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« In the last days of the city » de Tamer El Said à Montréal

par Nour Ouayda
novembre / décembre 2016 27 novembre 2016

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Cette image n’a pas été prise au Caire. Cette image ne provient pas du film de Tamer El Said. Voici la corniche de Beyrouth. J’ai pris cette photo en Hiver 2015.
En Octobre 2016, durant le Festival du Nouveau Cinéma à Montréal, ce même cadre surgit lors de la projection de In the Last Days of the City (2016). Une image vidéo prise par Bassem Fayyad, un des personnages dans le film. Lors du générique, je découvre que l’acteur est également le directeur photo. Son cadre, à l’inverse du mien, est vidé de corps. Mais, c’était un jour pluvieux chez lui aussi.
L’image apparaît sur l’écran géant dans une des salles du cineplex du Quartier Latin. J’étais en larmes face à la lumière grise qui en émanait.

Beyrouth>LeCaire>Montréal

Les déplacements multiples se superposent. Leurs mouvements me traversent instantanément. Je ressens si fortement les trajectoires qui articulent le fil des images et des sons qui se déployaient.

Dans ce film qui se déroule au Caire, l’apparition de la mer de Beyrouth ne me surprend point. Bassem est l’un des trois personnages qui vient rendre visite à Khaled, le personnage central du film. Les deux autres sont Irakiens, l’un vivant toujours à Bagdad et l’autre, ayant immigré pour l’Allemagne. Ils sont tous des cinéastes. Après une longue nuit à déambuler dans les rues du Caire, ils se font la promesse de rester en contact grâce à une correspondance vidéo. J’attendais donc la vidéo de Beyrouth, celle qu’aurait envoyé Bassem. Je savais qu’il filmerait la mer. Je m’y attendais avec certitude parce que je crois qu’il y a entre les travailleurs des images audiovisuelles de Beyrouth, une entente tacite selon laquelle la mer est le noyau autour duquel gravitent les images et les sons de cette ville. Directement ou indirectement, la mer est la source. La mer est le centre invisible d’une constellation diffuse que pourrait être le cinéma à Beyrouth.

Et voilà ! J’étais en larmes face au plan de Bassem. Confirmation que dans la mer résiderait bien un territoire commun. Le carrelage gris de la corniche, la piste cyclable bleue fluo à moitié effacée, la balustrade inclinée vers l’intérieur, vers nous, loin de la mer qui s’adosse à l’horizon en arrière-plan. Cette image devient iconique, signe d’une complicité cachée entre les cinéastes du Moyen-Orient. Il n’est peut-être pas judicieux de parler au pluriel, mais, l’espace de ce texte, je vais me le permettre parce que le temps de ce film, je me suis sentie un peu moins seule.
Un cinéaste au Caire qui n’arrive pas à finir son film. Un cinéaste à Beyrouth qui n’arrive pas à filmer sa ville. Un cinéaste à Berlin qui se demande s’il arriverait à réaliser des films loin de Bagdad. Toujours dans l’impossibilité, toujours dans la difficulté.
Faire des films en allant contre les villes que nous habitons. Enregistrer dans un mouvement qui va à contre sens. Essayer de construire du sens (ou d’en perdre) à partir de cette tension. Se positionner contre nos villes : s’adosser à elles. Sont-elles nos béquilles ?

Points de contact. Dialogues nécessaires.

Ce film essaye de dire la complexité de ce geste filmique. Plusieurs scènes de dialogues tentent de cartographier la nature de son déploiement. Khaled répond à son téléphone portable. Leila lui parle à l’autre bout du fil. Il lui répond, sauf que sa réplique est en off ; alors qu’à l’image il est encore là, son téléphone à la main à s’écouter lui-même. Suit un court échange entre eux et puis Khaled à l’écran reprend la relève et continue la conversation diégétique. Ce jeu entre paroles diégétiques et non-diégétiques domine plusieurs dialogues dans le film. Nous avons l’impression qu’un certain sens de ‘réel’ est comme constamment rattrapé par la fiction cinématographique. Un intervalle se creuse entre ce qui est en train d’être dit et ce qui a déjà été dit. Les personnages habitent un espace qui exprime constamment leur glissement entre les couches temporelles. Un des cinéastes affirme qu’il ne veut plus vivre dans le passé. Ce qui en résulte est un présent qui est lui aussi passé. Le passé du montage (voix off) se campe à l’intérieur du présent de l’enregistrement (impression d’assister à un instant qui se déroule dans sa continuité en face de nous) et le film construit un paysage de nature proprement filmique.

Au Québec, une expression est utilisée pour souhaiter au spectateur un bon film, on lui dit : « Bon Cinéma ! » Une expression magnifique qui vient mettre l’emphase sur l’entité que peut être le cinéma, cette entité qui est aussi multiple et qui est, pour reprendre Godard, son propre pays. Il me semble ainsi adéquat avant cette projection de s’exclamer : Bon Cinéma !

Et puis j’ai pensé à la circulation de ce film. Je le visionnais lors d’un festival de cinéma à Montréal. Le réalisateur arrivait de Londres et se dirigeait vers Chicago. Le film a été projeté en Europe et en Amérique du Nord. À Montréal, Tamer El Said reçoit la mauvaise nouvelle que le Festival International de Film du Caire, après avoir officiellement accepté de le programmer, a retiré le film de leur programmation. La raison : le film a déjà participé à un grand nombre de festivals internationaux. In the Last Days of the City n’avait pas encore été présenté au Caire, en Afrique du Nord et ni au Moyen-Orient. Un refus mystérieux que l’équipe du film essaye toujours de renverser. Selon le réalisateur, le film ne peut véritablement assumer son rôle que lorsqu’il sera projeté à son audience première, le public égyptien.

Akher ayyam el madina : in the last days of the city. L’impression qu’à chaque fois que je prends la caméra je suis en train de filmer la fin de quelque chose. Khaled, Tamer et Bassem filment la capitale égyptienne à la veille de la révolution. Leur caméra cherche les indices sur les visages, dans les rues, sur les murs, les immeubles et les corps. C’est ce sentiment de se retrouver toujours à la lisière qui m’est familier. D’être dans cet espace entre la fin d’une chose et le début d’une autre.
Les amis, je me reconnais dans ce film, je reconnais nos villes et notre regard. Le film invite à cultiver quelque chose de l’ordre du pluriel. Peut-être celui du cinéma.

En voix-off, sur le plan de la corniche de Beyrouth, Bassem affirme : « La ville se tient debout derrière moi et je n’arrive pas à la voir. »

J’ai une fois écrit à une amie en lui envoyant cette photo d’elle : « Pour regarder la mer, il faut tourner le dos à la ville. »

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Pour filmer la mer, il faut aussi tourner le dos à la ville.
Quel contre champ ?

Et puis cette image que cette même amie avait prise quelques années auparavant, à l’aube, après une nuit sans sommeil.

L’image e(s)t son contre champ.

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