Hors Champ

juillet/août 2017

Dossier : Cinéma documentaire au Liban

Jusqu’au déclin

Jusqu’au déclin du jour de Mohamed Soueid

par Ghassan Salhab
juillet / août 2017 22 août 2017

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Mohamed Soueid, Jusqu’au déclin du jour (2002)

Nous avons vu s’abattre sur nous la plus profonde, la plus mortelle des sécheresses – celle qui naît de la connaissance intime de la vacuité de tous nos efforts, et de la vanité de tous nos desseins.


- Fernado Pessoa

Il me semble que chaque film se doit de porter en lui tant d’autres films, et il me semble aussi que chaque film se doit de porter en lui le deuil de tous ces autres films. Il nous suffit de remplacer le mot film par le mot vie. Non pas que le cinéma soit comme la vie ainsi que le clamait un ridicule slogan, un film est une vie à lui seul, entité vivante. Une tentative de vie, si l’on préfère. À l’instar de nos propres vies : des tentatives. Jusqu’au déclin du jour, de Mohamed Soueid, est un film-vie. À la fois essai, poème, fiction, récit historique, trace immuable, trace imbibée… Ce remarquable film a une logique multiple qui le stratifie.

C’est à travers certains d’entre nous qui se sont éveillés à la politique par le fait palestinien (que nous nommions il n’y a pas si longtemps encore la cause palestinienne, annonciatrice, pensait-on, des lendemains qui chantent), au point de prendre les armes dans une section du Fatah, section profondément ancrée à gauche ; c’est donc à travers une certaine génération, camarades d’antan - les morts, les vivants, les absents - dont Mohamed Soueid fait partie corps et âme, que ce bouleversant film nous confronte à notre propre béance, certes celle d’un libanais, mais plus encore : à notre propre béance d’homme. Véritable trou noir qu’est chacune de nos existences.

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Mohamed Soueid, Jusqu’au déclin du jour (2002)

Jusqu’au déclin du jour dit la terrible mélancolie qui s’accapare des êtres quand ils saisissent une fois pour toute que le monde est indépendant de leur volonté, que cela définitivement leur échappe. Il nous plonge au cœur de la perdition de toute une génération, de tout un pays, de tout un monde, et, grands dieux, c’est une perdition encore vivante, palpitante malgré tout, bel et bien consciente du déclin des choses, et qui s’en enivre. Tout son saoul. De cet alcool qui coule dans les veines du film au même titre que le sang, au même titre que les mots, au même titre que les éclats de rire, au même titre que les chants. Ce film crépusculaire exalte, de tout ce qui lui reste encore de force, la gloire de l’ombre, cette douce et douloureuse ombre sans laquelle la lumière ne serait que ver luisant.

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Mohamed Soueid, Jusqu’au déclin du jour (2002)

Mohamed Soueid pratique le cinéma, et qu’importe si ici c’est de la vidéo, comme un art du montage, et le montage comme un art de faire circuler les intensités, de les interrompre même. L’art de passer d’une couleur à une intonation de voix, d’un simple mouvement de caméra à une phrase musicale, de la naissance d’une émotion à la découverte d’un espace, d’une vitesse à une autre. Ce qui fait la suprême élégance de ce film, c’est cette exigence (esthétique et morale, c’est la même chose) qui pousse Mohamed Soueid non pas à couper, mais à changer de ligne, à décaler, dès qu’une intensité menace de se localiser et de coller au spectateur. L’émotion sans le pathos. Mohamed Soueid dit pourtant le plus clairement du monde tout son amour pour ceux qu’il filme.

Jusqu’au déclin du jour se confronte d’abord à lui-même, à tout ce qui le compose. Il n’a de cesse de mettre en abîme la moindre de ses composantes, de se mettre en abîme, au risque de se perdre. C’est assurément l’un des films les plus organiques qu’il m’ait été donné de voir et d’entendre.

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Mohamed Soueid, Jusqu’au déclin du jour (2002)

Jusqu’au déclin du jour est un implacable constat de ce pays qui ne sait plus trop quelle histoire, quel avenir, encore (s’)inventer. Et Mohamed Soueid a le cran d’oser appeler un chat, un chat ; l’est, l’est ; l’ouest, l’ouest. Utilisant la superbe voix de Carmen Loubos, il n’élude en rien la si problématique coexistence dans ce pays, et c’est le moins que l’on puisse dire — il ne se dérobe en rien. Il n’oublie pas non plus ce qu’il doit, ce que plus d’un d’entre nous doivent, à la question palestinienne, dont les bonnes consciences ne savent plus comment s’en débarrasser.

La liberté que se donne Mohamed Soueid est proprement renversante. En fait, il poursuit son œuvre de mémoire, ce trouble et troublant territoire. Dans son tout aussi remarquable film, Tango de l’espoir (qu’il a renommé plus tard “Après ma mort”, tant il dressait, avec une terrible ironie, par le biais de plusieurs de ses amis, son propre bilan), ce refus de l’amnésie était déjà au cœur de sa démarche. C’est avec toute l’énergie du désespoir qu’il tente aujourd’hui de saisir ce qui fut, ce qui par la force des choses adviendra. Il nous dit l’improbable présent. Comme l’écrivait Léopardi, nous avons été ou nous serons, nous ne pouvons être.

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Mohamed Soueid, Tango de l’espoir (1998)

Quiconque est sensible à la poignante charge émotionnelle de Jusqu’au déclin du jour sent bien qu’il se joue là quelque chose de fondamental, d’essentiel. Cet essentiel qui n’a de cesse de nous échapper, chaque jour encore plus.

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