Hors Champ

juillet/août 2017

Dossier : Cinéma documentaire au Liban

« Recoller les pièces d’une mémoire décousue »

Autour d’ « En cette terre reposent les miens » et du cinéma de Reine Mitri 

par Olivier Hadouchi
juillet / août 2017 4 septembre 2017

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En cette terre reposent les miens (2014) © Reine Mitri

Avant de tourner En cette terre reposent les miens, Reine Mitri a réalisé d’autres essais documentaires comme Un bruit de pas sur les carreaux du trottoir (The Sound of Footsteps on the Pavement, 2004), qui se concentre sur la disparition d’un lieu attachant, un café-restaurant de la rue Hamra (et du quartier éponyme) à Beyrouth très apprécié de celles et ceux qui le fréquentaient, souvent avec assiduité, parfois même depuis plusieurs décennies, ainsi que Vulnérable (2009), un portrait croisé d’habitant(e)s de Beyrouth, ami(e)s de la cinéaste.

Le cas présenté dans Un bruit de pas sur les carreaux du trottoir est emblématique de la gentrification de la capitale libanaise, de sa métamorphose depuis la fin de la guerre, sur fond de spéculation néo-libérale et. Soit un processus qui provoque l’exclusion et la dispariation de ceux qui n’ont plus les moyens de payer le loyer de leur domicile et de leur entreprise. Le café Modca, établissement connu pour son ambiance particulière, un lieu ouvert) et emblématique (on disait : « Retrouvons-nous au Modca au lieu de dire on se voit à Hamra » d’après un intervenant du film), qui contribuait à la vie du quartier en lui donnant une âme, une sorte de saveur particulière, doit laisser place à une boutique de vêtements. Son inauguration – encadrée par des agents de sécurité - sera d’ailleurs perturbée par des manifestants cherchant juste à afficher leur indignation devant la destruction d’un lieu synonyme de rencontres, de discussions et même d’amours passés, en somme de tout ce qui constitue une vie et lui donne sa raison d’être.

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Un bruit de pas sur les carreaux du trottoir (2004) © Reine Mitri

Toutefois, le récit de cette disparition est ponctué de lectures de textes qui militent contre le capitalisme ou l’oppression totalitaire (comme s’il s’agissait des deux faces d’une même médaille), pour la révolte contre l’ordre établi. Ainsi, des textes d’auteurs anarchistes ou marxistes, des récits du mai 68 français ou de la révolte étudiante de 1989 en Chine sont lus à haute voix, par des habitués du café Modca, en pleine rue, perpétuant ainsi la mémoire des luttes du passé, même si le présent paraît bien sombre. Des écrits lus « in situ », en contrepoint à un processus de disparition (pour des raisons économiques), et du coup on mesure, on comprend, on ressent immédiatement l’impact : les textes n’apparaissent pas comme des déclarations ou des récits désincarnés, ils forment une constellation d’échos, de défaites qui furent d’abord porteuses d’un intense espoir, de désirs de changements radicaux.

Parmi les lecteurs de textes subversifs, on distingue Christian Ghazzi, qui apparaît comme une sorte de passeur entre les générations. Redécouvert par de jeunes cinéastes libanais tels que Rami el Sabbagh, Christian Ghazzi incarne le cinéaste ayant su concilier l’engagement politique (solidaire de la lutte de libération de la Résistance palestinienne et du désir d’émancipation sociale, du progrès portés par la gauche libanaise) avec l’audace et l’inventivité formelles, comme en témoigne son long-métrage Cent visages pour un seul jour datant de 1969, en sachant que ses autres films ont été détruits par le camp adverse ou par la censure étatique.
Ghazzi réapparaîtra aux côtés de jeunes Libanais (une danseuse, un jeune cinéaste, un musicien, tous amis de Reine Mitri), ainsi qu’un autre jeune homme souhaitant quitter le pays), issus d’autres générations que la sienne, dans Vulnérable, dont le tournage s’est déroulé entre l’année 2006 (l’année de la nouvelle attaque israélienne au Liban) et celle de 2009. Ce qui explique sans doute la tension – à la menace extérieure s’ajoutent les blocages internes au sein de la société libanaise -, le malaise souvent perceptibles dans ce film, qui arpente régulièrement des espaces clos, des intérieurs d’appartements où les intervenant(e)s parviennent toutefois à s’exprimer en dévoilant leur intimité et leurs états d’âme face à la situation tendue dans laquelle ils vivent, non pour exhiber leur désirs de manière impudique et superficielle, comme dans la télé-réalité, mais pour dire leurs aspirations personnelles et leurs rêves de liberté. En passant ses heures dans les cafés, pour « tuer le temps », comme il le répète en nous invitant à bien comprendre et ressentir le sens propre et figuré de l’expression, Christian Ghazzi nous livre la raison profonde de son désarroi : c’est le fait d’« avoir eu autant conscience qu’on nous avait tué et liquidé nos rêves. Rien d’autre. Tout le reste devient secondaire. » ».

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Christian Ghazi dans Vulnérable (2009) © Reine Mitri

Et En cette terre reposent les miens (2014)…

En 2009, la cinéaste se rend dans un son village situé à l’est de Saïda, au Sud du Liban, pour vendre un terrain dont elle a hérité de son père, plus de vingt ans après sa disparition. Ensuite, la famille décide de vendre la maison, ce qui provoque une grande peine chez la cinéaste qui revisite les lieux (une maison qui semble abandonnée, livrée à une sorte de muette désolation) et qui nous parle en voix-off, en évoquant ses souvenirs et un cauchemar inquiétant dans lequel des Palestiniens sont pendus au-dessus de sa véranda. À partir de son parcours et de son histoire personnelle, elle s’ouvre à d’autres parcours issus de toutes les communautés du Liban, à un ensemble d’histoires individuelles et familiales qui forment l’Histoire contemporaine du pays.

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Un bruit de pas sur les carreaux du trottoir (2004) © Reine Mitri

Lorsque j’ai vendu ma terre en 2009, on m’a beaucoup reproché de l’avoir vendue à un musulman, même si beaucoup de gens de la région vendent leur terre à des musulmans, ils les considèrent comme des étrangers, bien qu’ils aient vécu côte-à-côte depuis des centaines d’années, et que cette région était habitée par des chiites et des druzes avant les Chrétiens. Mais pour moi le musulman n’est pas un étranger. En fait, la notion d’étranger n’existe pas pour moi. Pourtant, je ne pouvais plus ignorer qu’en réalité il existait une lutte entre les communautés, autour de la terre et de son appartenance. Dans cette lutte, l’éventualité de la naturalisation des réfugiés palestiniens au Liban a toujours été utilisée comme élément de menace

En s’intéressant à la question de la terre et de son appartenance, elle arpente, met à nu l’un des principaux ressorts du conflit libanais, qui a été vécu par les protagonistes comme une défense de leur terre, leur maison, leur village et leur communauté.
Curieusement, le film a assez peu circulé dans les festivals européens internationaux, et même dans le monde arabe (à part au festival de Dubaï) depuis qu’il a été terminé en 2014. Toutefois, il continue d’être montré, comme durant cet été (août 2017) au festival documentaire de Lussas, et il poursuit son chemin sans être inféodé au défilé continu de l’actualité qui se focalise aujourd’hui sur tel ou tel événement contemporain (vers l’Irak, puis la Syrie...), en oubliant de s’y intéresser et d’y revenir ensuite. Au fil de ces trois années, la cinéaste a pourtant eu des retours positifs du public dans les quelques festivals en Europe où il a été montré, notamment aux Etats Généraux du Documentaire à Lussas, au Mucem, au Festival du cinéma Arabe à Berlin, ainsi qu’à l’Université McGill à Montréal, alors qu’au début elle s’étonnait d’avoir reçu peu de retours de la part des non-Libanais (ce qui lui faisait sentir que le film n’est pas « clair »), bien que deux Françaises (sa co-productrice, Catherine Dussart, et son amie Catherine Bizern, en tant que conseillère artistique) aient été impliquées dans le film et l’apprécient beaucoup.

Lors d’un entretien que nous avons eu, elle est revenue sur la genèse et la réception de son essai documentaire En cette terre reposent les miens :

 Je sentais que le contenu du film était peut-être trop « Libanais », avec trop de détails locaux, ce qui explique probablement le fait que peu de festivals l’ont sélectionné. En faisant le montage, je me rappelais souvent du sketch des Inconnus à propos du Liban (voir le lien suivant : https://www.youtube.com/watch?v=d11bcHV766k), en me disant que le film allait souvent être perçu comme ça (tel un conflit extrêmement compliqué, voire même difficilement compréhensible pour l’extérieur). Mais je ne regrette pas d’être entrée dans les détails et d’avoir pris le temps de rendre compte des complexités de notre histoire. Je l’ai d’abord fait pour « Nous », les Libanais et non pour l’extérieur. Et surtout pour la nouvelle génération qui ne connaît rien de la guerre et qui subit le discours de haine sans savoir d’où il provient, car elle ne dispose que d’une seule version des faits : celle de son entourage, de sa communauté. Cette génération est celle qui est le plus affectée par la « loi de silence » imposée par les chefs de guerre qui ont décrété la loi d’amnistie à la fin de la guerre et qui sont toujours au pouvoir.

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En cette terre reposent les miens (2014) © Reine Mitri

Le film embrasse beaucoup d’événements tragiques, de batailles et de luttes diverses (Cf. le rappel de certaines luttes qui s’apparentaient à des luttes de classe, avant que la « logique » communautaire ne viennent les rattraper et s’y substituer) qui jalonnèrent le conflit, avec des massacres qui répondent à d’autres massacres [1] et mettent en place une logique particulière : des zones entières sont vidées de leurs habitants, au gré des combats et des rapports de force, selon le camp qui domine telle ou telle zone, à tel ou tel moment de la guerre.

Le souci de Reine Mitri n’est pas de remuer de mauvais souvenirs, elle s’abstient d’ailleurs de couper au montage ce moment très émouvant où une rescapée du massacre de Damour, réfugiée à Jounieh, affirme que de tels massacres sont « des choses que nous voudrions oublier », avant de préciser sa pensée en concluant sur ces mots : «  Même si on ne les oublie pas, c’est mieux de ne pas en parler. » En revanche, elle démontre de manière très pertinente, la façon dont le passé est imbriqué dans le présent, en ayant recours à des moyens artistiques et cinématographiques : un plan sur une montagne rassemblant de multiples immeubles construits durant les trente dernières années est plus éloquent qu’un long discours. Par ailleurs, elle démont(r)e la logique de cette « guerre cadastrale » où les Libanais sont sommés de se définir comme des membres de leurs communautés respectives, en proie à de multiples rumeurs et à un sentiment quasi permanent de peur et d’insécurité, qui définit l’étranger comme l’ennemi potentiel, l’ennemi interne.
À plusieurs reprises, le récit semble bifurquer et changer de direction, tandis que la cinéaste déplace et change la disposition des photographies (archives en noir et blanc) sur le mur d’une maison symbolisant sans doute la nation toute entière. Cette structure narrative permet en réalité d’épouser la complexité du conflit, la superposition et la présence de nombreuses strates (de passé, de présent) qui s’enchevêtrent et s’entremêlent parfois, avec ses ramifications, ses circulations constantes entre le passé et dans le présent.

 De nombreux éléments sont livrés aux spectateurs, plusieurs thèmes sont abordés, mais je n’ai pas cherché à être exhaustive, cela aurait été un piège pouvant être fatal. J’ai voulu comprendre comment et pourquoi le conflit avait dérivé vers un affrontement communautaire. Suis-je parvenue à répondre à cette question avec mon film ?
Ces questions m’habitent et me permettent de chercher et d’avancer et m’aident à vivre sans être « broyée » par le malaise de vivre dans ce pays et cette région du monde (C’est sans doute le « privilège » des cinéastes). Je suis convaincue que le Palestinien (le réfugié, le combattant) qui n’a toujours pas retrouvé sa terre est la plus grande victime de la guerre. À mon avis, les responsables de la gauche libanaise ont utilisé les Palestiniens (leur cause et leurs armes), afin de combattre la droite libanaise. Lors du montage, je sentais que ça partait dans tous les sens, au point que je me demandais si j’arriverais à le terminer. Pourtant, en essayant de mettre ensemble, de rassembler tous ces éléments, je sentais que je collais les pièces de ma mémoire décousue.
Finalement, le film ressemble à ce que j’ai vécu en le faisant. Il a fini par devenir une partie de ma vie, et ma vie une partie du film. J’étais devenue obsédée par la mémoire de la guerre, je voulais interroger chaque coin de rue et chaque lieu : savoir ce qui s’était passé dans ces endroits. Oui, j’étais devenue fascinée par la relation entre l’histoire et la géographie, par la topographie de la guerre. Au centre de tous les éléments, des thématiques et des personnes qui s’expriment, il y a le territoire, c’est le personnage principal. Mon point de vue de départ, l’enjeu était pour moi de montrer ce territoire en ayant recours à des images qui ne seraient pas des illustrations de discours, ni des cartes postales. Certains paysages du pays, comme Damour par exemple, sont très beaux. J’ai filmé toute la journée sur place, sous le soleil, et cela donne un contraste saisissant entre la beauté du lieu et le récit des massacres. Cela donne la sensation d’être face à un territoire maudit, car il s’est passé des choses horribles dans ce cadre magnifique et ensoleillé.
indique-t-elle.

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En cette terre reposent les miens (2014) © Reine Mitri

Les conflits du passé, y compris ceux de 1840 et de 1860, ont leurs racines encore plus loin. Nous portons le poids de l’Histoire, on peut remonter à 500 ans et même avant. Je m’interrogeais, je ne cesse de le faire. D’ailleurs le film que j’écris à présent (sur lequel j’ai commencé la recherche depuis deux ans) traite de l’histoire occultée de la famine qui a eu lieu au Mont Liban (1915 à 1918) pour toucher à des questions plus complexes liées aux relations entre les communautés.

En évoquant la place de Beyrouth dans sa vie et dans ses films, la cinéaste nous confie que « si Beyrouth ne représente pas tout le Liban, la ville représente le pays dans notre imaginaire et notre affect ou pour les visiteurs étrangers. Elle a réuni les acteurs du conflit qui s’y sont affrontés, et c’est donc un condensé de notre histoire contemporaine. Avec « En cette terre », j’ai développé une relation avec tout le territoire libanais et certaines régions (comme le Mont Liban, qui fut le centre du pays) m’attirent et m’intriguent désormais autant que Beyrouth. J’ai continué à travailler dans « une archéologie de la mémoire » dans le film que j’ai terminé récemment « Paradis perdu » (2017) et je continue ce travail dans le prochain film, obsédée par la mémoire et les traces, individuelles et collectives. »

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En cette terre reposent les miens (2014) © Reine Mitri

À ce jour, le film est toujours interdit de diffusion au Liban, la censure n’autorise aucune projection dans le pays.

Il y a un peu plus d’un an, des étudiants de l’Université Américaine avaient programmé le film qui devait être projeté dans cette université. Deux heures avant la projection, la Sûreté Générale a appelé l’université pour l’interdire. Sinon, les habitants de Damour n’ont pas réussi à se mettre d’accord pour montrer le film et c’est bien triste. Je pense que dans les autres villages, personne n’osera le montrer.

Étrange paradoxe, car En cette terre reposent les miens devrait être montré à grande échelle au moment où une « nouvelle carte de la peur se dessine entre les communautés du Liban ». Au Liban, dans le monde arabe et même en Europe, car il rend compte de manière subtile et précise d’un conflit souvent considéré comme très complexe, et il s’agit d’une œuvre animée d’un réel sens civique qui cherche à comprendre les ressorts profonds, passés et présents, d’une situation dramatique pour ne pas qu’elle se reproduise dans un futur proche. En découvrant le film, on ne peut qu’espérer que les mises en garde de cette Cassandre moderne seront écoutées et entendues.

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En cette terre reposent les miens (2014) © Reine Mitri

Filmographie de Reine Mitri :
À propos de la poire (2001)
Querido (2003)
Un bruit de pas sur les carreaux du trottoir (The Sound of Footsteps on the Pavement, 2004) 
Vulnérable (2009)
En cette terre reposent les miens (In This Land Lay Graves of Mine, 2014)
Paradis perdu (Lost paradise, 2017)

Notes

[1Des Palestiniens et des Musulmans sont massacrés par des miliciens phalangistes dans « les ceintures de la misère » de la Quarantaine et de Maslakh, ensuite, des Chrétiens sont massacrés par des combattants du camp dit « Palestino-Progressiste » dans le village de Damour.

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