Hors Champ

juillet-août 2020

Carnet de route

Tournée du Livre d’image

Dossier : Image(s) et parole(s)

par Laurent Devanne
janv-fév./mars-avril 2020 20 avril 2020

L’État n’a nullement, ou a perdu
le pouvoir d’embrasser
devant nous
la totalité du monde
 [1]

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Te souviens-tu encore comment nous entraînions autrefois notre pensée ?
Le plus souvent nous partions d’un rêve
 [2]

Novembre 2018

Une porte noire incrustée dans un grand drapé blanc, des tapis persans posés au sol, un livre de chevet (Images en parole d’Anne-Marie Miéville, Éditions Léo Scheer), des tableaux de maîtres suspendus au mur. Ce qui nous est donné à voir dans cette petite salle du théâtre de Vidy est une invitation au voyage, au rêve. « Si vous dormez, si vous rêvez, acceptez vos rêves. C’est le rôle du dormeur [3] ». L’écran noir sur la commode ressemble à une petite porte horizontale et invite le spectateur à devenir le rêveur du film.

Nous avions découvert Le livre d’image, Stéphane Collin et moi, deux mois auparavant au Festival Lumière à Lyon selon les conditions classiques de projection numérique. Depuis, Jean-Luc Godard avait souhaité montrer son film en dehors des salles de cinéma et avait créé ici, à Lausanne, non loin de Rolle, ce qu’il appelle une « zone d’hospitalité ». Il est notre hôte. Nous sommes chez lui avec l’impression qu’il vient à peine de quitter la pièce : des copies de tableaux de maîtres (nous reconnaissons Macke, Rembrandt, Van Dongen) sont posées au sol, en attente d’être suspendues ; les tapis orientaux sont négligemment positionnés présentant des plis, son fauteuil club sent presque le cigare à la vue des marques de brûlure sur l’accoudoir. La salle où nous nous trouvons se nomme La passerelle ; c’est bien de cela qu’il s’agit, nous faire passer du lieu de création au lieu de vision de l’œuvre et inversement. Je me souviens alors d’un autre espace, celui qu’il avait imaginé il y a plus d’une dizaine d’années pour le musée du Centre Pompidou. Exposition qui n’a pas eu lieu mais dont il reste une trace filmique, un petit film [4] tourné en vidéo par Anne-Marie Miéville et dans lequel Godard fait une visite — au moyen d’une règle de maître d’école — de la maquette de l’exposition. La première salle qu’il décrit s’appelle « Le mythe » : l’on y découvrirait un tapis persan iranien posé au sol, une reproduction de ruines découvertes par des archéologues, des reproductions aux murs de tableaux de Macke, un vrai Delacroix posé au sol et un livre de Frédéric Prokosh dont le titre est Hasard de l’Arabie heureuse. Nombreuses passerelles et communications souterraines entre ces deux lieux.

Avec Stéphane Collin, on se connaît depuis peu. J’avais entendu parler d’un petit groupe de drômois qui avaient rendu visite à Godard et assistés au tournage d’Adieu au langage. Il en faisait partie et j’avais hâte de faire sa connaissance. Je découvre que Stéphane est cinéaste et a vendu des images de ses films à Godard notamment pour The Old Place et Adieu au langage. Rapidement, de nos échanges naît une idée de livre sur l’atelier de Godard de ces vingt dernières années. Notre venue à Lausanne est aussi pour nous l’occasion de présenter notre projet à celui qui accompagne tous les films du cinéaste depuis Notre musique, Fabrice Aragno.

Nous savions depuis le festival de Lyon que s’échafaudait une tournée du Livre d’image en dehors des salles de cinéma. Au cours de la journée à Vidy, nous assistons à une master class de Fabrice Aragno destinée aux étudiants de l’Ecal. Il leur explique que le film va circuler en Suisse et en France de manière « non-conventionnelle » dans des lieux alternatifs. « Ce qu’il y a là devant vous, ça n’existera plus jamais. Ça sera autrement ! » leur dit-t-il. Le film passera de lieu en lieu et sera accueilli librement par les hôtes. C’est un film fait avec les mains mais c’est bien à pied qu’il va circuler, passant de train en coffre de voiture et de mains en mains.

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L’idée nous séduit à fond. Avec Stéphane, en toute insouciance, tels deux pieds nickelés, débrouillards et enthousiastes, nous nous proposons d’accueillir le film en Drôme. Fabrice Aragno nous met alors en lien avec Vincent Capes de ZO/Anima qui coordonne la tournée en France. Il est installé à Nîmes. C’est lui qui centralise le matériel et avec lequel nous allons organiser notre circulation.

Juin 2019

Premiers échanges par mail avec Vincent Capes. Il nous envoie un manuel technique et de principes. La location du film et du matériel s’élève à 700€ pour une semaine. La valise de transport contiendra un Media player HD sur lequel se trouve le film, une interface audio HDMI 7.1, sept haut-parleur actifs, sept câbles audio et un câble HDMI. À nous de trouver l’écran 75 voire 65 pouces et un haut-parleur sub-woofer actif. Trouver cet écran va vite devenir le point épineux de notre affaire.

Entretemps, un troisième pied-nickelé, Vincent Sorrel, cinéaste, chercheur et enseignant à l’Université Grenoble-Alpes et ami de Stéphane se joint à nous. Il va montrer le film sur Grenoble, l’ancien terrain d’expérimentation de Godard au cours des années 70.

Novembre 2019

La programmation drômo-iséroise du Livre d’image se dessine peu à peu. Pour équilibrer les frais (droits du film, communication, location de l’écran 65 pouces, déplacements, locations de lieux…), nous avons multiplié les sites et les séances. Stéphane est aussi enseignant à l’Université de Valence. Il choisit de mettre en place un atelier de programmation avec ses étudiants en Licence Art Spectacle autour de la question du son au cinéma. Le livre d’image sera donc accueilli au Mistral Palace dans le cadre des journées Collisions sonores. Depuis plusieurs mois, il bataille également pour montrer le film à la prison de Valence. Grâce au soutien de Nathalie Mantonnier, il finit par obtenir l’accord du service culturel du centre pénitentiaire. Le film sera montré dans le cadre d’un atelier Ciné-Philo encadré par un philosophe venu échanger avec les détenus.

De mon côté, je cherche des lieux autour de Crest. Je vis dans cette petite ville de 9000 habitants et travaille dans son cinéma depuis une dizaine d’années. Je connais bien le public cinéphile de la vallée de la Drôme. Bon nombre sont des esprits curieux, à l’écoute, militants et friands de propositions alternatives. Je pense que Godard peut trouver là un public sensible à son cinéma. Je choisis quatre points d’accueil : Crest, Saillans, Pont-de-Barret et Romans.

Janvier 2020

Nous n’avons toujours pas trouvé l’écran, la location est trop chère.

Par contre, notre programmation est bouclée :

MARDI 03 MARS / JOURNÉE-TEST à LA CHAPELLE DES CODELIERS à CREST
JEUDI 05 MARS / LE 102 à GRENOBLE
VENDREDI 06 MARS / LE QUAI à PONT DE BARRET
SAMEDI 07 MARS / LE PLATO à ROMANS S/ISERE
DIMANCHE 08 MARS / LA CHAPELLE DES CORDELIERS à CREST
LUNDI 09 MARS / SALLE DES FÊTES à SAILLANS avec concert de FRICOT
MARDI 10 MARS / CENTRE PÉNITENTIAIRE DE VALENCE
MERCREDI 11 MARS / FESTIVAL COLLISIONS à VALENCE
VENDREDI 13 MARS / LA MAISON DE LA CRÉATION à GRENOBLE

Février 2020

Toujours pas d’écran. Les différentes pistes explorées s’avèrent infructueuses. Dernière option : l’achat.

La communication est en place. Yannis Frier qui accueille le film à Saillans par le biais de son association BZA est aussi un artiste tous azimuts : musicien expérimentateur sonore de la guitare, organisateur d’évènementiels et graphiste de talent. Gracieusement, il accepte de réaliser une première affiche pour Saillans dans laquelle il renverse l’océan de Godard qui, à la verticale, devient tracés de peintures bleu outremer et jaune ; puis il en réalise une seconde pour Pont-de-Barret, où il reprend le champignon nucléaire et en laisse échapper une explosion de couleurs. De mon côté, je réalise une affiche pour les deux autres lieux et un dépliant commun, en reprenant les images de la séquence de la baignade en eaux turquoises ainsi que la main du tableau de De Vinci dont je fais un anaglyphe.

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Lundi 2 mars

Je retrouve Vincent Capes dans le grand couloir d’ossature métallique et très lumineux de la gare de Valence TGV. Quel meilleur endroit qu’un croisement de trains pour se transmettre Le livre d’image ? se dit-on en se saluant. Je repense furtivement à ce plan que j’aime tant dans le film où une petite fille assiste pour la première fois à l’arrivée d’un train dans une gare et s’écrie (en anglais) : « A traaaaaaaain ! ». À travers la stupéfaction et l’émerveillement de ce regard d’enfant, j’ai le sentiment de ressentir l’émotion des premiers spectateurs du cinématographe lorsqu’ils ont découvert les images de l’arrivée du train en gare de la Ciotat.

Vincent arrive de Nîmes avec deux grosses valises de voyage, un flycase et un rouleau d’affiches. Mine de rien, Le livre d’image est là ! Nous n’avons qu’une petite fenêtre pour faire connaissance car je travaille en début d’après-midi. D’abord, le temps de faire un rapide déballage du matériel, de me donner quelques consignes techniques d’utilisation. Le media player est très sommaire, Aragno en a simplifié au maximum le système de lecture : quatre « boutons de flipper », deux blancs, un vert, un rouge.

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Je fais ici un aparté pour laisser la parole à Vincent. En effet, il a joué un rôle crucial pour rendre possible la tournée du film en France et il m’apparait indispensable qu’il puisse à son tour faire le récit de l’origine de ce qu’il appelle la « seconde vie » du Livre d’image :

« Il faut toujours un peu d’inconscience et de culot pour faire des choses folles. C’est Mark Twain qui disait : « ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. » Il y a un peu de ça dans cette histoire.

Juste après la présentation du Livre d’Image au théâtre du Vidy, j’ai contacté L’Atelier qui m’a gentiment donné le contact personnel de Fabrice Aragno, assistant de Jean-Luc Godard. Souhaitant programmer une diffusion à Nîmes, je lui ai envoyé un mail et ce dernier m’a rappelé très rapidement. À ce moment, le budget pour diffuser le dernier film de Jean-Luc Godard était alors très élevé — par décence, nous ne donnerons pas le prix ici, mais sachez qu’il se situe au-delà de ce qu’une association comme la mienne peut se permettre, même sur un coup de tête et dans un moment de folie. C’est le genre de somme qui ne peut être prise en charge que par des structures très solides financièrement, tel qu’un musée ou une biennale.

1er paradoxe : les musées et autres galeries ont un peu peur de Godard depuis l’histoire de Voyage(s) en Utopie à Beaubourg en 2006, et les biennales susceptibles d’accueillir ce projet ne sont pas si nombreuses que ça. Donc, si Godard cherche à sortir du circuit classique de distribution, qui pourra voir ce film ?

D’un autre côté, plusieurs associations et petites structures indépendantes comme la mienne, se reconnaissant dans le cinéma de Godard, dans sa démarche et dans sa volonté d’indépendance, avaient déjà contacté L’Atelier. Mais elles avaient été vite refroidies par la somme demandée.

2e paradoxe : défendre et appeler de ses vœux un circuit indépendant, plus underground, non assujetti aux contraintes classiques des distributeurs, inventer d’autres monstrations, mais fixer un prix que ces structures ne peuvent se permettre.

Malgré le fait qu’il m’était impossible de réunir la somme demandée, j’ai eu une longue discussion avec un Fabrice Aragno patient et compréhensif. En mettant en lumière ces paradoxes (ce n’est absolument pas un reproche, nous sommes tous pétris de contradictions), Godard et l’équipe de L’Atelier ont été sensibles aux arguments et à mon opiniâtreté. Ils décidèrent de rendre le tarif accessible. Puisqu’ils avaient été contactés par plusieurs personnes comme moi, il m’a semblé intéressant d’imaginer une sorte de fédération de ces différentes structures et entités indépendantes en France qui défendent un autre cinéma. Je proposai à Fabrice une sorte de « tournée » du Livre d’image dont je prendrais en charge la partie administrative et organisationnelle. Ce serait fastidieux et chronophage, mais comme ils avaient fait un geste — et quel geste ! — en baissant le prix pour qu’il soit un tant soit peu abordable pour nos budgets, il me semblait que c’était une contrepartie minimum.

Le film aurait donc ainsi une seconde vie. Une vie en dehors des circuits classiques, une vie en dehors des biennales et autres événements médiatisés qui peuvent se permettre des gros coups de projecteur, une vie quelque part entre l’installation artistique et le concert d’une tournée d’un groupe de rock indé, une vie peut-être plus invisible, un peu moins confortable, certainement compliquée, en tout cas discrète, et plus indépendante, en dehors des lumières, des distinctions sociales et autres honneurs, libérée du grand do ut des social (ce grand donnant-donnant religieux), une vie « rêvée », faite de vagabondage et d’errance sur les routes de province, où le film pourrait partir à la rencontre de publics qui ne seraient sans doute pas allé voir ce type d’œuvre audiovisuelle.

Il nous a donc fallu nous fédérer, nous « imaginer », nous inventer une façon de reconquérir les espaces de projection et de diffusion, qui nous avaient été confisqués. Jean-Luc Godard, armé de sa caméra, parti seul (ou presque) à la conquête du cinéma, a défriché des terrains que si peu ont emprunté. Il a secoué le monde de la représentation et des images, et, à force d’ébranler les colonnes du cinéma, a fissuré notre regard pour nous obliger à y voir, à « aller y voir ». Alors, quoi de plus beau et de plus juste que de se fédérer symboliquement autour du dernier film de cet auteur hors-norme ? Du reste, c’était la moindre des choses.

—  Vincent Capes

Après avoir longtemps échangés sur ce que nous avons vu, lu, ressenti du cinéma de Godard, nous nous donnons rendez-vous en avril pour le retour du matériel à Nîmes, et peut-être avec l’équipe de Luciole de l’Aude qui doit prendre le relais après nous ? Puis, nous nous souhaitons bonne route ! Dans le coffre de ma petite voiture coréenne, une Daihatsu « Charade », je charge les trois valises, je me dis que le Livre d’image n’est pas si mal en compagnie de Stanley Donen et je prends la route pour la vallée de la Drôme.

Mardi 3 mars

Le lendemain, Stéphane, Vincent Sorrel et moi avons rendez-vous à la chapelle des Cordeliers de Crest avec Renée Lidin, présidente de l’association des Amis du Vieux Crest et son mari, Dominique, pour tester le matériel et le film. J’avais découvert cet endroit par hasard, quelques mois auparavant en accompagnant ma femme qui préparait une performance artistique, un atelier exploratoire sur le thème de la sorcière. J’étais instantanément tombé sous le charme de cet édifice moyenâgeux bâti à même la roche. J’avais alors pris contact avec Renée Lidin qui orchestre les animations culturelles de ce lieu devenu laïque. Elle s’était immédiatement montrée enthousiaste à l’idée d’accueillir le film de Godard au sein de la chapelle. Dès lors, son soutien et son engagement sont demeurés sans failles.

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Avec Stéphane, nous nous sommes finalement résolus à acheter l’écran LED. Nous avons installé la télévision à côté de l’enfeu, cette excavation dans le mur qui autrefois accueillait le corps du défunt lors des cérémonies d’enterrement. Tout ici communique avec le film, ce vieux corps d’église qui a traversé d’innombrables transformations architecturales depuis le XIIème siècle donne à voir différentes strates archéologiques sur ses murs. Archéologie et cinéma.

Les premiers essais sont saisissants. Le son est magnifique, puissant sans agression, enveloppant. Dominique m’avait précisé que les musiciens de classique aiment venir jouer à la chapelle car m’explique-t-il, des vases acoustiques sont scellés dans la voûte de l’édifice et facilitent la transmission des voix, chants, musiques. Vincent repart avec l’écran dans sa voiture pour Grenoble. Coffre ouvert, nous sanglons de toutes parts, l’immense carton dépasse de la voiture. La grande aventure des pieds nickelés démarre !

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Vendredi 6 mars

Trois jours plus tard, Vincent arrive au cinéma Eden où je travaille pour me livrer l’écran. Il me raconte la séance grenobloise au 102, ils ont refusé du monde et ont eu quelques frayeurs techniques au cours des essais. En effet, dès qu’une enceinte était déplacée, cela faisait bugger le film. Il y a visiblement une grande sensibilité électrique du media player. Nous mangeons ensemble et je fais plus ample connaissance avec l’homme qui a vu l’ours, Artavazd Pelechian. Vincent a réalisé il y a deux ans un étonnant et émouvant portrait [5] du rarissime et immense cinéaste arménien.

En cours de journée, je retrouve Stéphane pour la grande première drômoise du Livre d’image qui aura lieu à Pont-de-Barret, un petit village de 671 habitants isolé dans le canton de Dieulefit. Là-bas vit une bande à part de fluxusiens, dadaïstes et oulipiens. Nous sommes accueillis par Marie Bouchacourt, plasticienne, marionnettiste youpik qui nous ouvre les portes du Quai, anciens moulinages devenus ateliers d’artistes et artisans. Ce soir Le livre d’image va communiquer avec l’art brut et naïf qui nous entoure dans cette vaste pièce occupée en grande partie par un typographe. Je m’interroge sur ce qui peut lier le musée imaginaire de Godard fait d’histoire et de culture avec cet art non formé, non codé, non culturé qu’est l’art brut : est-ce la quête d’un regard premier, au-delà des langues, cette « voix intérieure d’homme sauvage » dont parle Dubuffet ?

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Il est 20h30, peu de monde. « Ils ne vont pas tarder. Ce soir, il y avait aussi le maire sortant du village qui présentait son programme aux habitants », nous rassure Marie. 21h, la salle est presque pleine. Une cinquantaine de personnes ont pris place sur les chaises et coussins pour une soirée cinéma entre amis. Avec Stéphane, nous prenons la parole devant cette belle assemblée qui nous met en joie et donne soudainement un sens à cette drôle d’aventure. Extinction des lumières. Nous lançons le film, les lignes de code surmontées d’un fier pictogramme de framboise défilent… la voix de Godard …

« Il y a les cinq doigts, les cinq sens, les cinq parties du monde… ».

Samedi 7 mars

La nuit fut courte, et déjà je reprends le volant pour une ville au nom prédestiné à l’accueil du Livre d’image : Romans. C’est au Plato que nous avons rendez-vous avec Éric Paye, chargé de production de spectacle vivant le jour et batteur la nuit au sein du groupe de musique « brutale, rurale et minimale » des Cowbones dont fait aussi partie Stéphane. Cette tournée s’est construite sur les amitiés et chaque lieu est aussi l’occasion de retrouvailles.

La salle est une boîte noire, petite, habituellement destinée à des répétitions de spectacles d’artistes en résidence. L’ambiance se fait progressivement plus chaleureuse lorsque nous commençons à disposer les canapés, coussins et petites lampes de salon. Puis nous punaisons sur les murs près de l’accueil, les grandes affiches du fac-similé du carnet des sous-titres anglais écrit à la main par Godard que Fabrice Aragno a donné pour la tournée.

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18h, lancement de la première séance. 18h20, première interruption du film !
Nous rallumons, vérifions le câblage, réinitialisons le media player et relançons le film au moyen du bouton blanc d’avance rapide par palier de 5 minutes. Une demi-heure plus tard, nouvelle coupure du film ! Nous commençons à avoir nos premières suées. Éric est au téléphone avec le responsable technique du Plato pour essayer de déterminer d’où peut venir le problème. De notre côté, nous envoyons un message à Fabrice Aragno. Nous soupçonnons un problème de micro-coupure électrique.

Relance du film.

Troisième coupure ! Le public est conciliant et commence à blaguer sur le nouveau montage du film que nous proposons en avançant par paliers de 5 minutes pour retrouver le cours du film. Aragno vient de répondre qu’il s’agit sans doute d’un problème de mémoire et qu’une mise à jour du système s’avère nécessaire. En attendant, nous décidons de brancher directement l’alimentation du media player sur le tableau électrique.

Troisième relance du film… nous n’osons plus regarder les images de peur de voir apparaître la petite ‘roue qui tourne’ à l’écran, nous retenons notre respiration sur chaque silence du film en espérant que ce ne soit pas une nouvelle coupure ! La chute de l’homme masqué du Plaisir d’Ophuls, dernier plan du film, arrive enfin, dans un soulagement profond.

Nous revivons le même stress au cours de la seconde séance mais tout se déroule finalement sans accrocs.

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Dimanche 8 mars

Depuis quelques jours, la menace d’une épidémie de coronavirus prend de l’ampleur en France. Nous sommes passés au stade 2 de l’endiguement de la propagation, ce qui implique l’interdiction de rassemblements de plus de 1000 personnes. Tous les cinémas de l’Oise et du Morbihan sont fermés par arrêtés préfectoraux. Il plane sur notre tournée un risque d’arrêt brutal.

En ce dimanche midi, je retrouve Renée et Dominique qui nous apportent un radiateur soufflant afin de tempérer le froid qui règne au sein de la petite chapelle. J’ai préparé un thé chaï pour réchauffer nos spectateurs avant la séance. Avec Stéphane, nous commençons à trouver nos automatismes et l’installation se fait de manière assez rapide et efficace.

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Il fait un grand soleil à l’extérieur, les spectateurs arrivent au goutte-à-goutte. C’est un bonheur de revoir et ré-entendre Le livre d’image dans cette acoustique sublime. Je ne cesse de redécouvrir des images nouvelles, de suivre des cheminements de pensée différents. Le film est un organe vivant qui ne cesse de se mouvoir et se montrer sous un angle nouveau à chaque vision, comme une sculpture autour de laquelle nous pourrions nous déplacer. Il se dégage de l’œuvre une utopie de vouloir embrasser le monde d’un seul regard.

Au final, nous avons eu une soixantaine de spectateurs pour nos trois séances. Nombre des cinéphiles que j’attendais ne sont pas venus, je suis surpris et pour tout dire un peu déçu qu’ils n’aient pas mesuré la chance qu’ils avaient de pouvoir vivre une telle expérience de cinéma.

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Lundi 9 mars

En franchissant la porte de la salle des fêtes de Saillans, je me dis qu’il va être difficile de recréer une ambiance intimiste dans cette vaste pièce sans caractère, fonctionnelle, au sol carrelé et aux plafonds hauts. J’avais très envie de montrer Le livre d’image aux Saillansons pour qui j’ai une affection toute particulière. Depuis 2014, ce petit village d’à peine 1300 habitants est géré par les villageois eux-mêmes suite à l’élection d’une liste citoyenne et participative, pionnière en France. Tout au long de l’année ils multiplient les initiatives culturelles, politiques, sociales avec un réel goût pour la découverte, hors des sentiers battus.

À mon arrivée, Yannis et quelques copains de l’association BZA sont déjà affairés à la mise en place du bar. Au sol, je découvre deux tapis sur lesquels sont disposés tout un bric-à-brac de guitare, banjo, tambourin, xylophone pour enfants, kalimba, perceuse et au centre une mappemonde en plastique. Yannis et Julien du groupe Fricot vont ouvrir la soirée avec un concert de musique improvisée rococo dadaïste. Nous installons l’écran dans le fond de la salle, sur une petite scène de spectacle. Dans le noir, fondu dans les pendrillons opaques, l’image du film semble suspendue en l’air !

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21h. Ça grouille de monde. Les Saillansons sont au rendez-vous et même les Diois ont fait la route. Extinction des feux, les premières vibrations feutrées de Fricot résonnent dans la pièce éclairée par le globe devenu lumineux. Archet sur polystyrène, mini ventilateur sur cordes de guitare, tapotages amplifiés sur téléphone portable, la transe minimaliste, bricolée et sensible de Fricot était ce soir-là en parfaite osmose avec la poésie bricolée et hypnotique du Livre d’image.

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Mardi 10 mars

Avec Stéphane, nous avons rendez-vous sur le parking du centre pénitentiaire de Valence. Animant régulièrement des séances de cinéma, Stéphane est un habitué des lieux mais c’est une grande première pour moi qui n’ait jamais franchi les portes de cet endroit chargé de fantasmes et d’interrogations. Nous sommes chaleureusement accueillis par Nathalie Mantonnier, coordinatrice culturelle qui a permis que cette séance exceptionnelle ait lieu. Après avoir remis nos papiers d’identité et téléphone portable à l’accueil, nous stationnons dans un sas où un surveillant examine notre véhicule. Il nous fait déballer le matériel dont nous avions fourni une liste détaillée jusqu’au nombre précis de rallonges électriques. Nathalie m’explique que c’est une prison moderne, divisée en quartiers, il y a Maison Centrale où se trouvent les détenus ayant de lourdes peines et la Maison d’arrêt pour hommes qui reçoit les détenus en attente de jugement et ceux ayant écopé d’une peine inférieure à 2 ans. Ce sont des prisonniers de ce second quartier qui se sont inscrits à la séance.

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Nous arrivons sur le lieu de projection, une salle neutre, dépouillée à l’extrême. Des chaises et des praticables ont été déposés dans un coin. À droite, une toilette qui ne ferme pas de l’intérieur. Nous installons assez rapidement le matériel, tous câbles apparents. Je me rends alors compte qu’il n’y a aucune horloge au mur et je n’ai ni montre, ni téléphone. Le temps devient soudainement autre. C’est une étrange sensation de se sentir coupé de l’extérieur, du dehors et également du temps. « Le plus difficile pour les détenus, c’est de ne jamais avoir d’horizon, il y a toujours un mur sur lequel s’arrête le regard » me dit Nathalie.

Il est bientôt midi, nous ressortons du bâtiment pour aller manger dans la cantine des surveillants à l’extérieur de la prison. « Une vingtaine de personnes se sont inscrits, ce qui est plutôt bien. En se rendant à ces ateliers, cela joue en faveur de leur bonne conduite », nous explique-t-elle. Il est 14h, c’est l’heure du rendez-vous. Nous franchissons de nouveaux les nombreuses grilles avant d’accéder à la cour intérieure. Arrivés à hauteur de la salle, je remarque un panneau au fronton indiquant : « Salle de spectacle » et juste à côté un autre indiquant « Salle de culte ». Les premiers détenus arrivent, certains ont rendez-vous avec des prêtres, d’autres avec nous. C’est assez curieux de se dire que nous allons projeter Le livre d’image en même temps que des prières auront lieu dans la pièce à côté. Je pense au doigt de Saint-Jean Baptiste pointé vers le ciel.

Aux côtés du philosophe Armel Richard, nous présentons le film et son dispositif particulier, les détenus semblent connaître Godard, de nom en tous cas. Nous demandons l’extinction des lumières par voie téléphonique et le train de la pellicule chatoyante du Livre d’image s’élance dans une semi-obscurité. Assez rapidement, certains détenus commencent à s’agiter, lancent des commentaires, changent de place. Je me dis que ce qui va être difficile c’est qu’ils n’ont pas la liberté de quitter la salle. Ils doivent regarder le film jusqu’au bout et assister à la discussion. C’est le contrat. « Dis, ce film, c’est pire qu’une garde à vue ! » me lance un jeune gars assis à ma droite. Petit à petit des groupes se forment, certains s’isolent et chuchotent entre eux, tandis que d’autres restent très attentifs et à l’écoute du film. Je me rends compte que ce sont les plus âgés qui sont les plus réceptifs. Je me demande également si les détenus ne profitent pas de ces séances pour échanger entre eux, ce sont finalement des moments rares de proximité et d’intimité sans surveillants. La séance se termine et une partie des détenus se lève au moment de la fausse fin du film. La lumière se rallume.

Rapidement, Armel Richard entame la discussion avec les prisonniers, les ressentis de chacun, comment le film reproduit le chaos qui s’est finalement installé dans cette salle. Le philosophe a la voix qui porte, il est assez habile et fait preuve d’une certaine autorité naturelle pour ramener les jeunes hommes vers le terrain de l’échange sans pour autant les brusquer. Petit à petit, il tire des fils, des questionnements soulevés par le film, il convoque Aristote et leur demande si le temps existe en dehors de nous. Les langues se délient peu à peu et certains prennent goût à la discussion. « Il me semble avoir reconnu un poème de Mahmoud Darwich ! » me dit un homme d’une cinquantaine d’années. Je lui dis que Godard a filmé le poète dans l’un de ses films et qu’il est très concerné par la cause palestinienne. À l’issue de l’échange, plusieurs détenus nous serrent la main chaleureusement.

L’aventure s’arrête là pour moi, sur le parking du centre pénitentiaire. Avec Stéphane, on fait un selfie d’au revoir, avec les petits yeux mais tout sourires. Il repart avec le film pour le montrer le lendemain aux Valentinois, puis suivra une dernière séance à la Maison de la création de Grenoble.

À l’heure où j’écris ces lignes, nous sommes en pleine période de confinement. Voilà bientôt un mois que la moitié de la planète est enfermée chez elle suite à l’épidémie de Covid-19. Il y a quelques jours, nous avons eu des nouvelles de Jean-Luc Godard par le biais d’un Live sur Instagram [6], il est apparu en très bonne forme, cigare au bec, très affable et loquace, s’amusant de la ressemblance du masque de protection de son interlocuteur avec celui d’une peinture de James Ensor. Tout le monde est à l’abri. Cette situation de chaos que nous traversons me renvoie à The old place. Je repense au passage où Godard et Miéville évoquent le projet KEO, un micro-satellite en forme d’oiseau archéologique du futur, envoyé dans l’espace en 2001 et destiné à revenir sur terre 50 000 ans après. Son but ? Informer les habitants du futur de ce qu’était la terre et ses habitants aujourd’hui. Et je me dis que Le livre d’image, précipité poétique du chaos de notre époque, serait bien à sa place dans ce micro-satellite. « Le cinéma n’est pas à l’abri du temps. Il est l’abri du temps » [7]

Laurent Devanne
Crest, le 12 avril 2020

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(photo : Stéphane Collin)

Notes

[1Georges Bataille, cité dans Éloge de l’amour.

[2Extrait du Livre d’image.

[3Extrait du Livre d’image.

[4Reportage amateur (Maquette expo) d’Anne-Marie Miéville (2006), visionnable sur le site de Dérives.tv

[5Artavazd Péléchian, Le cinéaste est un cosmonaute de Vincent Sorrel (2018)

[6Le 07 avril 2020, Jean-Luc Godard accorde un entretien à Lionel Baier, responsable du Département cinéma de L’École cantonale d’art de Lausanne (ECAL) et diffusé en direct sur Instagram.

[7The old place de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville (1998). Cette citation d’un texte de Maurice Blanchot est aussi entendue à la fin des Histoire(s) du cinéma (Jean-Luc Godard, 1987-1998).

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ISSN 1712-9567
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