongé.
- 

Le vrai film (ou le film vrai)

Se voulant l’une des premières fictions à "oser" se pencher sur des événements du 11 septembre 2001, United 93 suscite en quelque sorte l’effet d’un malaise indescriptible et nouveau. Pourtant, ce n’est pas la première fois qu’un film prétend nous plonger dans le réalisme d’une histoire vécue. Il y en eut bien d’autres qui furent racontées au cinéma, mettant en scène des figures ayant marqué l’histoire (le drame biographique à la Gandhi) mais aussi des personnages plus anonymes dont on s’inspira tout autant (par exemple l’aventure des survivants d’un crash aérien dans Alive). Certains ont pu penser, à juste titre, que ce malaise pouvait provenir de la proximité de temps entre les événements réels et la sortie du film. Cela peut, effectivement, faire partie de l’équation, car le plaisir éprouvé par nombre de spectateurs à l’idée de "revivre une histoire vécue" (joli paradoxe des mots) induisait jusque-là néanmoins une certaine distance de temps, de lieu et d’interprétation entre le réel et la fiction. Pourtant, c’est autre chose qui crée ici un trouble, quelque chose de l’ordre d’une certaine fascination mortifère qui englobe a priori et a posteriori tout le film et son "projet" ; non pas seulement parce qu’il s’évertue à évoquer la mort de dizaines de gens, mais également dans sa conception même, dans son geste idéologique amalgamant fiction et reconstitution, émotion et tension, réalisme et réalité. Depuis son film Bloody Sunday (autour des célèbres émeutes en Irlande qui eurent lieu un certain dimanche), c’est en spécialiste de ce nouveau genre de fiction vériste s’inspirant de faits et de personnages réels que le réalisateur Paul Greengrass a entrepris le filmage de United 93 (qu’il a également scénarisé, entièrement seul, tout comme Bloody Sunday). Démarche empreinte de semblants d’authenticité et qui fut fréquemment vantée, surtout par rapport à United 93, comme étant pudique. Ce qui est un comble, malgré les apparences, étant donné qu’on nous "montre tout" (geste plutôt de l’ordre du déshabillage) d’un événement dont on ne pouvait jusqu’ici qu’imaginer l’horreur et la frénésie, mais que Greengrass et ses producteurs s’échineront à raviver, à sortir de l’obscurité de la tragédie dans laquelle il était destiné à demeurer à tout jamais.

JPEG - 39.8 ko
United 93

C’est d’ailleurs précisément dans cette volonté de "réanimation" que se place toute la problématique que le film peut susciter chez le spectateur, mais aussi, et peut-être surtout, dans tous les efforts (discursifs, esthétiques, techniques) pour nous faire replonger de façon simulée dans l’hébétude qui se manifeste en nous face aux catastrophes du monde réel. Une exécution de tous les ressorts narratifs cinématographiques communs est alors effectuée mais sous une forme atténuée, amoindrie dans ses effets (c’est peut-être cela que certains confondent avec de la pudeur) : présence plus sobre de la musique (qui se moule souvent aux sons d’ambiance des lieux tout en leur donnant un rythme, faisant de ces sons une musique en soi), mélange de comédiens professionnels et non professionnels tous inconnus du grand public (dont certains étaient les véritables acteurs du drame dans la réalité, contrôleurs aériens, etc.)... Absence aussi de personnage central incarnant le héros (c’est le groupe entier des passagers que l’on présente ici en tant qu’entité héroïque), description peu caricaturale des "méchants" (on montre les terroristes dans une certaine intimité, on s’attarde à leurs regards empreints de peur, de culpabilité et d’hésitation), annulation de toute envolée moralisatrice dans les discours (c’est l’action pure qui ici dicte tout), dialogues sans double sens s’inspirant uniquement de la banalité de conversations courantes, puis, finalement, caméra fébrile à proximité des visages (à l’épaule, comme il se doit, toujours attentive aux moindres gestes). Autant de parti-pris esthétiques auxquels on pourrait adhérer dans d’autres circonstances, dans d’autres films, mais qui servent ici uniquement à masquer la superposition du spectaculaire fictif sur le vécu réel.

Greengrass et ceux qui suivront sa route deviendront peut-être ainsi les pionniers du film d’action parfait, d’une sorte de docudrame dans lequel chaque élément placé en situation d’extrême (les corps autant que les objets) trouve sa résonance dans une proximité avec le réel le plus proche possible en temps, en lieu et en impact sur la psyché collective. L’effet du "non-effet" devenant ainsi le sublime du réalisme narratif.

JPEG - 38.4 ko
United 93


- 
Le faux documentaire

Que l’on adhère ou non au film, il est indéniable que le documentaire l’accompagnant, United 93, the families and the film, inspire beaucoup plus un sentiment de réel. En ce sens on ne peut, en comparaison, donner quelque crédit que ce soit au travail de Greengrass en dehors d’un réalisme technique et de ce choix relativement futé, comme nous l’avons évoqué plus haut, d’atténuer les effets hollywoodiens. "I think he did a very good job of not making it, you know, overly dramatic or overly Hollywood", dira d’ailleurs une femme après la projection réservée aux familles. Ce qu’elle ne dira pas, en revanche, c’est que son propre témoignage ainsi que celui des autres membres des familles nous font mieux comprendre l’humanité des victimes ainsi que la tragédie dans son ensemble que n’importe quelle séquence du film de fiction. Car même si le documentaire se présente comme un pamphlet entièrement au service du film, accumulant les témoignages de quelques familles avant et après la projection dans le but de mieux justifier la sincérité de l’entreprise (celle des producteurs), il provoque néanmoins un sentiment de complexité beaucoup plus éloquent. La structure en est simple : quelques-unes des 40 familles des victimes sont confrontées aux acteurs qui interprètent l’être cher, puis sont amenées à discuter de leurs sentiments autour du drame et du film.

JPEG - 10 ko
Les doubles des disparus

Alternant moments de douleur et de confessions, le documentaire s’ouvre sur une séquence extrêmement ironique, voire comique, reflétant très justement tous les paradoxes du mélange de la fiction et de la réalité, des gens du monde réel et des créateurs du monde fictif. S’apprêtant à rencontrer le comédien (Daniel Sauli) incarnant son frère défunt (Richard Guadagno), Lori Guadagno semble fébrile : "Well, at first, I was really hesitant because I... It’s just such a strange thing to have someone portraying not only your loved one, but someone that you’ve lost in such a tragic way. And it’s almost surreal to think that he would be depicted by someone else." dit-elle en compagnie de son petit ami. Puis d’ajouter "You know, I think I tried so hard, too, to emphasize to him, to Daniel, that there was a lot more to Richard then this one-dimensional kind of US Fish and Wildlife guy in a uniform and... I wanted to see that there was this other side of him that loved music and art and was really funny, had a great sense of humor." (...) So I really am looking forward to seeing what he has to say. And how he relates to... to us. To...". "To our world." ajoute le petit ami en rigolant. "Yeah. Our world..." approuve-t-elle. Dans la voiture qui l’emmène chez Lori, l’acteur Daniel Sauli, au look décontracté et portant des lunettes fumées, semble légèrement détaché quoique conscient : "I feel, like, responsible, and I’m not, for this film, you know ?".

JPEG - 18.8 ko
Lori Guadagno (gauche) et l’acteur Daniel Sauli (droite) avant la rencontre
JPEG - 20 ko
Lori et Daniel

Arrivé chez Lori, le choc de la rencontre est à la fois complètement ridicule, loufoque, troublant et émouvant. Serrant affectueusement l’acteur dans ses bras comme s’il s’agissait de son propre frère ressuscité (ce que feront quelques autres membres des familles), Lori provoque elle-même le moment de surréalisme qu’elle envisageait avant la rencontre : "I know this is so strange." dit-elle à ce moment avant de scruter Daniel (qui semble soudainement timide) de la tête aux pieds en disant "You just look so familiar. You really do. You look so familiar. And this is exactly how he would come. The bag and everything.". Les séquences suivantes provoquent presque l’hilarité, tellement Daniel semble confus et embarrassé...

Daniel (retirant enfin ses lunettes de soleil, comme si devant le sérieux de l’affaire il ne pouvait désormais plus se mettre en représentation) : "I don’t have anything, like, prepared or anything to tell you or...".
Lori : "You’re holding Richard for us.".
Daniel, un peu inquiet : "Yeah".
Lori : "Youre holding him. You... You’re him. And that will ring true for as long as that exists with us. And so it’s really... It’s so important. It’s so important.".
S’aperçevant que Daniel semble soudainement porter le poids du monde sur ses épaules, elle lui spécifie, comme pour le rassurer : "But I don’t want to freak you out in its importance. It’s a good thing. Really.".

Sur ces entrefaites, les parents, très âgés, de Lori et Richard/Daniel surgissent dans le jardin, dans toute la lenteur de leur vieillesse et l’appréhension de la rencontre. "Mom, dad. I want you to meet Daniel, and just take a look.", clame leur fille très enthousiaste. "I’m glad he’s playing Richard’s part. He’s so handsome.", dit la mère en le scrutant elle aussi des pieds à la tête. "And feel him, Mom. Just take a hug.", l’invite sa fille. À ce moment précis, le pauvre acteur ne sait plus où se mettre et s’écroule en pleurs sous le poids de toute cette responsabilité qu’il semblait prendre avec un grain de sel avant la rencontre.

JPEG - 21.6 ko
JPEG - 8.2 ko
Daniel et les parents de Richard

Lori, totalement empêtrée entre le pathos qu’elle se crée et la réalité des choses, tente d’expliquer la nécessité de la démarche vis-à-vis son frère : "He was so quiet and understated about his accomplishments. Like, he would be horrified to know that his story was in a newspaper or an article or a film or... I mean, it was just so not what he was about. So there’s always this fight in me, you know, that inner person, of, gosh, protecting Richard’s privacy, wich really he would be all about, or defending and keeping his legacy alive, wich seems like my sisterly duty." On ne saura jamais si les termes de "legs", "devoir", "défense", "conservation" que Lori et d’autres reprendront ont été influencés ou non par l’affect engendré par les producteurs autour de la sortie du film (et si oui à quel degré). Toujours est-il que le paradoxe de la situation et le dilemme moral qu’elle fait naître sont soulignés par Lori elle-même... Selon ses propres dires et ceux de ses parents, son frère, gardien d’un parc faunique, était un être discret, sobre, très solitaire et près de la nature, qui aurait été "horrifié" d’un tel étalage public de sa personne. Les photos montrées à l’écran nous laissent effectivement croire qu’il s’agit là d’un homme contemplatif, seul, les yeux durcis et le regard habité par on ne sait quelle profondeur ; en bref, tout l’inverse de l’acteur guilleret et émotif qui entend l’incarner (et dont même la ressemblance physique eut été très hasardeuse en toute autre circonstance).

JPEG - 13.2 ko
Le vrai Richard Guadagno

Ce spectacle de la réincarnation d’un être qui fut vivant en un clone caricatural réintégrant le monde réel, par le biais de la fiction puis du documentaire, est à la fois fascinant, effrayant et hallucinant. Un spectacle qui, à son insu, dévoile tout le génie de sa propre mécanique : faisant se correspondre entre eux-mêmes, dans un endroit partout pavé de miroir, les éléments du vrai et du faux tout en nous montrant le caractère infini que leur croisement peut susciter, amalgamant non seulement réel et fiction, mais aussi d’une certaine manière la nature des émotions véritables des gens qui en sont l’objet. Même l’acteur, pourtant probablement habitué à vivre cet aller-retour entre fiction et réalité (même superficiellement), se retrouve absolument décontenancé, ébahi, perplexe à l’intérieur de cette zone de réflexivité vertigineuse dans laquelle sont absentes toute mesure, toute échelle, toute raison. Seule avec sa mère, une fois la rencontre terminée, Lori exprime toute son affectivité ainsi que la projection qu’elle fait sur l’acteur : "I know it’s hard. But we got to meet Daniel. He’s nice. I’m gonna miss Daniel. Already.". Dans l’auto de retour vers l’aéroport, Daniel, bouleversé et se parlant à lui-même, conclut sa présence dans le documentaire par cette pensée à voix haute : "The realest people I’ve met in a long time.".

JPEG - 33.7 ko


- 
La fiction comme processus de deuil

Les autres intervenants du documentaire ne manifestent pas tous l’emballement de Lori (heureusement, aurait-on envie de dire) face à la sortie du film et le dédoublement fictionnel des êtres aimés. Certains ne rencontrent pas les acteurs et apparaissent seulement pour partager leur expérience. Tel est le cas, entre autres, d’un homme discret qui se contente avec simplicité de montrer un endroit (un parc naturel en Californie) où sa fille Nicole et lui aimaient passer du temps avant que celle-ci ne décède dans l’avion à l’âge de 21 ans. Pour lui, la souffrance de la mémoire semble difficile à expier : "It’s hard to think about all the things that... Like the grave, the gravesite’s hard for me to think about and some of the old movies I have of Nicole. I’ve not been able to look at those.". Lorsqu’on lui demande comment il appréhende la sortie du film, il révèle, sans être fondamentalement "contre", le tiraillement que cela provoque en lui ; "I always wonder, you know, what went on. I’ve not listened to the tapes or... Really, I haven’t seen any movies on it or anything because I’ve just not been able to. But I do want to visit the thoughts and the history of it at some point.". À la fin, cependant, on constate qu’il assiste à la projection, sans pouvoir tout regarder ("I just couldn’t see the hard scenes myself."), mais on ne saura pas s’il a été capable ou non de revoir les "vieux films" de souvenirs qu’il a de sa vraie fille (qu’il avait sûrement tourné lui-même en Super 8 ou en video).

JPEG - 44.2 ko
Le lieu où David Miller et sa fille aimaient venir (ici avec sa conjointe)
JPEG - 49.1 ko
Miller et sa fille Nicole, quelques années avant, au même endroit

Le documentaire ne montre bien entendu aucun point de vue foncièrement critique sur l’avènement du film, ne présentant qu’un échantillon de l’ensemble des familles et ayant probablement élagué toute réflexion trop abrupte des intervenants pouvant remettre en cause la nécessité du film et de sa sortie. Néanmoins, rares sont ceux chez qui on ressent une adhésion totale au projet. Tous sont émus mais certains semblent plus méfiants ou expliquent simplement sans ambages à quel point tout cela participe surtout pour eux à un processus de deuil. La soeur d’une des victimes (Linda Gronlund) nous fait bien comprendre la manière dont le film vient surtout marquer la fin d’un parcours, étant amenée à rencontrer les autres familles, à évoquer la mémoire de leurs proches et à partager sa douleur avec des gens qui vivent la même chose (échanges probablement beaucoup plus concrets que ceux avec les acteurs). Cela peut paraître banal et il est permis de croire que plusieurs n’auraient pas ce besoin de communion collective pour faire avancer leur deuil, mais cela est néanmoins humain et difficile à placer dans un quelconque jugement de valeur. Tout comme le fait que certains membres des familles, les plus laudateurs du film de fiction, y voient la nécessité de redonner à leurs proches une certaine dignité dans l’espace public. Après tout, comment accepter sans broncher l’idée qu’un ami, un frère ou un fils, ait simplement "fait dans ses culottes", et comment ne pas désirer croire, sur des bases réelles ou non, que celui-ci a offert une quelconque résistance et n’a pas fait que subir la violence castratrice à laquelle il faisait face : "It’s just hard for me, that people need to know how courageous she was." (Patrick Welsh, mari de Deborah Welsh). "I mean, altough painful, we need to experience what our loved ones experienced. And just to know why they need to be honored and remembered." (Carole O’Hare, fille de Hilda Marcin). "The film put me in... on the plane in my perspective. And you truly did what I asked. I mean, you didn’t treat them as victims." (Kenny Nacke, frère de Louis Nacke). C’est peut-être là que la fiction devient "utile" en aidant certains à passer au travers d’épreuves, de la même manière dont on veut garder une perspective positive du disparu afin de mieux affronter la douleur de la perte et compenser l’absence éternelle qu’elle a infligée (peu importe que la mort ait été tragique ou non). Cependant, on peut s’imaginer, un peu comme dans le cas de Lori, à quel point ce dédoublement du réel peut être dangereux et faire perdre toute lucidité à ceux qui y adhèrent sans aucun recul. En cela, le film et le documentaire sont extrêmement pernicieux, car ils jouent sans cesse sur cette corde sensible. Pourtant, le documentaire, malgré son absence d’esprit critique dans sa conception et malgré sa démarche propagandiste, nous donne à voir tout cela... Le réel, apparemment, ne peut être trompé ou confondu que jusqu’à un certain point.

Précisons qu’il ne s’agit pas ici de faire l’apologie du documentaire au détriment de la fiction. Les deux sont des outils pouvant servir le meilleur comme le pire. Mais lorsque les grands cinéastes de fiction s’inspirent de la réalité, ils le font pour nous redonner du réel. Peu importe leur vision, leur imaginaire, peu importe le type d’acteurs qu’ils utilisent (professionnels ou non), ils inspirent en nous des émotions et des réflexions liées au monde concret. United 93, tout réaliste qu’il soit, n’inspire rien d’autre qu’une simulation approximative d’un trauma vécu par d’autres, ne nous donnant davantage à ressentir que l’immédiateté de ses effets. (Concernant ce large sujet, je ne peux que vous inviter à lire les textes fort pertinents du collègue Nicolas Renaud et les réflexions qu’il a initiées : Les imitateurs, La culture du faux et Les reconstitutions).

JPEG - 16.5 ko
La projection pour les familles (Paul Greengrass devant l’auditoire)

À la fin du documentaire, on recueille quelques impressions des familles : "It met my expectations. It might have exceeded my expectations in the reality of it, but I do believe that what was portrayed here really took place on the flight. And I’m very grateful that, trough this film that, that was shown in a very realistic way for us." (O’Hare) ; "I think it’s too easy for people to forget. And... It’s not too soon. And I... It’s disturbing to me when I ear our fellow countrymen say, "How dare you ? It’s too soon." Well, you know what ? It’s never gonna be soon enough." (Paula Nacke Jacobs) ; "It was very, very painful. It was very vivid, it was very real." (Lori Guadagno) ; "It was haunting. It was certainly well done. I felt very much like I was on the plane with my daughter."(Doris Gronlund). Quoiqu’ils en disent, dans toute leur émotion et leur envie de montrer "aux autres" la fierté qu’ils ont envers leurs proches, les gens qui ont fait ces commentaires ne semblent pas avoir conscience que ce sont eux, par leurs témoignages, qui ont donné aux événements toute leur dimension humaine, tragique, réelle, concrète. Bien plus que le film. D’ailleurs, lorsque de courts segments du film (dans lesquels on voit les défunts fictionalisés) entrecoupent les interventions du documentaire, on est alors frappé par la fadeur de leur évocation en comparaison avec les témoignages et photos de la réalité. Entourée des amies et anciennes enseignantes de sa fille, Debby Borza (mère de Deora Bodley, morte à 20 ans), relate son amour pour sa fille ainsi que les incongruités qui ont suivi sa mort. Racontant notamment avec drôlerie sa gêne lorsqu’elle dut expliquer à un agent du FBI, qui lui demandait des signes distinctifs du corps de sa fille, que celle-ci arborait des tatouages et des piercings sur des endroits plutôt intimes. "And it’s like, oh, my... You know it’s like, what kind of child do I have ?". Qui d’autre aurait pu décrire ce sentiment absurde et amusant qu’elle vécut dans le tumulte de la tragédie ? Plus tard, une des profs qui enseigna à sa fille au primaire lit un extrait du journal de Deora lorsqu’elle était encore petite fille, sorte de poème naif écrit par une enfant, mais comportant une forte dose de prémonition (sur la page du carnet, on voit également un petit dessin évoquant un objet qui tombe près d’un arbre et une fillette qui se tient debout) : "Taken just as the sun rises, broken in pieces all black and burned, I can’t see the way anymore. My eyes burn with tears that bleed inside and fade as quickly as the light. Dying is the only truth I understand. So many are born to an unknown and so many die to what they believe in. My life is taken and I’m as lost as man on a clear day standing in the vein on a plain of a different life. I am lifted to a crash site. Everyone is crying, but I stare at the body and laugh in an effortless way. The gun is gone. I know this way of solace on a plain of life.". Nul flonflon d’ésotérisme à retenir ici, mais simplement de constater la façon dont la seule rencontre avec cette mère suffit à nous rendre en quelques minutes toute l’étrangeté, l’ironie, la douleur et la force inimitables du réel.

JPEG - 18.6 ko
Une des enseignantes de Deora lisant le journal de celle-ci
JPEG - 12.6 ko
La mère de Deora et une amie de sa fille
JPEG - 30.4 ko
Deora quelques années avant sa mort

Recherche

Effectuez une recherche parmi les 800 articles publiés par la revue Hors champ depuis 1998.

Mots-clés

Mots-clés liés a cet article:

Autres groupes de mots-clés

A lire également

  • L’amour au temps du cinéma

    Rappelons-nous cette salle de cinéma enfumée, survolée à vol d’oiseau en suivant le trajet de la lumière d’un projecteur ; rappelons-nous, flottant au-dessus de la foule, la voix de Debbie Reynolds, sa douce mélancolie alors qu’elle souhaiterait savoir si l’homme qu’elle aime connaît le contenu de ses rêves.

  • Symposium créer/montrer/conserver

    Une certaine école

    Texte prononcé à l’occasion du symposium tenu à la Cinémathèque québécoise. Réflexion sur l’enseignement du cinéma expérimental.

  • La théorie du tout de Céline Baril

    PENSER LE TERRITOIRE

    L’intérêt de La théorie du tout tient à la fois de l’intelligence du discours et de sa mise en forme cinématographique. Car jamais ici la rigueur esthétique ne s’écrase devant le sérieux du propos. Pas plus qu’elle ne cède à une soi-disant efficacité du spectaculaire afin de convaincre.

ISSN 1712-9567
copyright 2020

Zoom Out   OffScreen       Conseil des arts du Canada   Conseil des arts de Montréal