Hors Champ

mars-avril 2020

Les deux chaînes et le maillon

AL-JAZIRA / CNN

par Simon Galiero
11 juillet 2020

Le 10 novembre 2003, le réseau RDI présentait l’un de ses nombreux grands reportages, dont le sujet était les coulisses de la chaîne d’information Al-Jazira. Ce genre de documents fait toujours le régal des créneaux d’acquisition des chaînes télés : en relayant une facture narrative à la fois fade et irréprochable, ils permettent d’offrir une objectivité consciencieuse au spectateur tout en assurant une vertu morale mais pas trop à la chaîne qui les diffuse. Malgré tout, reconnaissons que quelques éléments de réflexion peuvent tout de même y être trouvés avec un peu de bonne volonté.

Al-Jazira, cette chaîne destinée au monde arabe et qui rejoint maintenant des millions de gens à travers le monde, n’est désormais plus une obscure option satellitaire. Surnommée à profusion la « CNN arabe », son existence semble offrir une remise en question des ressorts de l’information télévisuelle. La naissance annoncée du petit frère ennemi de CNN tend globalement à faire croire aux uns qu’il s’agit d’une véritable alternative à la dite CNN, et aux autres que l’information télévisuelle n’est qu’une banale supercherie, qu’elle soit arabe ou américaine. Si la deuxième proposition peut paraître plus critique, elle peut aussi devenir dangereuse si elle exclut que cette supercherie puisse également être la nôtre.

À travers les allées ouvertes des bureaux d’Al-Jazira, s’affairent les journalistes de la chaîne. Déambulant avec sérénité, ils font leur travail. Dans une espèce de cosmopolitisme arabe empreint de faux libéralisme, se côtoient amicalement des employés arborant cravates et cheveux courts, le style occidental, et des barbus en toges blanches [1], le style religieux, tapant attentivement sur leurs claviers ou se dirigeant feuilles en mains vers des imprimantes ultramodernes. Tout donne l’impression d’une joyeuse cohabitation, l’image d’une petite ruche active et travaillante. Quelque chose de rassurant se dégage de ce pluralisme moyen-oriental au service dévoué de l’Information à l’occidentale. L’existence plutôt récente de cette chaîne semblait déjà justifiée, et justifiable, avant même sa naissance. Car, après tout, la liberté d’informer n’appartient pas qu’aux Américains et aux occidentaux. Le directeur en souligne la fatale définition : « peu importe que l’on aime Al-Jazira ou non, le plus important pour nous c’est notre indépendance, notre liberté d’informer. ».

Cette affirmation de la liberté d’informer, affichée ici comme un précepte moral essentiel au bon fonctionnement d’une société, démontre la définitive ressemblance avec CNN, ainsi qu’avec toutes ses succursales clonées dans la majorité des pays occidentaux sous forme de réseaux d’information. Car l’univers qui se crée devant l’écran de ces chaînes est quelque chose qui dépasse les repères d’analyse sur les événements traditionnels. Le 11 septembre 2001, l’humanité occidentale semble avoir perçu sa fin possible à une échelle médiatique jamais égalée. Mais jamais non plus n’a-t-elle été autant virtuelle. Les nombreuses métaphores numériques (les 2 tours, le numéro d’urgence 911), et autres fantasmes de la conspiration, ont été lancés en pâture aux tergiversations populaires. Tout comme l’ère du numérique et du point de vue subjectif a affirmé son existence par le biais des vidéos amateurs qui filmaient sur place. Comme le prédisait d’une certaine façon Beckett, l’homme moderne est condamné à un battement imperceptible du temps qui le cloue sur place. Cela va au-delà des notions d’impuissance ou de castration face au tragique destin, celles-ci étant déjà élaguées. C’est plutôt une désintégration dont il s’agit. Comme ces fameux engins de téléportation qui ont nourri l’imaginaire de la science-fiction : une peur à la fois absurde et réelle s’empare du spectateur qui se demande si le héros reprendra sa forme initiale au bout du parcours… Lui manquera-t-il la tête ? Se sera-t-il simplement perdu dans une quelconque dimension durant le transfert ? De toutes les façons, à partir du moment où l’homme envisage de poser un pied dans l’engin, il est déjà certain qu’il ne sera plus tout à fait un homme lorsqu’il arrivera de l’autre côté.

C’est dans ce contexte apocalyptique favorable à son expansion que Al-Jazira a vraiment pris de l’ampleur (au grand plaisir des vendeurs de satellites). Elle est venue alimenter l’immense magma des Chaînes mondiales d’information. Avec elle, le virtuel de la télévision face au réel est devenu plus riche d’impact. Les journalistes de partout peuvent se réjouir de faire la description du vaste champ de ruines qu’est devenu notre rapport au réel, et que la télévision a elle-même engendrée avec la complicité irrévocable de la publicité, du néolibéralisme et du nihilisme post-moderne. Les succursales locales d’information tentent de faire croire que le mal existe encore en s’empressant de relayer les perpétuelles fables de l’actualité : du politicien crapuleux au dernier scandale de dopage sportif, du pédophile qui habite à côté de chez vous jusqu’aux toujours plus nombreux murs de la honte. L’impunité des uns ou des autres ainsi que leur possible réhabilitation n’ont plus de conséquences ; un éclaboussement par-ci, un scandale par-là... Les infimes vacillements qui seront portés aux nues n’ébranleront rien, puisque au moment où il en est fait l’étalage, notre conscience est déjà projetée ailleurs. On peut dire que le virtuel voit de loin et atteint de même. Mais le réel, toujours plus proche, semble nous atteindre de moins en moins.

Al-Jazira et CNN se sont d’une certaine façon annulées l’une l’autre. Les journalistes continuent de gambader dans une infinie ritournelle, mais ils n’ont plus rien à chercher (ni à trouver). Le monde qu’ils présentent, sous la forme d’une extasiante fine pointe du direct, n’a plus rien à offrir que sa propre image d’auto-anihilation. Dans leurs quartiers d’information respectifs, John écrit son prochain résumé de gauche à droite, et Mohammed de droite à gauche. Leurs écritures se surimprimant pour former un nouveau langage incompréhensible, mais néanmoins l’outil essentiel du théâtre définitif de ce qui pourrait avoir lieu.

Notes

[1Cette description caricaturale était celle-là même qui apparaîssait dans ce reportage, par la bouche des responsables de Al-Jazira et images à l’appui.

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