Hors Champ

mars / avril 2019

LE MONDE DES MÉDIAS

Brèves éditoriales

par Frédérick Pelletier, Nicolas Renaud, Simon Galiero
2001

"Il ne faut pas construire sur le bon vieux temps, mais sur le mauvais temps nouveau."-Brecht


Commandites astrales

Faut-il encore s’étonner devant l’apparition de nouveaux supports pour la publicité ? Profitant du passage en ville des gros sous accompagnant la tenue du Grand Prix de Montréal, plusieurs avions publicitaires ont fait leur apparition et rappelé aux citadins par le doux ronronnement de leur moteur que l’agression publicitaire est aussi, comme la pollution, sonore. Navrant, puisqu’en ce beau week-end de juin, les parcs de la cité étaient remplis de badauds qui, insensibles à l’érotisme patent d’un pot d’échappement, n’avaient rien trouvé de mieux à faire que de se mettre la tête dans les nuages...

Le Grand Prix terminé, ils tournent toujours au-dessus de la métropole. C’en était fait : cumulo-nimbus chaussé par Good Year et détente commandité par Jobboom.com ; l’ombre d’une compagnie de location d’auto est devenu le seul nuage assombrissant la pelouse d’un parc.

Non, il sera vraiment impossible de s’étonner quand, d’ici quelques années , on redessinera les constellations pour que les étoiles, entre elles, évoquent la marque de commerce de la plus grosse compagnie à venir... (F.P.)


Hagiographie philatélique

Au Canada, la mémoire n’est pas innocente. En quelques mois, un nouveau billet de 10$ glorifiant les Forces armée canadienne, casques bleus et vétérans de toutes les guerres confondues, et une série de timbres poste commémorant le règne de Pierre Elliot Trudeau sont venus renforcer la bonne conscience collective et le prestige du " régime " libéral. Bonne conscience d’abord, parce que nous savons tous que le Canada exporte toujours la paix partout et jamais d’armes nulle part, que M. Trudeau a fait abroger la Charte des droit et libertés sans n’avoir jamais fait appliquer au préalable la Loi sur les mesures de guerre. D’ailleurs, cet illustre bourgeois n’est pas seul sur les vignettes à 47 sous : l’actuel Premier ministre Jean Chrétien et l’ancien ministre libéral mais non mois actuel président de la Société canadienne des postes, André Ouellet - tous deux donc bien vivants et en poste - figurent aussi sur ces joyaux d’hagiographie politique, nous rappelant ainsi que la propagande et le Nation Building s’exerce quotidiennement, au coin de chaque enveloppe et jusqu’au fond de nos poches. (F.P.)


La langue du marketing / le marketing de la langue

Le président de la Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec, Gérald Larose, commentait le rapport de la commission lors de brèves entrevues télévisées le 5 juin. M. Larose s’exprime dans un français grammaticalement "correct", voici toutefois un échantillon du vocabulaire et de la couleur des propos qu’il a livrés en quelques minutes :

" efficacité de la langue - prestige - bonne tenue du français - implication des grandes entreprises - "dominer" la langue (il voulait sans doute dire "maîtriser") - se donner des outils - interface - environnement conseil - industrie de la langue - nouveaux défis - nos acquis sont un bon capital pour amorcer la deuxième phase de francisation, etc. "

Aussi dans le paragraphe d’introduction du document émis par la commission, on lit qu’il est question " du pouvoir d’attraction du français face à la concurrence accrue de la langue anglaise ". Ce qui désole ici, ce n’est pas que le français n’ait pas une "bonne tenue", ne soit pas "efficace", selon les mots de M. Larose, mais que, français ou anglais, la langue est de plus en plus stérile, aplanie, sans l’âme d’une culture particulière, sans parole vivante, sans imagination… Parole incolore, codée et prescrite, aphasie d’une langue technique et opérationnelle, parce qu’elle suit la mutation d’une pensée technique et opérationnelle.

La Commission met à l’avant-plan ses préoccupations sur l’usage et la qualité du français dans les communications publiques et le monde des affaires, sans s’inquiéter que c’est le langage en général qui est empoisonnée par la langue des affaires et des communications. (N.R.)


Les bienfaits de l’effet de serre après Kyoto

Les États-Unis et le Canada sont les pays qui émettent dans l’air le plus de gaz responsables du réchauffement de la planète. Les États-Unis refusent de ratifier le protocole de Kyoto et bien sûr le Canada a alors tout fait pour s’en dégager, signant finalement un accord amputé pour sauver la face, après un refus initial qu’on disait sans honte "pour raisons de compétitivité industrielle". Quand des ignominies d’une telle envergure sont promues par les États, il faut s’attendre à ce que ceux-ci se mettent à distribuer ça et là, à petite dose, des "prozacs" médiatiques à la population. Apparaissent des publicités luxuriantes sur la santé de nos forêts, et puis un matin j’entends, sidéré, aux nouvelles de la radio de Radio-Canada, qu’une étude démontre que selon les conséquences à venir de l’effet de serre, des mutations écologiques seront catastrophiques pour certains pays au climat plus sec, mais qu’au Canada on ne devrait pas s’en tirer trop mal, même qu’on peut envisager un accroissement de la production agricole dans certaines régions !

Aux États-Unis on n’y va pas par quatre chemins, le réseau ABC accordait un spécial d’une heure au journaliste John Stossel, permettant à ce dernier d’expliquer, entre autres, que "les environnementalistes sont des fanatiques anti-technologie qui nous ramèneraient à courir dans la plaine, nus et affamés, mourant avant 40 ans..." et que "l’éducation à l’environnement dans les écoles américaines est de la pure propagande..." (voir : http://www.fair.org/activism/stossel-tampering.html). (N.R.)


Système de défense anit-missile :

Le spectacle des essais comme propagande

Suite au quatrième essai de défense anti-missile par l’armée américaine, plus "réussi" celui-là, les médias (le réseau télé québécois TVA pris ici en exemple) ont affirmé que la Chine et la Russie avaient aussitôt dénoncé l’exercice, et "qu’en Amérique aussi, un petit groupe d’activistes de Greenpeace avait tenté d’y faire entrave". Ce projet de "défense" (les guillemets sont certainement de mise) soulève des enjeux cruciaux qui devraient se retrouver au coeur d’un débat international, et auquel des gens très articulés pourraient opposer une critique claire et sensée. À en croire les médias, il n’y a pourtant que les ennemis officiels des États-Unis et quelques activistes radicaux pour s’opposer à cette enflure militaire. C’est bien ce qu’on essaie de nous dire. Les médias épousent parfaitement la tactique du gouvernement américain qui vise à éviter le débat de fond pour le faire bifurquer rapidement sur un discours technique. Dans les médias, les gens interviewés qui s’opposaient à l’entreprise par principe, pour des idées et dans l’inquiétude que doit causer les rêves de domination mondiale des États-Unis et une nouvelle course aux armements, ont vite été remplacés par des "sceptiques" qui peuvent douter de la réalisation technique, de l’efficacité et des coûts du projet (tel le seul intervenant dans le reportage de TVA). Ce sont justement les interlocuteurs à qui le gouvernement américain veut répondre, n’ayant plus qu’à prouver qu’il est assez compétent pour bien faire fonctionner la machine. (N.R.)


Le sordide aux nouvelles

Les procès pour crimes sexuels occupent déjà une place importante dans l’information, cependant il semble s’y développer un goût de plus en plus prononcé pour les détails des actes commis, surtout à la télévision, alors que le temps est réduit et qu’on prend soin justement d’y inclure ces descriptions sordides (les journalistes de TQS en sont particulièrement friands). Un viol est un viol, un geste d’autant plus méprisable lorsque les victimes sont des enfants. Passer de l’information à la surenchère d’indignation est déjà questionnable. Mais de savoir que l’enfant fut forcer à faire deux fellations, sodomisé par l’oncle pendant que le grand-père se masturbait avec la caméra vidéo dans l’autre main, et quoi encore, est-ce vraiment nécessaire ? Qu’est-ce qui se cache derrière la divulgation de ces détails, sinon le spectre d’une perspective pornographique, non avouée et inavouable, inconsciente dans l’exploitation de tous les moyens possibles pour retenir l’attention des téléspectateurs ? En ce sens, plutôt qu’un respect des victimes et une sanction morale des crimes, comme ils semblent le prétendre, ainsi que du souci d’aller au fond de la nouvelle, les médias sont davantage complices des bourreaux. Ce sont ceux-ci qui les nourissent en récits explicites dont ils ont tant besoin. (N.R.)


La radio de Radio-Canada

Parfois espace d’une réelle liberté, la radio de Radio-Canada se fait aussi haut-parleur de son maître, le pouvoir fédéral. Ainsi, il y a quelque temps, peu après la publication d’un rapport d’Amnistie international qui accablait le Canada pour sa sérieuse répression des manifestants au Sommet des Amériques de Québec, un journaliste maison ne s’est pas attardé à questionner les évènements d’avril 2001 mais plutôt la pertinence d’entretenir un organisme comme Amnistie.

Plus tard, un fonctionnaire de l’ONU - un Canadien - a quant à lui déclaré que le recul canadien au palmarès mondial des meilleurs endroits où vivre tenait davantage d’une nouvelle méthode de pointage que d’une réelle chute du niveau de vie dans le "plus-meilleur-pays-au-monde "de Jean Chrétien. Le système de pointage antérieur était bien évidemment au-dessus de tout soupçon. (F.P.)


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Au 01 avril 2001 :


"Le spectacle se présente comme une énorme positivité indiscutable et
inacessible. Il ne dit rien de plus que "ce qui apparaît est bon, ce qui
est bon apparaît". L’attitude qu’il exige par principe est cette
acceptation passive qu’il a déjà en fait obtenue par sa manière
d’apparaître sans réplique, par son monopole de l’apparence
"-Guy Debord


On pouvait apprendre dernièrement, dans le lot d’information qui circule sur les technologies à venir, que chez IBM on s’affaire à développer des systèmes informatiques sensibles qui permettront à votre ordinateur d’interpréter votre humeur, votre degré de stress, vos réponses émotionnelles, et ainsi de s’ajuster en conséquence dans les opérations en cours, qu’il s’agisse de votre nervosité devant un problème ou de votre ennui croissant pour un jeu.

Branchés sur et "perçus" par les canaux de communication, les outils de travail et les appareils domestiques, nous serons librement enfermés dans un monde constamment appliqué à nous renvoyer une approximation de nous-mêmes. Notre réalité immédiate sera, sous couvert de nous laisser le contrôle, notre portrait sommaire et fonctionnel dessiné à l’aide des données recueillies. Ça se shématise déjà, par exemple avec les méthodes de ciblage de la clientèle dans le commerce électronique, à partir des informations qu’on compile sur vous au fil de vos navigations. Donc de plus en plus, un certain nombre d’informations qui se présentent à votre écran (pubs, courriels d’offres, renvoi à d’autres sites) seront le fruit d’une reconfiguration du système "à votre image", et non l’entière infinité des possibilités du réseau. (N.R.)


En publicité, la simulation de bienveillance et d’amitié profonde (les magasins Wall Mart cités comme exemple limite dans Tendresse et dressage) se renouvelle avec ardeur par la toute récente campagne de commerciaux télévisés pour les autos Saturn. Une femme vivant à l’étranger et désirant faire l’acquisition d’une Saturn à son retour au pays sert de prétexte à la promotion du système d’achat en ligne. Dès son arrivée à l’aéroport, le vendeur l’attend avec les clés de sa Saturn. Ils s’adressent l’un à l’autre par leurs prénoms, en toute familiarité, les sourires lumineux éclatent de toutes parts, l’affectivité règne, le vendeur offre de transporter son sac, l’amitié est soudée, touchante de sincérité. Justement, on ne vise pas dans ce type de publicité la mise en scène ironique, une fiction consentie dans son exagération, mais on vise réellement la "sincérité", manifestation protubérante de la machine d’affectivité que sont les communications de masse. Il faudrait tout ramener à la réalité en prenant la simulation au pied de la lettre et voir jusqu’où elle peut tenir. Ainsi, si vous achetez une Saturn, il est tout à fait légitime d’appeler le vendeur par son prénom, de lui demander comment va sa femme, de se faire inviter à son chalet, de lui passer un bras autour des épaules en faisant le tour de la voiture, de lui demander s’il ne pourrait pas venir vous aider à déménager, de lui parler de vos problèmes personnels... Bref, n’achetez pas l’auto si le vendeur ne prouve pas être vraiment l’ami proche et dévoué qu’il est sensé incarner. (N.R.)


Kalle Lasn, éditeur de la revue Adbusters, a publié le livre Culture Jam, The Uncooling of America (https://secure.adbusters.org/orders/culturejam/), dans lequel est développée l’idée que "les États-Unis ne sont plus un pays, mais une marque de commerce multitrionnaire. Americatm n’est pas différent de McDonald’s, Marlboro ou General Motors. C’est une image vendue, non seulement aux citoyens américains, mais aux consommateurs du monde entier. La marque "Amérique" est associée à des slogans tels "démocratie", "opportunité", "liberté"...". Marque de commerce et slogans, ne pouvons-nous pas aussi appliquer cette idée à une approche sur l’identité canadienne ? Retour dans nos pages sur : Le syndrôme du rêve canadien, Le refrain du nationalisme ou l’émotion canadienne. (N.R.)


Le 8 mars 2001, on apprenait que le dernier secteur des Forces armées canadiennes à ne pas admettre les femmes dans son personnel, l’équipage des sous-marins, leur serait desormais accessible. Alors que l’armée se sert de la Journée internationale de la femme pour se faire de la publicité gratuite aux nouvelles, dommage que les médias n’est pas usé de plus d’imagination pour traiter l’affaire, qu’ils ont toutefois qualifiée de "polémique". On aurait pu, par exemple, prenant un autre angle que la facile opposition entre un "progrès" pour les femmes et les résistances au sein du personnel militaire masculin, citer ces extraits de Nietzsche, qui ont même aussi leur fort potentiel "polémique" :

"Que la femme devienne arrogante lorsque l’homme cesse de cultiver en lui ce qui le fait redouter d’elle, lorsque pour parler plus clairement, il abdique sa virilité, c’est là une évolution bien légitime et parfaitement compréhensible ; ce qui se comprend moins bien, c’est que la femme, du même coup, dégénère. (...) Il entre de la bêtise dans ce mouvement, une bêtise quasi masculine..."-Friedrich Nietzsche, Par delà bien et mal, 1886.
(N.R.)


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Au 07 mars 2001 :


"Que le monde aille à sa perte, c’est la seule politique"-Marguerite Duras


Dans cette ère de l’image, de valeur marchande et stratégique de l’information qu’elle véhicule, quel est le médium qui, curieusement, au lieu de disparaître conserve et même développe par miracle une mise en perspective de l’information, une qualité du langage et une diffusion culturelle intègre : la radio (bien sûr on parle des stations publiques et des indépendants). Toutefois il s’agit ici du point de vue d’une personne qui a beaucoup regardé la télévision et qui soudainement ouvre la radio pour découvrir un monde surprenant, qu’on croirait improbable. Il importe donc de signaler que des gens travaillant à la radio m’indiquent que le milieu est aussi affligé des mêmes maladies qu’ailleurs dans une certaine mesure : coupures, standardisation, abréviation du contenu, appel au "grand public", etc. (N.R.)


Il est délicat de vouloir dire, seulement en passant, quelque chose sur le conflit Israëlo-arabe. Toutefois, un exemple, parmi les nombreux de la couverture médiatique de la situation, peut assez bien symboliser l’orientation générale et les injustices qui s’y commettent. S’il est un fait certain, c’est qu’il y a une occupation d’un peu plus d’un demi siècle de terres palestiniennes par l’État d’Israël ; une occupation militaire, répressive et colonisatrice. Une évidence que les médias d’information oublient facilement dans le "tourbillon du moment". Bien sûr l’appui inconditionnel des États-Unis à Israël participe grandement à activer au coeur des médias cette main du tricheur dans la représentation des faits et la mise en contexte historique. Ainsi que des pressions de groupes comme l’association juive B’Nay Britt, qui reprochait publiquement au Canada d’avoir appuyé une résolution des Nations-Unies qui visait à condamner "le déploiment d’une force excessive contre la population palestinienne" (les États-Unis se sont abstenus du vote). Donc, un exemple :

À CTV, télé anglophone de Montréal, un soir de janvier dernier, le lecteur des nouvelles a dit, à propos d’une journée de manifestations en Palestine, "... for what THEY CALL (en haussant le ton) the occupation of their land" ("...pour ce QU’ILS NOMMENT l’occupation de leur terre..."). Vraiment ? Est-ce seulement de l’avis des Palestiniens que ces terres sont occupées ? Ne sont-elles pas simplement "des terres occupées" ? Il faut aussi se demander si cet homme a prononcé la phrase ainsi, de son propre chef, dans sa liberté stylistique de diction, peut-être alors influencé par ses propres opinions. Ou y a-t-il quelqu’un qui écrit pour lui certains mots en lettres majuscules sur ses communiqués ? (N.R.)


"Salut, bonjour !" est l’émission du matin de la chaîne TVA, qui détient les plus grandes cotes d’écoute au Québec. Lors de cette émission plusieurs chroniqueurs défilent devant l’animateur principal, exposant des petits dossiers "cocasses" et pseudo-rafraîchissants, histoire de réveiller en douce l’auditoire d’Américains moyens que sont devenus les Québécois. L’un de ces chroniqueurs parlait récemment d’un petit dossier sur les animaux de la maison blanche !... Après un exposé des animaux préférés des présidents américains à travers les âges, dont les deux chiens de George W. Bush, la conversation entre le chroniqueur et l’animateur prend une tournure intéréssante :

le chroniqueur : - En regardant ces sympathiques animaux de la Maison Blanche, il est dommage de constater que les premiers ministres canadiens n’en fassent pas autant. Un animal domestique à leurs côtés leur donnerait une meilleure image et les rapprocherait de la population.

l’animateur : - Oui. Mais ici nos hommes politiques ont leurs manifestants anti-mondialisation et grévistes en tout genre.

le chroniqueur : - Oui, chacun ses animaux à garder.

Et nos deux joyeux matinaux de s’esclaffer avant de laisser place à une pause publicitaire. (S.G.)


Télévision Quatre-Saisons (TQS) est la plus basse expression d’une télévision uniquement guidée par les impératifs de cotes d’écoute, de l’intérêt de "monsieur tout-le-monde", de vitrines multiples à la publicité et de miroirs aux autres médias du propriétaire Québecor ; nouvelles à sensation, vie des vedettes d’Hollywood, vidéos de catastrophes, d’action policière, télé-films de faits vécus, porno soft après le hockey, info-pubs, etc. Du même coup il s’agit d’un observatoire intéressant des caractéristiques des médias corporatifs, des glissements entre les catégories contenu et publicité, entre "ce qui est d’intérêt publique et ce qui est supposé intéresser le public" (citant un intervenant dans un débat, à Télé-Québec, sur les "reality shows", et bien sûr on lui a dit qu’il était hors propos pour passer à un autre commentaire, puisque tout débat publique ou table ronde à la télévision doit se maintenir au niveau du plus con dans la salle, pour que tout le monde soit à l’aise). Donc on y voit une panoplie de façons d’intégrer la publicité au contenu, ou de la faire devenir du contenu. On entasse plus de pub dans les médias du moment qu’on l’abstrait de sa nature commerciale. Par exemple à TQS, une capsule d’info-santé peut être un commercial pour une compagnie pharmaceutique, ou une info-pub acquiert presque le statut d’émission, alors qu’une pub vous invite à regarder l’info-pub du dimanche matin. (N.R.)


Radio-Canada en français, ou CBC en anglais, le ton des nouvelles télévisées n’est généralement pas très différent de l’un à l’autre. Il arrive pourtant à l’occasion que des singularités frappantes apparaissent entre les angles d’approche respectifs sur un sujet. Ainsi, dernièrement, des différences importantes se sont affichées dans la couverture de questions politiques cruciales : l’inauguration de Georges W. Bush à la présidence des États-Unis et un reportage sur l’Iraq dix ans après la Guerre du Golfe. Dans toutes ses brèves annonçant les nouvelles à venir, CBC titrait simplement "cérémonie aujourd’hui à Washington, Bush entre en poste...". Et à la fin du reportage on mentionne en deux secondes que le tout ne s’est pas déroulé sans protestations. Radio-Canada, de son côté, titrait dans ses brèves "la nomination de Bush est marquée par les protestations de nombreux manifestants". Le reportage donna une part égale à la cérémonie et aux manifestations de dizaines de miliers de personnes dans les rues. Dans les faits, les manifestant étaient bel et bien en surnombre par rapport à ceux qui étaient venus applaudir, tout est tombé à l’eau, Bush est passé en auto les fenêtres fermées et c’est la première fois dans l’histoire des États-Unis que l’entrée en poste d’un président provoque un mécontentement d’une telle envergure. En avant-goût de son reportage sur la misère en Iraq, CBC annonçait : "L’Iraq, dix ans plus tard, les sanctions étaient-elles suffisantes ?". Tandis qu’à Radio-Canada, on disait une chose fort différente : "L’Iraq, dix ans plus tard, les sanctions était-elles la solution ?". (N.R.)


À CBC le bulletin de nouvelles diffusait un reprotage sur le clônage, les manipulations génétiques, les avancées scientifiques et les enjeux éthiques. Le reportage était articulé entre les propos d’une femme qui défendait des idées, qui soulevait l’importance du discours sur les questions éthiques, et un chercheur d’un laboratoire privé qui dénigrait la possibilité d’une législation adéquate aux avenues à venir pour la médicine, dont le discours était "pas de discours", qui défendait son job. Ceci est symptomatique d’un phénomène très courant dans les médias, surtout à la télévision, dans leur prétention à "l’objectivité", la rigueur de vous livrer l’information avec les "deux côtés de la médaille". On juxtapose des éléments d’une manière en elle-même impropre à toute réflexion cohérente sur le sujet. On alterne ainsi les propos du chef de la police qui parle pendant deux minutes du nombre de policiers anti-émeute en poste et de l’efficacité du poivre de cayenne, avec ceux d’un activiste qui amènent des idées sur l’événement en cause. On pourrait nous faire un débat "objectif" sur la peine de mort aux États-Unis, en prenant bien soin de donner autour de la table une valeur égale aux propos de Bush, de l’employé de la prison qui appuie sur le bouton, d’un philosophe et d’un représentant d’Amnistie Internationale. (N.R.)


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Au 03 janvier 2001 :


Couverture douteuse des élections aux États-Unis

À la suite des controverses qui ont bouleversé le décompte des votes aux États-Unis, la tendance générale des éditorialistes fut de faire pression pour une résolution rapide, plutôt que de soutenir la justice du processus électoral. Étrange affirmation aussi, dans une nation qui se dit être "la plus grande démocratie du monde", selon laquelle la stabilité du système est plus importante que le fait que tel parti soit au pouvoir, ainsi que le résument assez bien ces lignes : "The nation’s stability is more important than whichever side falls upon the spoils of office (...) The country should not be put through the wringer. The system is more important than either man or either party." David Nyhan (Boston Globe, 11/10/00). Cependant, le journaliste exprime une vérité malgré lui, à savoir que lequel des partis remporte l’élection n’est pas ce qui compte, puisqu’en effet, avec le peu de différences significatives des visions respectives - bien que les centristes aient reproché à Gore d’être "trop à gauche" - ce sera du pareil au même. Pendant ce temps, les médias s’appliquent à exacerber le ton des querelles des politiciens et les déclarations des avocats, tandis que les allégations sérieuses d’irrégularités y ont été pratiquemment absentes. Celles-ci, allant des bulletins de vote traffiqués à l’intimidation des citoyens de race noire dans certains États, auraient pourtant mérité une investigation poussée et impartiale. Finalement, le jour du dénouement, toute remise en cause de l’appareil démocratique fut évacuée par les médias, trop dévoués aux louanges du discours de Gore vaincu, car il ne faisait plus figure de "mauvais perdant". (N.R.)


Richard Martineau, rédacteur-en-chef du journal Voir et figure de proue d’un mouvement très à la mode de pseudo-intellectualisme du "gros bon sens", se commet très fréquemment un peu partout dans les radios et télévisions du Québec (les animateurs et recherchistes semblent avoir souvent un manque singulier d’imagination sur les choix de leurs invités). C’était le cas récemment dans une émission télévisuelle d’affaires publiques sur la chaîne Radio-Canada où M. Martineau affirmait que durant les dernières élections présidentielles américaines les gens qui ont donné leur vote à Ralph Nader, leader du Green Party, ont eu tort. Selon lui ils ont considérablement nuit à l’accès du candidat Al Gore à la présidence (!) dans cette lutte que nous savons très serrée contre Bush...

Rappellons que Nader était à peu près le seul candidat à faire un contre-point à Gore et Bush, et s’était vu malgré cela rapidement éclipsé des débats télévisuels américains, ce qui reflète par ailleurs parfaitement le véritable esprit démocratique des médias étasuniens. L’un des principaux combats de Nader (et peut-être le plus intéressant) était d’ailleurs de dénoncer tout ce processus incestueux qui fait rage entre les médias et les politiciens américains lors d’une campagne électorale. Suite aux interventions de Nader il y eut d’ailleurs un changement "opportun" de la loi sur le pourcentage des intentions de vote pour accéder au débat des "chefs". Nader fut alors exclut.

Si l’on suit la logique de M. Martineau devrait-on alors interdire toute alternative à l’éternel clivage "démocrates vs républicains" ? Quelqu’un comme Nader, reconnu pour un discours plus à gauche, contre un interventionnisme sauvage des États-Unis à l’étranger, contre l’engloutissement du budget national américain dans l’armée et pour une défense ardue de l’environnement, aurait donc dû rester chez lui (ainsi que ses partisans) au simple profit de Gore contre Bush, deux candidats dont les principes affichés jusqu’ici ne semblent pas annoncer de grands changements dans l’exercice de fausse démocratie de l’état américain, notamment dans les politiques extérieures, qu’elles soient économiques ou culturelles... Alors suivons ce conseil de M. Martineau : s’il vous arrive de vouloir voter pour un candidat de votre pays dont le programme vous semble juste et sérieux (ou "le plus juste et le plus sérieux" ou "le moins pire") abstinez-vous et accordez plutôt votre vote à l’un des deux candidats en tête des sondages, même si les idées de ceux-ci vous semblent moins pertinentes. Le choix de vote d’un citoyen ne devant pas refléter ce qu’il pense, mais plutôt être conditionné par ce que les médias et la "majorité" ont décrété comme étant les "deux seuls candidats qui seront possiblement élus", toute autre option devenant complètement superflue... (S.G)


Bienveillance du marché

Vous avez peut-être vu un de ces commerciaux de service internet nous montrant les enfants d’un village reculé en Afrique, souriant à la caméra. La parfois pertinente émission Undercurrents sur CBC interrogeait un cadre de la compagnie qui les produit, sur l’honnêteté de cette image, et s’il y avait d’ailleurs internet à l’endroit où elle fut tournée. Le sage répondît que l’important c’était "une image de l’étranger, le sentiment de la globalité". (N.R.)


Le jeu "Rainbow 6", qui se joue sur ordinateur et sur la célèbre console "Nintendo 64", consiste à traverser une série de tableaux où les missions principales sont de libérer des otages. La stratégie de ce jeu très éducatif est simple : le "héros" (que commande donc le joueur à l’aide d’une manette que vous devinez prévue à cet effet) est un soldat qui doit tirer à vue sur les "méchants" terroristes, et ce avec un réalisme de détail qui bien sûr n’a jamais été remis en cause, même si cela s’adresse à des adolescents et de jeunes enfants. Mais là n’est pas le point. Ce qui est plus amusant c’est que ces tableaux, qui comme je disais ne sont que des "missions de libération d’otages", offrent au début de chaque chapitre des notules descriptives du "contexte" de la prochaine mission : terroristes, mafia et organisations criminelles en tout genres. Des petites histoires introductives ont donc été inventées dans le but de lancer un défi aux joueurs... L’une de ces descriptions retient cependant l’attention, citée de mémoire voici à peu près ce qu’elle contient : "Vous devez libérer un groupe d’honnêtes propriétaires d’entreprises qui ont été pris en otages par une organisation armée d’environnementalistes utopiques..." !! Hum... Nous voilà choqués d’une telle violence de la part d’environnementalistes... Et quel bel argument pour tous ces industriels (qui doivent bien détenir quelque part une ou deux actions à la bourse de la compagnie "Nintendo") qui aimeraient bien imprimer dans l’inconscient de toute une génération branchée sur des consoles de jeux inoffensifs, que d’une part les environnementalistes sont "utopiques" (ou inversement que les utopistes sont "environnementalistes") et que d’autre part il s’agit là de gens insensés et agressifs ! (S.G.)


L’un des rôles (ou effets) des médias est de rabaisser les attentes envers la politique, pour mieux paver la voie à l’inconséquence. Ainsi après le débat des chefs pour les élections fédérales au Canada, de nombreux éditorialistes ont déclaré Chrétien vainqueur, non par la substance de son discours, mais "parce qu’il n’avait pas dit de bêtises". (N.R.)


En forme, style, niveau de langage, et montage en boucle qui répète plusieurs fois le même court slogan, les messages publicitaires des différents partis, en fin de soirée, pendant la campagne électorale au Canada, étaient en tous points similaires à la facture caractéristique des info-pubs qui suivent juste après, à la fin de la programmation de certains canaux. Celui de Stockwell Day montrait Chrétien en image vidéo de mauvaise qualité, en noir et blanc, comme les photographies "avant" qu’utilise la publicité des produits contre l’acné. Celui du Parti Conservateur figurait diverses déclarations de Chrétien dans la forme d’un commercial qui annonce la sortie d’un disque satyrique. Le Parti Libéral nous emmenait en promenade ensoleillée sous les arbres d’automne, avec Jean Chrétien et Paul Martin parmi les enfants, puisqu’ils nous parlaient d’ "avenir" ; grossière recherche de sympathie par la constante masquarade de "l’homme derrière le politicien", doublement exploitée par ceux qui n’ont que peu d’idées à avancer. L’info-pub n’est-elle pas la forme de persuasion la plus triviale, vénale et bâclée ? Alors où en sommes-nous, quand c’est par emprunt à ce mode de communication que les politiciens s’adressent à la population ? (N.R.)


1ère partie (2003-2004) /
2e partie (2002)

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