Hors Champ

juillet-août 2020

Carnets de départ 2

« Whatcha lookin’ for ? » (Howard, 1969)

par Simon Galiero
19 août 2020

Law and Order (Frederick Wiseman, 1967) {JPEG}
Dans les films de Frédéric Wiseman, tel ou tel aspect troublant ou révoltant du réel est toujours livré de façon à nous engager dans des émotions qui ne tendent pas à nous manipuler ou nous aveugler. Elles nous sollicitent sans nous faire perdre de vue l’ensemble des facteurs contextuels. Wiseman met les pieds dans le plat avec une tempérance dans ses préconceptions - ou celles de son époque -, qui en décuple la portée existentielle. Il flirte avec tous les carcans que lui imposent la réalité filmée (politiques, idéologiques, philosophiques, esthétiques), mais en ne s’enfermant jamais définitivement dans l’un ou l’autre. Cette sorte de ballet à la lisière des convenances du documentaire lui permet d’en tirer le meilleur parti, sans s’y et nous enfermer. Wiseman est encore vivant et encore actif, mais son regard semble déjà venir d’une autre dimension et d’un autre temps, tant le nôtre est devenu infantile, narcissique, magouilleur, sentimental et confus.

Dans une des séquences de Law and Order (1969, extrait en hyperlien avec sous-titres français), un adolescent noir se retrouve au centre de moments parmi les plus forts. Le récit est le suivant : trois hommes noirs qu’il vient de cambrioler et dont il a embouti les autos, l’ont suivi jusqu’à sa demeure familiale (l’immeuble délabré d’un quartier pauvre) et appelé la police pour qu’ils interviennent. Ainsi des agents débarquent, défoncent la porte de l’appartement, poursuivent et arrêtent le jeune homme, avant de l’embarquer dans un panier à salades et d’aller prendre sa déposition au commissariat. Tout au long, à chaque longue et laborieuse étape, le jeune ne cessera de parler, d’invectiver, de répliquer, de menacer. La peau sur les os, la bouche ensanglantée pendant la poursuite et l’interpellation, à moitié dénudé après avoir été peut-être surpris dans son sommeil, il ne cessera d’exhiber une sorte de rage globale. Une fureur qui trahit un état d’abandon et de trahison tout aussi global : familial, culturel, institutionnel, économique, politique, spirituel.

Law and Order (Frederick Wiseman, 1967) {JPEG}
Law and Order (Frederick Wiseman, 1967) {JPEG}

Cette dichotomie entre les moyens réels du gringalet révolté (son physique, sa condition sociale, son âge, son désavantage face aux policiers) et le moulin à paroles qu’il déploie avec une énergie constante de forcené, en fait sans doute l’épisode le plus poignant du film. Tant de mots, qui masquent si mal le silence des meurtrissures. “Qu’est-ce que t’espère trouver ?” (“Watcha lookin’ for ?”), dira-t-il fielleusement à un flic qui le fouille pour vérifier s’il est armé, comme si son dénuement n’était pas assez éclatant. Dans la rue, il invective les trois hommes qui l’ont fait arrêter, traite de tapettes (“sissys”) et de “niggas” tout le monde (y compris les policiers blancs !), les menace tous de mort, réclame son blouson, donne des instructions à ses proches comme une sorte de patriarche en culottes courtes, provoque constamment les policiers en leur répondant du tac au tac. “Ne brise plus jamais ma porte d’entrée”, ordonne-t-il avec autorité à l’un d’eux. Comme le ferait une sorte de propriétaire bourgeois anticipant les visites futures de ses fréquentations au comportement grossier ! En permanence, même à moitié nu, même à genoux, même la tête plaquée et maintenue violemment contre un capot de voiture, il se maintient symboliquement la tête hors de l’eau (“Arrête de te débattre” lui disent les flics quand il se plaint d’avoir mal ; cela rappelle quelque chose…). Son numéro a beau être complètement transparent et ne faire que trahir l’étendue de sa misère et de son impuissance, c’est comme si l’intensité de sa verve le maintenait néanmoins à la vie, et lui assurait une paire de cartes à la table de jeu. Cette main, totalement imaginaire, aura quand même ses incidences.

Law and Order (Frederick Wiseman, 1967) {JPEG}
Law and Order (Frederick Wiseman, 1967) {JPEG}
Law and Order (Frederick Wiseman, 1967) {JPEG}

Je ne me lancerai pas dans ce type d’analyses déterministes qu’on voit proliférer dans tous les sens. Dans le film, on aperçoit aussi des policiers modestes se frottant constamment à toutes les misères, et s’occuper par exemple avec bienveillance d’une fillette noire abandonnée. L’enjeu racial est bien présent et au cœur du film, même s’il n’explique pas tout non plus (on est chez Wiseman, on tente de montrer la réalité dans toutes ses facettes plutôt que d’investir dans le ressentiment et la caricature) : “Your own people knows you and chased ya, Howard”, dit un policier en désignant ainsi les trois hommes noirs de sa « race », qui ont non seulement provoqué l’arrestation, mais y ont aussi participé physiquement. “Et si tu avais touché à mon auto de cette façon, je t’aurais abattu”, ajoute finement un autre flic. Mais on voit également dans le film un policier baraqué, dans un accoutrement qui préfigure la série CHIPs (l’humeur légère en moins), jouer au dur dans la rue avec un poivrot blanc complètement déconfit et anémique, et qui semble à tout moment sur le point de fléchir et s’écrouler dans les bras musclés du policier. Celui-ci lui inflige néanmoins une sorte d’empoignade brutale absurde pour le projeter par terre, comme s’il déployait tout son capital physique et son entraînement au combat contre une poupée de chiffon. En plus des problématiques raciales, il y a aussi la question sociale, de la morale, de la décence ordinaire au sens le plus universel.

Law and Order (Frederick Wiseman, 1967) {JPEG}

Pour revenir à l’adolescent, un rapport à l’exclusion sociale d’un côté, et, de l’autre, une psychologie sans ressources (celle des policiers, un peu livrés à eux-mêmes, à la remorque de certains stéréotypes, résistant parfois mal à la tentation de violence égotique, au réflexe de volonté de puissance, ou aux préjugés sociaux et raciaux), sont ici évidentes. Au poste, on voit, à la réaction d’un policier, à quel point le jeune s’en serait peut-être mangé toute une si la caméra n’avait pas été là. Les policiers tentent alors plus ou moins de lui faire la leçon à base de sermons laborieux, comme ils le feraient peut-être à la dure avec leurs propres fils. Mais ils finissent par mettre encore plus d’énergie à s’indigner du fait que le jeune échappera potentiellement aux conséquences de ses actes étant donné son âge mineur ; comme si cette courte vue mettait en lumière le fond du problème. Après la séquence (probablement quelques jours plus tard), un plan nous montre l’un des policiers dans une cabine téléphonique, parlant à un supérieur au sujet de la remise en liberté du jeune Howard. Les menaces de mort que celui-ci avait proféré contre lui et ses collègues commencent visiblement à le tourmenter. Petite « victoire » délétère et dérisoire d’Howard sur l’ensemble de ses mauvais sorts : l’ado, à force, même menotté et en infériorité absolue, muni de son seul verbe, aura réussi à donner la trouille à des policiers. Et l’écho de son agitation indocile, lui, résonne encore après un demi-siècle. Que sera plus tard devenu ce jeune révolté à la bouche de sang ? Ce prince d’un minuscule royaume de nuit et de désolation, soufflant sur ses terres d’amertumes rocailleuses comme un vent froid, puissant et fier.

Law and Order (Frederick Wiseman, 1967) {JPEG}
Law and Order (Frederick Wiseman, 1967) {JPEG}
Law and Order (Frederick Wiseman, 1967) {JPEG}
Law and Order (Frederick Wiseman, 1967) {JPEG}
Law and Order (Frederick Wiseman, 1967) {JPEG}
Law and Order (Frederick Wiseman, 1967) {JPEG}
Law and Order (Frederick Wiseman, 1967) {JPEG}

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