Hors Champ

janv.-fév/mars-avril 2018

BERLIN 2018

LAND

Land de Babak Jalali. Présenté dans la section Panorama.

par Olivier Godin
janv.-fév / mars-avril 2018 28 mars 2018

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Creuser un Enfer pour ses personnages et les inviter ensuite à s’y démerder n’est pas une idée neuve. Nombreux sont les réalisateurs qui avant de créer des personnages préfèrent créer des victimes. Utiliser la misère pour dénoncer le système, la souffrance et les inégalités n’est pas non plus une idée particulièrement novatrice. Je précise d’ailleurs que ce n’est ni une mauvaise, ni une bonne idée. Elle me semble par contre appartenir à une certaine tendance qui exige une rigueur et une humilité qui ne peut être endossée que dans la « crainte et le tremblement », pour citer Rivette.

Par ici, il est désormais opportun pour les créateurs de se faire une réputation à même la culture autochtone. Il n’y a pas de mal à ça, vous me direz. Cela dit, fidèle à une certaine tendance, je note que certains créateurs préfèrent cependant s’y attaquer par un biais misérabiliste pour finalement n’en suggérer la beauté que sous la forme d’une résolution, comme si la beauté n’y était pas déjà, c’est-à-dire, au sein des communautés dépeintes par ces films. C’est là un arc dramatique assez commun. Cette misère (et ses variantes, oui, le deuil, l’accident tragique, la délinquance, etc.), selon le point de vue chéri des créateurs, devient obligatoirement un révélateur, ou finalement, du beurre dans la bonne vieille mécanique sentimentale. Diable rouge.

Dans ce type de cinéma, nous sommes parfois laissés avec l’impression que l’Amérindien n’a pas encore connu la vie ordinaire. Il a d’abord besoin d’être secoué par un drame cathartique, très souvent, qui porte le masque de la mort. Le créateur peut ensuite accorder à l’Amérindien un ticket vers l’épanouissement. Vous l’avez sûrement déjà rencontré, cet Amérindien qui est prisonnier dans la fiction ou plus certainement dans l’exercice de financement des films qui semble apprécier la misère ou la mort comme élément déclencheur. Par exemple, vous pourriez affirmer, et je ne serais pas tellement en désaccord, que l’Amérindien du cinéma québécois peine à se tenir en équilibre entre les deux extrêmes de la détresse. D’un côté, il risque d’être aliéné par son propre folklore, une vision que le créateur blanc semble vouloir perpétuer. Et d’un autre côté, il est l’instrument de la misère la plus simpliste, plongé dans un tourbillon difficile, émouvant et dérangeant. Je vous l’assure pourtant, allez-y voir, il y a dans les communautés autochtones beaucoup de douceur, d’entraide et de normalité. Vous vous en doutiez, j’espère ?

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Excusez ce long préambule épineux, mais j’ai vu à Berlin Land de Babak Jalali, présenté dans la section Panorama de la Berlinale, en me questionnant sans cesse sur son positionnement par rapport à cette échelle de la détresse et surtout, sur cette façon de représenter l’Autre. Disons, en m’excusant de généraliser, l’Autre avec un grand A. Voici l’éloquent synopsis que nous offrait les producteurs : Situé sur les plaines du Nouveau-Mexique, dans la réserve indienne de Prairie Wolf et ses alentours, Land est un western moderne où se côtoient Indiens, Blancs, distance, alcool, et abus.

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Avec un tel synopsis, vous comprenez que Babak Jalali a lui aussi très peu d’imagination et qu’il s’inscrit dans cette tendance que je décrivais grossièrement au début de ce texte. Cela dit, Land a l’intelligence grave de ne rien chercher à résoudre de son intrigue et de laisser macérer dans la tension le crime, ce crime, cathartique, qui devient bien plus qu’un révélateur, mais un espoir en soi. Cela est tout à fait glaçant, car vous y voyez se dresser l’implacable logique des westerns d’antan pour s’immiscer dans un dessin narratif tout à fait convenu, somme toute, assez banal, et former un film qui se veut plus vraie que la vérité et plus misérable que la misère. Dans ce cercle de violence qui engendre d’autres violences, Babak Jalali laisse une petite brèche. Elle est minuscule. Un chat y resterait probablement coincé. The Exiles de Kent Mackenzie, réalisé 60 ans plus tôt, se terminait là où il commençait. Land, je dirais, s’inscrit dans le sillage de ce chef-d’oeuvre du cinéma amérindien. Une brique rouge, sûrement un peu trop rouge, dans l’édifice de l’ordinaire. Collectivement et inconsciemment, d’une manière au moins refoulée, nous devrions déjà savoir bien des choses sur cette misère amérindienne. Dans une mesure qui tient la main à notre aveuglement, notre ignorance et notre indifférence devraient nous avoir enseigné un brin de cette souffrance. Hélas, la vérité est sûrement que le Cinéma doit encore préparer le terrain vers l’Ouverture. Il semble que nous avons encore besoin de films comme Land. Des films d’une sobriété trop rigide, sévère et triste et qui ont besoin de l’Enfer pour y développer des personnages. À l’Amérindien du Cinéma, Land nous dit, et peut-être a-t-il raison de le dire, que le Cinéma n’est pas prêt à lui accorder l’ordinaire. L’Amérindien doit d’abord accomplir sa vengeance.

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