Hors Champ

novembre-décembre 2020

TENZIER | X |

CHRONIQUE 2010

par Eric Fillion
novembre / décembre 2020 26 novembre 2020


Tenzier, organisme voué à la conservation et à la mise en valeur d’archives sonores des avant-gardes québécoises, fête ses 10 ans. Son fondateur, Eric Fillion, effectue un retour sur les débuts du projet.


« On arrête tout et on réfléchit », me suis-je dit en 2010. Ce n’était pas l’an 01, mais c’était tout comme dans le sens où j’avais pris la décision d’arrêter de battre les tambours et de prendre du recul vis-à-vis de la scène musicale montréalaise afin de poursuivre des études supérieures en histoire. En fondant Tenzier cette année-là, j’espérais maintenir un pied dans le concret, aux côtés de ceux et celles qui avaient été mes complices dans le champ de la création, en proposant un retour aux origines des avant-gardes québécoises par le truchement de l’archive sonore et visuelle.

Je venais tout juste de terminer ma lecture de L’inassouvissement (1930), roman politico-philosophique d’un artiste insoumis polonais — Stanislaw Ignacy Witkiewicz. Un personnage en particulier m’avait marqué : Tengier, dont le nom avait été traduit par Tenzer en anglais. Pianiste déséquilibré, il frappait les touches comme s’il allait « les arracher toutes ». Il jouait « vraiment sataniquement, bestialement, inhumainement, cruellement, sadiquement ». « Il arrachait les boyaux aux auditeurs » afin d’extirper ces derniers « à la quotidienneté » pour ensuite les enfoncer « dans les régions infinies de la terreur d’un autre monde et d’une étrangeté sans limite ». En fin d’analyse, « c’était de l’art », d’ajouter Witkiewicz par la voix interposée du narrateur. Tenzier, amalgame de Tengier et Tenzer, se proposait de faire écho à ce « vacarme », puisque « [l]e silence, c’est la mort » [1].

C’est donc pour dire que j’étais disposé à prendre part au cycle « Sur/impressions » (5-6-7 novembre 2010) que nous avaient préparé Hors champ et l’Institut pour la coordination et la propagation des cinémas exploratoires (ICPCE). Présentées à la Cinémathèque québécoise et au Cinéma Blue Sunshine, ces « trois soirées de films-phares, de musiques abrasives et d’irradiantes amitiés » ont été un moment charnière dans mon parcours [2].

Il m’est impossible d’oublier le ciné-concert du samedi 6 novembre, puisque cette performance devant public a été ma dernière. Ce soir-là, je me suis joint à mes acolytes Dominic Vanchesteing, Alexandre St-Onge, Bernardino Femminielli, Jonathan Parant et Roger Tellier-Craig afin d’accoler une nouvelle bande sonore au film Zanzibar Visa de censure no. X (Pierre Clémenti, 1967-1975). Vanchesteing, St-Onge et moi avions collaboré quelques mois plus tôt sur une pièce (TNZR001) devant être la première d’une série de type « cadavre exquis » que Tenzier devait lancer, mais qui n’a finalement pas vu le jour. C’est dans le même esprit que Sabrina Ratté et moi avions détourné un film de famille (le mariage de mes parents en 1966) pour enrayer la mémoire, voire lui donner des couleurs en la voilant « derrière une texture de film, de vidéo, de pixels » (TNZR005) [3]. Au départ, je voyais Tenzier comme un moyen de documenter des rencontres significatives. Dans cette optique, le ciné-concert de novembre 2010 aurait pu mener à une parution sur disque sauf que j’avais décidé quelques jours avant de mettre fin à mes activités musicales et de ne pas donner suite aux séries que j’avais amorcées avec Vanchesteing, St-Onge et Ratté.

L’idée de concentrer mes énergies sur la recherche archivistique et de m’orienter tout entier vers l’étude des marges et les possibles futurs qu’elles évoquent germait en moi depuis quelque temps déjà. Ma découverte des films d’Étienne O’Leary dans la cadre des projections Weekend in the Pines, le 5 juillet 2009, a été déterminante. Réalisée en France à la fin des années 1960, l’œuvre saisissante de ce cinéaste québécois ne figurait pas dans notre mémoire collective. C’est que l’hégémonie du récit officiel sur la modernité au Québec s’étendait sur l’ensemble de la sphère culturelle, y compris ses marges. Il nous fallait une contre-mémoire. Ce projet m’interpelait dans la mesure où il coïncidait avec mes travaux en histoire sur le cinéma de la Révolution tranquille. L’ICPCE s’occupant du volet cinématographique, Tenzier s’est porté volontaire pour prendre en charge le champ sonore.

Le projet de graver dans les sillons d’un disque vinyle la musique qu’O’Leary avait lui-même composée pour ses films s’est précisé au tournant de l’année 2010, au moment même où s’actualisaient les séries imaginées auxquelles Vanchesteing, St-Onge et Ratté avaient contribué. Ces musiques de film, des « constructions sonores inquiétantes » qui « s’ouvrent sur l’abîme », là où « l’être entre en conflit avec lui-même », m’ont secoué d’une telle façon qu’il m’a été impossible de contempler d’autres mandats pour Tenzier que celui de bousculer les discours mémoriels dominants [4]. En partenariat avec l’ICPCE et avec l’accord de Denis O’Leary, le frère d’Étienne, Tenzier s’est donc investi dans la préparation d’un disque comprenant la musique des films Le voyageur diurne (1966), Homeo (1967) et Chromo sud (1968) avec l’aide précieuse de Marie-Douce St-Jacques, qui s’est occupée de la pochette et d’autres composantes visuelles (TNZR050).

Nous revoilà donc à la Cinémathèque québécoise, le 5 novembre 2010, pour la soirée d’ouverture du cycle « Sur/impressions », dédié aux cinéastes de l’underground français Étienne O’Leary, Pierre Clémenti et Jean-Pierre Bouyxou. Ce dernier est venu de Paris pour présenter son Satan bouche un coin (1968), un court film monté rustaudement sur des images de l’artiste « anar et libre-bandeur » Pierre Molinier, et mettre en contexte l’œuvre de O’Leary, camarade de l’époque avec lequel il a renoué ce jour-là [5]. Bouyxou était resté sans traces de son vieil ami qui — face à des troubles de santé mentale — était retourné au Québec en 1971. Les retrouvailles se sont évidemment poursuivies après la projection de Satan bouche un coin, Le voyageur diurne, Homeo et Chromo sud. ICPCE et Tenzier y étaient pour lancer leur anthologie DVD et disque vinyle, véritables hommages à notre « Rimbaud [québécois] du cinéma » que la mort emportera l’année suivante [6].

Par ses films et sa musique, O’Leary s’est fait le témoin et le scoliaste d’une période de bouleversements sociopolitiques et culturels difficiles à saisir à moins de déployer de nouveaux langages à partir d’une pratique et d’une instrumentation multiples, labiles et opportunes. Julian Cowley (de la revue The Wire) a donc vu/entendu juste lorsqu’il a décrit les bandes sonores de O’Leary comme jaillissant d’une époque où seule importait l’utilisation inventive des outils disponibles dans l’urgence du moment, par opposition à l’adhésion aux codes hiératiques de l’écriture cinématographique et musicale. Eric Deshayes (du site Néosphères) s’est lui aussi attardé sur la singularité de ces bandes sonores et leurs « séquences plus longues semblant raconter d’autres histoires, et ce en employant un matériau moins disparate » que celui que le réalisateur avait mis en images avec sa Beaulieu 16 mm [7]. Ces musiques de film ont donc permis d’autres lectures sur l’époque et ses suites. Elles ont aussi inspiré d’autres écoutes.

Voilà pourquoi Tenzier s’est mis à arpenter le paysage musical québécois à la recherche d’enregistrements singuliers et inédits qui n’entraient pas dans les cadres. Partant des bandes sonores de O’Leary, j’ai ratissé large, et ce, dans le but de vivre des expériences d’écoute analogues : d’un concert radiophonique (TNZR051) à un environnement sonore (TNZR056) en passant par une étude en studio (TNZR052), une musique nuptiale et théâtrale (TNZR053), une pièce sur cassette pour amis (TNZR054) et un album en fragments (TNZR055). Il s’agissait de combler les silences pour ce qui est de la période s’étendant des années 1960 aux années 1980, laps de temps pendant lequel il avait été pratiquement impossible de diffuser les nouvelles musiques en dépit d’un accès facile à des magnétophones à bobines. Il m’a semblé impératif de localiser, documenter, numériser, archiver et faire connaître ce matériel afin de mettre en doute les discours mémoriels dominants et éclairer l’histoire des pratiques expérimentales d’aujourd’hui.

Né d’une expérience cinématographique, il n’est pas étonnant que Tenzier soit demeuré près de l’image en mouvement, d’autant plus que les correspondances entre cinéma/vidéo et musique sont apparentes et nombreuses dans le registre de l’expérimental. À titre d’exemple, la parution sur disque d’une improvisation ardente du Quatuor de jazz libre du Québec a servi de prétexte pour une soirée au Vidéographe ayant menée à la mise en ligne de deux vidéogrammes hors-normes sur les nouvelles musiques : Ce soir on improvise (Raymond Gervais et Michel Di Torre, 1974) et Y’a du dehors dedans (Pierre Monat, 1973). Des rétroactions vidéo tirées de ce dernier ornent d’ailleurs la pochette de l’album lancé en janvier 2012 (TNZR051). D’autres inédits de ce collectif, numérisés par Tenzier, ont ensuite servi pour la bande sonore du film Sur les traces d’Arthur (Saël Lacroix, 2015), documentaire portant sur le dessinateur-affichiste et « oublié de la nuit », André Montpetit [8]. Mes recherches autour du Quatuor de jazz libre du Québec ont aussi mené à la découverte de trois courts métrages réalisés par Diane Dupuis avant qu’elle se joigne au groupe en tant qu’ingénieure de son. Numérisés en 2013 avec l’aide de Guillaume Lafleur, alors directeur général du Centre DAÏMÔN, les films La giboulée (1965), Veulent (1966) et Les Amazones (1966) révèlent « le cheminement d’une adolescente qui est allée à la rencontre du cinéma » selon ses propres termes et en optant « pour des solutions radicales et inédites » [9].

Revenir sur les dix ans de Tenzier consiste finalement à souligner avec une immense gratitude le rôle important qu’ont joué plusieurs individus dans l’articulation de nouvelles propositions pour penser autrement notre patrimoine culturel. C’est mettre en lumière des liens inespérés, des réseaux uniques, des parcours croisés et des appuis ponctuels, comme ceux offerts par Hors champ en 2010 et aujourd’hui. Qu’on ait les moyens ou pas, c’est poursuivre « une expérimentation locale » et « [s]e donner une perspective » afin de mieux prendre en considération les marges et la résonance de leurs propos, pour reprendre les mots de Ralph Elawani [10]. Au bout du compte, c’est se livrer au vacarme de plein gré pour y voir — et y entendre — plus clair.

Je tiens donc à remercier : Fortner Anderson, Sylvain Aubé, Jules Bernier, Linus Booth, Gilles Boudreault, Yves Bouliane, Jean-Pierre Boyer, Peter Burton, Angel Calvo, Yvel Champagne, Marc Chénard, Andrea-Jane Cornell, Karine Cossette, Valérie Dumaine, Diane Dupuis, Sébastien Desrosiers, Michel Di Torre, Ralph Elawani, Justin Evans, Marc-André Faucher, Raphaël Foisy-Couture, Bernard Gagnon, Mario Gauthier, Raymond Gervais, John Gilmore, Romeo Gongora, André Habib, Jessica Hébert, Brandon Hocura, Bryan Highbloom, Kristel Jax, Maxime Jenniss, Patricia Lachance, Saël Lacroix, Guillaume Lafleur, Pierre-Laurier Lamarche, Mathieu Léger, Robert M. Lepage, Jesse Locke, Alexandra Mills, Félix Morel, Pierre Monat, Fabrice Montal, Harris Newman, Éric Normand, Denis O’Leary, Étienne O’Leary, Louis Pelletier, Martin Pelletier, Mauro Pezzente, Jean-Guy Poirier, Erica Pomerance, Pierre Ranou, Louis Rastelli, Sabrina Ratté, Gisèle Ricard, Julie Richard, Joseph Sannicandro, Frédéric Savard, Michele Sica, Jean-Pierre Sirois-Trahan, Marie-Douce St-Jacques, Alexandre St-Onge, Benjamin R. Taylor, Roger Tellier-Craig, Guy Thouin, Jean-Sébastien Truchy, Colin Vernon, Denis Vaillancourt, Pierre-Luc Vaillancourt et Dominic Vanchesteing.

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Présentation des films de Diane Dupuis à la Cinémathèque québécoise le 12 juin 2013.
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Lancement de disque et présentation de vidéogrammes au Vidéographe le 20 janvier 2012.

Eric Fillion est chercheur postdoctoral au Département d’histoire de l’Université de Toronto. Il détient un doctorat en histoire de l’Université Concordia. Il s’intéresse entre autres à la portée sociale et symbolique de la musique au sein des contre-cultures ainsi que dans les relations internationales du Canada. Ses travaux en cours sur la diplomatie culturelle et les relations Canada-Brésil s’inscrivent en continuité avec son parcours de musicien. Ils inspirent aussi ses recherches postdoctorales, lesquelles s’attardent sur les festivals internationaux de musique et l’action politique dans la sphère publique culturelle durant les longues années soixante. Il est le fondateur de Tenzier et l’auteur de JAZZ LIBRE et la révolution québécoise (2019).

Notes

[1Stanislaw Ignacy Witkiewicz, L’inassouvissement, traduit du polonais par Alain van Crugten, Lausanne, Éditions l’Âge d’Homme, 1970, p. 213.

[2André Habib et Pierre-Luc Vaillancourt, « Sur/impressions : O’Leary, Clémenti, Bouyxou », Hors champ, 29 octobre 2010, https://www.horschamp.qc.ca/spip.php?article423.

[3Sabrina Ratté, « TNZR005 — Tenzier », Diamond Variations, 4 août 2010, http://www.cinepoeme.blogspot.com/2010/08/tnzr005-tenzier.html. Ce vidéo est maintenant en ligne sur Zoom Out. Pour écouter TNZR001 : https://youtu.be/JHOc6IrMvQc.

[4Eric Fillion, « Étienne O’Leary : musiques de films (1966-1968) », Hors champ, 3 novembre 2010, https://www.horschamp.qc.ca/spip.php?article416.

[5Agnès Giard, « Molinier, artiste anar et libre-bandeur », Libération, 11 janvier 2010, http://sexes.blogs.liberation.fr/2010/01/11/molinier-ejaculateur-peintre/.

[6« O’Leary, Étienne — 1944-2011 — cinéaste et peintre », Le Devoir, 22 et 23 octobre 2011, C7.

[7Voir Julian Cowley, « Films et musiques originales d’Étienne O’Leary (1966-1968) », The Wire, no 326, Avril 2011, p. 60 ; et Eric Deshayes, « Étienne O’Leary : musiques de films 1966-1968 (Tenzier, 2010) », Néosphères, n.d., http://neospheres.free.fr/disques/etienne-o-leary.htm.

[8En référence à l’exposition André Montpetit — Portrait d’un oublié de la nuit. Voir : http://www.andremontpetit.co/catalogue.html.

[9Guillaume Lafleur, Pratiques minoritaires : fragments d’une histoire méconnue du cinéma québécois (1937-1973), Montréal, Varia, p. 114 et p. 124.

[10Ralph Elawani, Les marges détachables, Montréal, Poètes de brousses, 2014, p. 88.

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