Hors Champ

mai / juin 2019

FNC 2018

« C’est pour ça »

Sur quelques films vus au 47e FNC

par Simon Laperrière
novembre / décembre 2018 4 décembre 2018

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I Feel Good

Il y a quelque chose de foncièrement narratif dans un compte-rendu de festival. L’exercice, après tout, consiste à raconter le récit de nombreux films visionnés sur une brève période et de recenser les événements s’étant déroulés entre les séances. En se basant sur ses souvenirs ainsi que les notes rédigées dans l’obscurité de la salle, il s’agit également de trouver un sens aux images ayant marqué la mémoire. Or, établir un dialogue entre différents films peut s’avérer ardu, surtout avec une programmation aussi hétérogène que celle du Festival du nouveau cinéma. Une comédie de Quentin Dupieux et Fausto d’Andrea Bussmann ne semblent rien avoir en commun. De ces œuvres, je retiens quelques détails anodins qui, curieusement, m’ont mené à reconsidérer ma propre cinéphilie. Mes obsessions, mes goûts et mes désirs. Ensemble, ils évoquent cette traversée que le FNC a été pour moi.

Voici leur histoire…

I Feel Good (Benoït Delépine et Gustave Kerven, 2018)

La nouvelle comédie des réalisateurs de Mammuth (2010) étonne par une mise en scène décalée qui illustre subtilement une absurdité inhérente. J’entends dire par là que Delépine et Kervin ne cherchent pas à en mettre plein la vue. Au contraire, ils optent pour des plans à l’apparence banale qui, par un jeu avec la durée, dévoile sournoisement une composition d’image insolite. Jean Dujardin, par exemple, est souvent cadré de sorte à ce que son visage n’apparaisse que partiellement à l’écran. Un découpage qui déstabilise en privant tout à coup la star française de son aura.

Delépine et Kervin se sont également amusés à dissimuler certains gags à l’écran. Il en résulte un authentique plaisir à simplement balader son regard dans l’espoir de les dénicher. L’un d’eux particulièrement drôle en vient à synthétiser tout le propos du film. Après avoir tenté une énième escroquerie dans une station de train, le personnage de Dujardin tombe par hasard sur un ami d’enfance. Le temps d’un verre, il apprend que ce dernier est désormais immensément riche. Lors de leur échange, un œil attentif remarquera que Dujardin porte un faux chandail Lacoste. Un badge de contrefaçon est effectivement greffé à son pull. En plus d’être peu convaincant (la tête du célèbre crocodile pointe dans la mauvaise direction), le recours discret à cet accessoire démontre l’étendue du ridicule auquel cet homme se plie pour bien paraître.

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Fausto

Fausto (Andrea Bussmann, 2018)

Quelque part au Mexique. Un homme à la barbe longue, l’océan derrière lui. Il nous raconte, le temps d’une cigarette, une histoire de sorcellerie. Il prétend dire la vérité, mais cela n’a aucune importance. Ce qui compte est ce plan tout simple qui réussit à déployer la poésie d’un quotidien tranquille.

First Reformed (Paul Schrader, 2017)

Suite à une révélation, le pasteur Ernst Toller trouve enfin la paix d’esprit. La visite d’une usine lui a permis de trouver un remède à la crise existentielle qui le ronge depuis plusieurs mois. En guise de célébration, il s’offre un plat de sashimi dans un restaurant japonais. « Simple pleasure », écrira-t-il plus tard dans son journal intime.

Un simple gros plan sur son repas suffit pour provoquer un contraste avec l’ensemble de l’œuvre. D’abord, la chair rose du saumon cru se démarque des tons gris qui règnent dans First Reformed. Sa couleur éclatante en vient à apporter un peu de lumière dans ce décor maussade.

Le choix du mets s’avère tout aussi surprenant. Schrader campe l’action de son film dans une Amérique rurale, où on privilégie les produits locaux comme la tarte aux pommes au diner du village. Ces fines tranches de poisson que Toller savoure pourraient bien être une sorte de pied de nez lancé au système occidental que le long métrage dénonce.

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Si je m’attarde aux origines nippones du sashimi, j’ose même y percevoir un clin d’œil subtil au Mishima du même cinéaste. Pareille impression n’est pas complètement folle puisqu’une correspondance existent entre ces œuvres. Les deux, après tout, évoquent avec cynisme la vacuité du militantisme dans une société vouée à sa perte. First Reformed réactualise ce thème à l’ère Trump et obtient un constat similaire. Un individu seul ne peut rien contre l’ordre établi et la rédemption se trouve dans l’amour d’autrui.

Je me promets de mentionner ma découverte à Paul Schrader. Je ne le ferai pas.

Holiday (Isabella Eklof, 2018)

Rien.

Abnormal Family (Masayuki Suo, 1984)

Assister à une rétrospective lors d’un festival de films contemporain implique une part de triche. On dévie de la ligne éditoriale de l’événement en se réfugiant dans le passé. Ce nouveau cinéma, le temps d’une ou deux projections, ne nous intéresse plus. Surgit alors le privilège de ne plus avoir à se positionner à lui. Qu’a-t-on pensé de Capharnaüm, le Prix du Jury à Cannes ? On n’en sait rien, on a préféré le pinku restauré qui jouait en même temps.

Sans surprise, Abnormal Family se plie aux conventions d’un sous-genre difficile à défendre en ces temps qui courent. Les scènes érotiques dérangent par leur cruauté, au point d’ouvrir la voie à toutes sortes de préjugés sur le public visé. À ce sujet, une interrogation farfelue me traverse l’esprit en voyant l’une des scènes d’extérieur. Masayuki Suo filme à leur insu des passants dans les rues de Tokyo. Ces derniers ignorent tout du moyen métrage dans lequel ils vont apparaître. Sauf, bien sûr, si l’un d’entre eux ne s’y est pas reconnu quelques mois plus tard. Ce spectateur, pris à deux reprises au dépourvu, a-t-il partagé son étonnement ou l’a-t-il honteusement gardé secret ?

Mishima : A Life in Four Chapters (Paul Schrader, 1985)

Le portrait que Schrader tire de la vie de Mishima évoque forcément celui réalisé par Koji Wakamatsu en 2012. Céder au jeu des comparaisons se fait naturellement, et ce, même s’il mène à une impasse. Outre un sujet commun, les deux longs métrages s’opposent autant sur le plan de la forme que du traitement. Le premier est coloré et théâtral. Le second, 20 novembre 1970 : Le jour où Mishima choisit son destin, revendique son authenticité en s’ancrant dans un régime réaliste. Un plan, cependant, s’avère identique d’un film à l’autre, soit celui où Mishima tente un fatidique coup d’état en s’adressant à des militaires. Schrader et Wakamatsu cadrent respectivement l’écrivain japonais en contre-plongée, le bras tendu. Cette similarité ne découle pas de la coïncidence ou d’un plagiat. Les cinéastes, en vérité, s’inspirent de la même source. Ce point de vue montrant l’artiste de haut reprend celui d’un film d’archives capturant l’authentique appel à la révolution de Mishima. Un moment si symbolique dans l’histoire du Japon que le poète a réussi à imposer une image de ses dernières heures. Impossible de le représenter autrement.

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Mishima (Wakamatsu)
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Mishima (Schrader)
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Mishima (le vrai)

Au poste ! (Quentin Dupieux, 2018)

-  Monsieur Dupieux, je voulais simplement vous dire que votre film est réjouissant.
-  Ah, réjouissant ! J’aime entendre ça, merci !

C’est pour ça que j’adore les festivals.

Un couteau dans le cœur (Yan Gonzales, 2018)

Qu’on se le dise, le cinéma de club vidéo cher à Tarantino lasse depuis plus d’une décennie. Rien à foutre de ces réalisateurs qui alignent les hommages niais aux DVD qui figurent dans leur vidéothèque. Au final, ils ne cherchent pas à se positionner par rapport à l’histoire d’un courant ou d’un genre. Ils se revendiquent plutôt d’un cercle quasi-sectaire de festivaliers avec qui ils partagent des références communes. En citant un giallo comme La mort a pondu un œuf, ces metteurs en scène tentent pathétiquement de s’attirer les éloges des initiés.

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Un couteau dans le coeur

Malgré tout, certains clins d’œil réussissent parfois à arracher un sourire au plus cynique des spectateurs. C’est le cas avec ce caméo inattendu qui survient tardivement dans le second film de Yan Gonzales. Vanessa Paradis (que je ne peux m’empêcher de confondre avec son personnage) se trouve dans la salle du cinéma X le Far-West. Un admirateur croit l’avoir identifiée. Il lui demande si, à tout hasard, elle ne serait pas la productrice du film qui vient d’être projeté. Elle répond par la positive et lui, s’empresse de la féliciter.

Cet homme, c’est l’ami Christophe Bier, historien de la pornographie et directeur de l’essentiel Dictionnaire des films français pornographiques & érotiques de longs métrages en 16 et 35mm (Serious Publishing, 2011). Sa présence dans Un couteau dans le cœur fait sens. Il n’y a bien que lui pour reconnaître une artiste qui se cache derrière un pseudonyme. Seuls ses lecteurs saisiront la signification de son rôle chez Gonzales. Pendant un bref instant, je me complais à faire partie de ce groupe éclectique.

Le long métrage, dans son ensemble, est magnifique. La rédaction d’un article plus long, pour Hors champ ou ailleurs, me semble nécessaire.

La casa lobo (Cristobal Leon et Joaquin Cocina, 2018)

Elza et moi entrons dans la salle avec un couteau dans le cœur. Occupé à assimiler le film merveilleux que je viens tout juste de voir, je peine à pénétrer l’univers labyrinthique de ce conte horrifique d’animation. Le vertige dans ma tête ne conjugue pas avec celui de La casa lobo. J’en retiens des couleurs, des marionnettes terrifiantes et des murs qui tournent à l’infini. Peut-être est-ce suffisant.

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Holiday

Des armes et nous (Lysanne Thibodeau, 2018)

Je vais chez une amie pour emprunter sa caméra. En prenant de ses nouvelles, je me sens profondément en décalage avec les petits tracas du quotidien. La frénésie propre aux festivals a souvent tendance à me maintenir à l’écart du monde réel, à un point tel que ce dernier en vient à me paraître étrange. Pendant dix jours, seul compte ce microcosme où toute conversation qui ne portant pas sur le cinéma n’a pas lieu d’être.

Direction le Cinéma du Parc où je retrouve l’atmosphère rassurante du FNC. Je me précipite vers la salle 3 pour la première internationale du Ben Weathley. Après avoir pris place dans la rangée du fond – ma favorite – je reprends mon souffle. Un représentant d’Eleven Pictures prend la parole et décrit le film à venir comme un documentaire. Croyant m’être trompé de séance, je quitte la 3 et interroge la première bénévole :

-  Ah non, annulé le Weathley, vous saviez pas ?
-  Ben non.
-  Ça a été annoncé aujourd’hui sur Facebook.
-  J’ai pas remarqué...
-  Bon c’est pas grave, je peux vous laisser voir le film dans la 1 si vous voulez.
-  C’est quoi ?
-  Je sais pas, mais c’est québécois.

Un hommage posthume à la réalisatrice Lysanne Thibodeau précède la première mondiale de Des armes et nous. Je ne suis pas du tout à l’aise. Entouré des proches d’une artiste disparue dont j’ignore presque tout, je me sens comme un intrus. Ce sentiment de gêne s’accentue après la projection puisque les déplacements de la journée m’ont plongé dans un sommeil profond. J’ai néanmoins été surpris de reconnaître un visage familier dans ce documentaire. Le lendemain, je m’empresse de contacter un ami.

« Hey Eric, tu m’avais pas dit que ton beau-frère apparaissait dans un documentaire sur les armes à feu ! »

Il rit et m’explique qu’il l’a présenté à son amie Lysanne il y a quelques années. Une femme extraordinaire, me dit-il, avec une vie complètement démente. J’ajoute immédiatement son court Bad Blood for the Vampyr (1984) à ma liste de visionnements futurs.

Grass (Hong Sangsoo, 2018)

Une femme monte à la hâte l’escalier de sa résidence. Ses chaussures frappent bruyamment les marches de bois. Une fois arrivée à l’étage supérieur, elle revient mécaniquement sur ses pas. L’esprit visiblement préoccupé, elle répète son geste avec automatisme. Une fois arrivée au rez-de-chaussée, elle revient immédiatement sur ses pas. Elle répète ses allers-retours sans prendre le moindre répit. Son anxiété l’empêche de prendre pleinement conscience de la futilité de ses déplacements. Ils en viennent à exprimer ces idées noires qui la rongent de façon cyclique. Puis, il se passe quelque chose. Arrivée une énième fois au premier étage de sa demeure, un sourire presque enfantin se dessine sur ses lèvres. Elle le conserve en descendant à nouveau les marches. Le rythme de ses pas accélèrent à chaque marche. Cette femme tourmentée reprend le contrôle de son corps. Ses inquiétudes ont fait place à un jeu solitaire qu’elle se plaît à perdurer. Les mêmes gestes n’ont plus le même sens.

Dans cette scène, je perçois tout le cinéma d’Hong Sangsoo, réalisateur avec qui j’ai annuellement rendez-vous au FNC. Chacun de ses films est sensiblement pareil au précédent, mais c’est justement le plaisir de la répétition qui me ramènent vers eux. J’y recherche la variation sur ces mêmes thèmes qu’il explore depuis une vingtaine d’années avec un nouveau souffle. J’ai déjà tout vu Hong Sangsoo, mais je n’ai encore rien vu.

J’y perçois également mon rapport avec un festival comme le FNC. Chaque année, je vis sensiblement la même chose. Les décors ne changent pas ou presque. Ce sont pratiquement les mêmes salles, bars et restaurants que je fréquente depuis ma première édition il y a déjà 15 ans. Pourtant, j’y reviens toujours, par envie de découvrir du nouveau dans le confort du familier.

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Grass

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