Hors Champ

septembre-octobre 2020

Paillettes cosmiques

We Chose the Milky Way de Eva Marie Rødbro

par Alice Michaud-Lapointe
septembre / octobre 2020 11 octobre 2020

Ce texte est présenté dans le cadre de la série CRITIQUES, organisée et présentée par VISIONS, en collaboration avec Hors champ [1].

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Dans une banlieue de Copenhague, de jeunes adolescentes de seize-dix-sept ans se mettent des faux cils, des faux ongles aux couleurs crème, des extensions capillaires. Elles vapotent sur des divans, prennent des selfies nonchalamment, caressent des lapins blancs, se déplacent en limousine pour se rendre à des fêtes puis s’endorment au son de musique trance ou grâce à des tranquillisants. Elles s’enorgueillissent de leur bling, discutent très sérieusement de leurs injections de mélanine (« 2 ml ou 1 ml seulement », recommande l’une, une autre précisant que « with a solarium, you reach a point where you can’t get any darker »). Cet univers de strass, de silicone et d’écrans luminescents, d’aucuns pourraient aisément le juger et lui accoler des adjectifs péjoratifs. On pourrait dire de ces filles qu’elles reconduisent des modèles de superficialité, de vulgarité, d’obscénité : ce serait chose attendue. Or Eva Marie Rødbro propose un autre regard dans We Chose the Milky Way (2015), la cinéaste s’intéressant plutôt à la vérité de l’expérience de ces jeunes filles de la génération Z ainsi qu’à leur discours et aux spécificités de leur mode de vie. Si Rødbro filme les adolescentes danoises avec un angle d’approche anthropologique assumé, ce sont surtout les parallèles qu’elle établit avec l’astronomie et la métaphysique qui donnent à ce sujet sa dimension inusitée et une fraîcheur singulière. Qui sont ces filles ? Quels sont les codes, les rituels, les conventions de ce monde dans lequel elles ont choisi de s’épanouir ? Comment observer le microcosme très précis de cette youth culture si on s’éloigne soudain des réalités et des présences terrestres, qu’on se laisse dériver doucement, lointainement, peut-être même vers la Voie lactée ?

En cadrant son sujet entre les frontières de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, Eva Marie Rødbro parvient à renouveler un sujet vu et revu (celui de la vacuité et de la superficialité chez les jeunes filles) et à questionner les contours de cette notion de vide. Qu’est-ce que le vide ? La trivialité ? Le sens de la famille choisie ? Le glamour ? Est-ce que ces conceptions conservent même un sens lorsqu’on déplace l’horizon de leur interprétation et qu’on les ramène à ce qu’elles sont : des abstractions, des perceptions humaines ? We Chose the Milky Way pose ces questions de manière détournée et le titre du film, il faut le dire, est un parti pris amusant en soi. Si ces adolescentes sont des filles-de-la-galaxie, des êtres nées de la Voie lactée, qu’est-ce que la Terre pourrait bien leur apporter si ce n’est de les renvoyer à une forme de rêve cotonneux un peu cosmique ? Rødbro développe cette idée à travers une mise en scène documentaire qui puise dans l’hybridité générique, We Chose the Milky Way étant difficile à classer à un niveau formel. Sommes-nous face à un documentaire inspiré de l’esthétique du found footage, à une docufiction, à une allégorie anthropologique… tout ceci à la fois ? Rødbro mêle en effet habilement des types d’effets visuels associés à différentes traditions : passages en night vision et basse résolution pour l’esthétique found footage, ralentis de mains dansantes sur fond de musique trance rappelant le clip musical et/ou l’univers des raves, plans fixes de la pleine lune et lumière rose prédominante qui accentuent l’ambiance « spatiale » et le côté pop du film. Cet aspect composite laisse à la spectatrice le soin de choisir à quelle réalité (ou récit de science-fiction) elle souhaite croire en regardant ces images. La finesse du travail de Rødbro se découvre d’ailleurs dans sa manière de filmer des décors très communs dont elle met en relief la bizarrerie inhérente. L’intérieur claustrophobe et aveuglant des cabines de bronzage prend ici des allures de petit vaisseau spatial. Les lumières lointaines des immeubles de Copenhague, aperçues de la banlieue, deviennent une constellation poétique et la bande de filles, filmées dans une forêt en night vision, le teint verdâtre, les yeux vitreux, semblent débarquer d’une « planète » encore inconnue.

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Cette planète est ici une demeure, un lieu revendiqué, et Eva Marie Rødbro prend le temps de le filmer comme tel, afin de donner au langage de ces jeunes filles et à leur sororité difficilement accessible un espace et un temps pour se déployer. La visée anthropologique qui sous-tend le propos du film devient cependant un peu trop appuyée, porteuse même d’un certain malaise, lorsque viennent se superposer en son off des percussions africaines (djembés, dununs, petits tambours ?) sur les images des filles qui se maquillent. Cette séquence ne dure qu’une minute, mais le décalage devient subitement pesant, la métaphore sur-soulignée.

Rødbro, qui a filmé des adolescentes dans plusieurs de ses projets – pensons notamment au court I Touched Her Legs (2010) et à la mini-série documentaire Prinsesser fra Blokken (2016), qui se situe dans la mouvance thématique de We Chose the Milky Way –, accorde toutefois une importance marquée à la question du rythme et celui-ci opère dans son film par la voie de l’adéquation plutôt que par celle du contraste, ce qui lui réussit mieux que pour les sons de percussions. Le montage souvent elliptique et non chronologique de We Chose the Milky Way embrasse le rythme de vie effréné des adolescentes, qui sautent du coq à l’âne dans leurs conversations, dévorent leur McDo en quelques minutes puis le jettent, prennent un selfie, l’oublient, recommencent, passent à autre chose. Les actions (maquillage, danses, jeux) de leurs soirées semblent réglées, logiques à l’intérieur de leur monde et pourtant, elles apparaissent comme une suite d’élans infinie, un cycle inquiétant, car imperturbable. Le montage nous fait croire que les festivités s’étirent (sommes-nous hier ? demain ? est-ce le jour ? la nuit ?), qu’elles se prolongent, jusqu’à ce qu’il y ait finalement soupirs et silence dans un taxi. Ce moment où les adolescentes ne parlent plus, où les couleurs fluo et les textures duveteuses s’estompent dans la nuit, comporte sa part d’intrigue. Où vont ces filles une fois que la fête est finie ? Eva Marie Rødbro, avec We Chose the Milky Way, explore leur échappée du réel qui, sans être une élévation céleste, ouvre vers un ailleurs où la rêverie et l’artifice cohabitent dans un léger flottement.

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Notes

[1VISIONS est une série de projections mensuelles consacrée au cinéma documentaire expérimental et aux artistes dédié.es à l’image en mouvement. Sous la direction de Benjamin R. Taylor, depuis 2014, à Montréal, VISIONS présente ces oeuvres dans plusieurs lieux et en collaboration avec des festivals locaux tels que la Cinémathèque québécoise, la lumière collective, être, Ex-Centris, RIDM, FNC, POP Montréal et Cinéma moderne. Les artistes sont toujours présent.es aux séances. Nous facilitons le voyage des artistes au Canada en organisant des projections, des ateliers et des tournées. Les films sont présentés dans leur format d’origine. VISIONS participe également à plusieurs festivals internationaux, visite d’expositions et facilite la rencontre entre les créateurs et le public.

Le programme en ligne CRITIQUES est une conséquence des activités de programmation reportées de VISIONS. En partant d’une sélection d’œuvres initialement programmées pour la saison 2020, il s’agit de les mettre en dialogue avec un écrivain local à qui l’on demande de réfléchir, réfracter, retracer et réinterpréter l’œuvre en question. Les textes rassemblés sont tout d’abord publiés dans une édition spéciale de Hors champ. Ensuite, à chaque semaine, une œuvre sélectionnée sera diffusée sur la nouvelle plateforme de projection virtuelle-à-l’épreuve-de-la-pandémie du microcinéma local la lumière collective, jumelée avec le texte.

Chaque itération propose à un écrivain invité de dialoguer avec les images à sa manière, dans le but de renouveler les idées, de proposer des conversations, d’établir de nouveaux discours. À une époque où la diffusion en ligne est abondante et sans fin, CRITIQUES vous propose de quoi lire et réfléchir. Quelque chose que vous pourrez garder avec vous jusqu’à notre prochaine rencontre.

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La série CRITIQUES est présentée avec le soutien du Conseil des arts du Canada, le Conseil des arts et lettres du Québec et le Conseil des arts de Montréal.

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