Hors Champ

janvier/février 2017

Rétrospective Alain Tanner

L’HOMME SANS OMBRE

par Olivier Godin
19 janvier 2017

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L’homme qui a perdu son ombre (1991) d’Alain Tanner


J’étais assis là, sans ombre et sans argent ; mais un grand poids m’était ôté de la poitrine, j’étais serein. N’eût été mon amour perdu, ou si seulement, l’ayant perdu, je m’étais senti sans reproche, je crois que j’aurais pu être heureux.

- Albert von Chamisso dans L’étrange histoire de Peter Schlemihl ou L’homme qui a vendu son ombre.


Il y a beaucoup de violons dans ce film d’Alain Tanner. Vous ne pourriez pas dire qu’il y en a trop - car qu’est-ce que trop de violons ? - mais vous pouvez dire qu’il y en a beaucoup ou que Tanner en beurre épais. Dans tous les cas, sa présence relève de l’évidence. Nuit et jour, le violon ne passe pas inaperçu. Il accompagne les moments sentimentaux, le gros et le petit, le doux comme le gluant. Il y a chez lui une appréciable constance.

- Mais est-ce qu’il y a un saxophone ?

Voilà une question pertinente. Je réponds que oui ! Bien qu’un cinéphile, pourtant averti, m’accuse de l’avoir inventé, je réplique en lui assurant que le saxophone y est à la fois effacé et spectaculaire, ou plutôt, spectaculaire parce qu’effacé. Le saxophone existe le temps d’une ballade et sa musique, bien que douce et complice de l’ivresse, tranche le film en deux, agissant comme révélateur. La femme-fantôme, grâce à lui, devient un être de chair. Mais je reparlerai de la femme-fantôme afin que vous admettiez vous aussi l’indéniable apport du saxophone et peut-être, sa parenté avec les forces du soir. Je ne vous cacherai pas que je me suis d’abord intéressé à ce film en lui soupçonnant d’être né sous l’étoile du chef-d’œuvre de la littérature fantastique d’Albert von Chamisso L’homme qui a vendu son ombre. Hélas, ce n’était qu’une agréable feinte qui a néanmoins teinté ma lecture dans le sens de la lumière.

Un jour, Paul (Dominic Gould) enfourche son cheval mécanique et laisse tout derrière. Son travail, sa femme et son fils. Il rejoint Antonio (Francisco Rabal), un vieux communiste, dinosaure ou dragon, qui tient un bar au coeur d’un village poussiéreux. Pendant ce temps à Paris, Anne (Valeria Bruni Tedeschi), la femme de Paul, s’inquiète de la disparition de son chevalier. Elle sollicite l’aide de Maria (Angela Molina), une femme-fantôme, ou plus certainement, l’ancienne maîtresse de Paul. Ensemble, ils tentent de ramener Paul à la raison. Raison et maison sont peut-être synonymes. La quête devient alors méditative. La transformation invite les réconciliations, celle des idées, celle des corps, celle entre un monde poussiéreux et un monde matériel. Le monde de demain.

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- Mais pourquoi est-ce que Paul s’enfuit ?

Dans sa quête méditative – pas tout à fait une fuite – Paul s’en va chercher « l’homme d’avant l’ère de la télévision. » Une absence d’empathie motive peut-être cette quête de départ. Paul laisse une lettre à Anne lui expliquant les raisons de sa fuite. Il refuse le face à face ou même une explication par téléphone. Dans ce cas, est-ce que la lettre serait une faute morale ? Un acte lâche ? Un prétexte surtout cinématographique ? Un raccourci narratif chargé de taxer d’ambiguïté le royaume des possibles ? Les questions se posent. La lettre permet à Paul d’expliciter son besoin à Anne, mais fomente l’hypothèse de la fuite, très douce, peut-être maladroite, notamment par le fait qu’elle n’offre aucune possibilité de réponse. Un petit quelque chose de cruel et de désespéré s’en dégage. La quête de Paul, personnelle, égoïste, spirituelle, qui rime avec l’abandon de ses fonctions, en invente une autre. Anne cherchera Paul. Pour elle, son désir absolu de retrouver Paul est plus fort que la compréhension de son désir de solitude. Chez Tanner, on carbure au désir. Paul cherche à l’intérieur de lui-même. Anne cherche dans le monde. Des gens comme Paul trouvent une qualité musicale au tintamarre d’une moto en bord de mer.

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- L’amour est-il autre chose qu’une quête ?

Noble projet ? Mais quand il s’agît de parler d’amour, Anne n’est pas tellement éloquente. Piquée au vif, elle résume l’amour par un partage équitable des emmerdes de la vie de tous les jours. Si elle cherche Paul, c’est autant par amour que parce qu’elle n’accepte pas de subir seule le poids des péripéties quotidiennes, de la grande aventure de la vie à deux. Elle refuse de perdre son rôle. La femme, dit Paul, ne sait qu’être la moitié de quelque chose. Anne, d’ailleurs, se montre incapable de voyager seule. Elle exorcise un fantôme pour la guider et l’accompagner à travers le monde sans ombres. La femme-fantôme affirme également, mais autrement, son désir de jouer un rôle dans la mise en scène, comédie ou tragédie, que les désirs semblent ourdir. Contrairement à Anne, Maria, le fantôme, utilise le pouvoir magique du téléphone pour annoncer sa présence. Elle cherche son rôle dans l’histoire. Elle le dit à plusieurs reprises. Elle le trouve donc entre les bras de Paul, s’incarnant dans cette « marche invisible » qui mime autrement la fuite : ombre d’une autre, objet de caresse et de désir, de conquête, mais aussi, instrument d’une vengeance sourde, la vengeance de Paul contre l’ordre, le modèle familial, bref, le monde qu’il a quitté.

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- Je suis devenu muet, dira Paul, et c’est ce qui me déprime.

Paul se cherche une voix. Une voix pour parler à l’autre, celui ou celle qui écouteraient. Mais sans travail, coupé du monde et de sa femme, il se cherche finalement une ombre – sorte de compromis symbolique qu’utilisera le vieux communiste, dinosaure ou dragon, pour étiqueter le mal de vivre de Paul. Mais quelle définition peut-on donner d’un homme sans ombre ? Tanner dira qu’il s’agît d’un homme qui quitte tout. Pour Albert von Chamisso, il s’agit d’un homme qui a vendu son ombre au diable. Il en devient ainsi ostracisé, comme Paul. Pour l’écrivain Karl Edward Wagner, l’homme sans ombre est Ortède Ak-Ceddi, le Prophète de Sataki, un être fantastique, dans lequel un Dieu est entré. Autrement dit, l’homme sans ombre est un homme qui se dresse seul contre tous. Ortède annonce que « le monde de la Lumière est condamné, et que les Dieux de la Lumière périront avec lui, et que les Enfants de la Lumière seront totalement consumés dans leur chute. » Un monde sans ombre s’apparente à un gouffre. Il faut donc trouver une lumière. Elle sera intime, privée, amoureuse. Paul, cette lumière l’allongera dans le jour. L’ombre est ce qui le rattache à la vie active. Perdre son ombre est le corollaire d’un abandon, d’une déclaration d’indépendance, pour le meilleur et pour le pire, bref, un triomphe à double tranchant (comme une épée barbare). L’homme qui accepte de perdre son ombre signe un contrat avec la lumière et se dégage de l’influence du jour, de son règne implacable et de sa course. Il annonce sa retraite au Soleil et à la Lune. D’une manière plus narcissique, il s’agit peut-être de laisser enfin ses désirs présider à son identité. Paul voyage à moto. Il se résigne à partir seul et à revenir seul. D’assumer des désirs mercenaires, de vendre son âme au diable, mais d’en conserver le contrôle, la destinée et l’héritage. Mais comme les héros de Chamisso et de Wagner, le monde que Paul rejoint n’est peut-être pas mieux que celui qu’il quitte. Le saxophone coupe la poire du silence en deux. À mi-chemin, la quête méditative sombre dans la dérive. Le corps devient une donnée nouvelle qui fausse l’équation spirituelle. Le saxophone de l’amour entame une ballade. Je vous en parlais nonchalamment au début de cet article. Il invite les corps au rapprochement. La femme-fantôme, entre les bras de Paul, devient alors une revenante. Lorsque Paul caresse la revenante, il cherche encore, dans le passé et dans l’avenir, un goût pour cette beauté qui ne viendra jamais. Il enfonce son désir dans le désir lui-même, dans l’inatteignable, réaffirme son besoin de fuir et de rompre, car la caresse, comme l’écrit Lévinas, « consiste [...] à solliciter ce qui s’échappe sans cesse de sa forme vers un avenir – jamais assez avenir – à solliciter ce qui se dérobe comme s’il n’était pas encore. Elle cherche, elle fouille. Ce n’est pas une intentionnalité de dévoilement, mais de recherche : marche à l’invisible. » Elle n’a aucune teneur, surtout si elle ne repose que sur le désir.

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- Mais quel rôle Paul se donne-t-il, sinon celui du chevalier en temps de paix, se cherchant dans le désir un nouveau seigneur ?

Sa quête le pousse à abandonner sa femme et son enfant, chargeant une lettre dont le contenu ne nous est pas livré, à l’exception d’une phrase, de justifier ce désir qui surpasserait tout engagement et toutes responsabilités. Sa quête ne l’empêche finalement pas de renouer avec les fantômes. Il prend sa maîtresse par derrière et sa femme par devant. Il justifie son infidélité en évoquant la rigueur sexuelle des corbeaux. Paul accepte cette comparaison comme l’évidence de son incapacité à l’engagement et à la fidélité. Nous ne sommes pas des corbeaux ! hurle-t-il. Devant un tel argument, sa femme lui pardonne. Créature étrange, l’homme aime tout, mais ne croit plus à rien. Il n’aura que couché avec un fantôme. Il veut bien l’admettre, mais seulement en fixant le sable de la plage.

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- La ruine est un théâtre qui observe l’avenir.

Les acteurs maîtrisent la science de mourir dignement. Pour cette raison, certains diront que les acteurs ne savent pas mourir. La femme-fantôme nous annonce depuis le début que nous marchons sur une mince ligne entre la comédie et la tragédie. Le dinosaure, communiste de service et pilier vivant des ruines d’un monde ancien, celui auquel Paul se rattache, doit donc mourir. Les ruines de son monde et de son ambition sont le théâtre qui observe l’avenir comme celles de l’ancien village de mineurs qui accueillent la réconciliation d’Anne et de Paul. Dans ce village abandonné, Paul et Anne se touchent pour la première fois. Le dinosaure se prête magnifiquement au jeu, annonçant par sa mort la fin du spectacle. Le rideau s’abaisse et il ne reste sur la plage que le dispositif de mise en scène.

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Avant le voyage, des rails surgissaient dans l’écran et guidaient le regard vers l’avion qui déchirerait le ciel. Plus tard, la plage déserte, dans l’arrière-plan, porte ces mêmes rails qui, avant d’être un oubli des techniciens de l’image, deviennent un signe de ponctuation évoquant la finale, les vestiges d’un passage de l’ombre à la lumière, de l’idée vers le cinéma. Le Prophète de Wagner ajoutait en guise de menace qu’« avant la Lumière étaient les Ténèbres, avant l’Ordre était le Chaos. La Lumière et l’Ordre sont des anomalies fragiles de l’état naturel du Cosmos. Ils ne peuvent longtemps persister. » Tanner signe ici un manifeste de leur délicate résistance, ambiguë et fragile, comme les amoureux de ce monde.

Exclu de la société des hommes par ma faute première, j’étais en dédommagement, conduit vers la nature, que j’avais toujours aimée ; la terre m’était donnée pour m’être un riche jardin, l’étude pour être mon guide et ma force, la science pour constituer le but de ma vie.

– Albert von Chamisso dans L’étrange histoire de Peter Schlemihl ou L’homme qui a vendu son ombre.

Mais là où Chamisso conduit le voyageur sans ombre vers la nature, Tanner reconduit le sien vers la ville. Paul retrouve finalement la société des hommes, possiblement son ombre. Il s’est réconcilié avec sa femme, avec la lumière aussi, peut-être. On imagine qu’il se trouvera un nouvel emploi et qu’il verra grandir son fils.

Fin.

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