Hors Champ

janvier/février 2017

Rétrospective Kamal Aljafari

S’approprier, re-monter, effacer, s’approcher

La puissance de transformation du cinéma dans Recollection de Kamal Aljafari

par Farah Atoui
novembre / décembre 2016 27 novembre 2016

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« Le cinéma révolutionnaire n’est pas essentiellement celui qui illustre ou documente ou fixe passivement une situation, mais celui qui essaie d’agir sur elle, comme un elément d’impulsion et une correction. C’est à dire de découvrir en transformant [1]. »

Faire des films pour obtenir une justice cinématographique

Dans son plus récent film, Recollection (2015), le cinéaste Kamal Aljafari recrée la ville de Jafffa et retrouve sa communauté palestinienne d’origine avant la destruction de la ville par la l’occupation israélienne et les projets de colonisation. Aljafari réalise ceci en s’appuyant sur deux types de pratiques audiovisuelles. La première est la réutilisation et la transformation d’un matériel médiatique existant. En effet, le film d’Aljafari est entièrement constitué d’extraits tirés de plus de cinquante longs métrages israéliens et américains tournés à Jaffa entre 1960 et 1990. La seconde repose sur un effet de post-production numérique, grâce auquel le cinéaste est parvenu à effacer tous les acteurs des films d’origine, et ce, afin de faire apparaître la ville elle-même, qui devient par le fait-même la protagoniste principale de Recollection. De plus, grâce au numérique, Aljafari est capable de retrouver et d’isoler les quelques résidents palestiniens, dans le fond du décor, dans les coins de l’image, qui ont été très involontairement captés par les réalisateurs israéliens et américains de ces films. Bien qu’ils aient été, comme Al Jafari l’observe, « doublement déracinés, dans la réalité et dans la fiction [2] »— les résidents palestiniens de Jaffa sont parvenus à s’immiscer dans certaines scènes : ils sont des apparitions, des fantômes hantant le décor. En attente d’être découverts. Grâce à Recollection, ils se retrouvent à l’avant-plan, ils acquièrent une existence et une présence dans la ville, bien que ce soit par le truchement d’un artifice cinématographique. La méthode de travail d’Aljafari est comparable à une entreprise archéologique, fouillant dans les archives pour retrouver des traces matérielles de Jaffa, ses textures, ses espaces, ses habitants, pour parvenir à la représentation d’une histoire perdue, de vies et de mémoires éteintes. Pour Aljafari, Recollection aspire à une « justice cinématographique », en faisant appel au « territoire du cinéma », reconstituant non pas la ville perdue mais son image perdue. Même si le film traite d’une lutte spécifique et concerne un lieu géographique bien précis, il permet d’ouvrir, sur le terrain de la création médiatique, des possibilités immenses pour élargir la question de la politique et de la justice sociale dans une perspective transnationale. Comme l’avançait Aljafari durant la session de question/réponse qui suivit la projection du film au Musée des beaux-arts, en 2016, Recollection n’est pas seulement un film à propos de Jaffa, mais il parle de toutes les villes disparues ou qui sont en train de disparaître, que ce soit Berlin en 1945, Beïrut durant la guerre civile (1975-1990), Alep aujourd’hui. En cela, son cinéma ne nous parle pas uniquement de lieux et de personnes disparues, mais il présente un modèle de solidarité transnationale et de résistance contre la violence de la dépossession et du déplacement forcé.

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Une architecture armée par le numérique

Jafa est à l’avant-scène de Recollection. Le film d’Aljafari s’intéresse au paysage urbain de la ville, ses immeubles, ses façades, ses détails, récréant et montrant le tissu urbain de Jaffa avant sa destruction. Ainsi, Aljafari éclaire une politique de l’architecture, ainsi que le rôle de (la destruction de) l’environnement bâti qui reproduit et renforce les relations de pouvoir et d’oppression. Il révèle comment le cinéma et la technologie numérique permettent l’impossible, dans ce cas ci, d’imaginer une histoire alternative pour Jaffa et retrouver la ville d’avant sa colonisation. En s’appropriant et en manipulant numériquement des images de la ville, Aljafari est capable de reconstruire ces lieux et ces espaces depuis longtemps détruits, et d’ainsi défaire les effets dévastateurs de la guerre architecturale menée par Israël contre Jaffa et son peuple, en renversant la relation colonisateur-opprimé. En s’éloignant d’un récit centré sur des sujets, et en posant plutôt son regard sur la matérialité de la ville, Recollection déploie un nouveau registre pour représenter l’histoires des désastres, et permet de poser la question du politique de façon détournée. Le film est non conventionnel du point de vue d’une politique de la représentation et d’une vision de la justice qui n’est plus liée à la représentation du peuple, mais plutôt à la manière de (re)voir, différemment, les espaces et les lieux. En s’appropriant et en recyclant des images existantes, ainsi que par son utilisation d’outils de montage numériques, Recollection aspire à une justice sur le terrain de l’espace, sur le territoire du cinéma, en déployant une nouvelle grammaire pour la politique et la justice sociales.

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Sur le « vol culturel » : appropriation, transformation et subversion

Dans sa réflexion à propos des vidéos réalisées par des fans (vidding), la spécialiste des médias Alexis Lothian décrit la pratique d’échantillonnage, de mashing, de remixing, de ripping caractéristique de cette sous-culture comme étant transformatrice : les fans, ou les « voleurs culturels » (un terme employé par Lothian), s’approprient illégalement du matériel existant, et réalisent des œuvres d’art qui existent non dans le domaine de la propriété intellectuelle, mais dans celui de la création et de la transformation [3]. Les voleurs culturels posent un défi et compliquent considérablement la logique de la propriété intellectuelle et du droit d’auteur, en ce sens qu’ils bouleversent les pratiques dominantes et restrictives de la production médiatique, tout comme celle de la distribution et de la circulation (vu que leur productions culturelles sont généralement disséminées sur Internet) [4]. Réalisée grâce à une pratique d’échantillonnage, de remixage et de réemploi transfigurant d’images trouvées dans diverses archives, Recollection peut être perçu comme le produit d’un voleur culturel, Aljafari, dont le processus et tout entier centré sur l’appropriation de matériel filmique existant, et sur la subversion de leur contenu narratif et sémiotique, afin de produire une œuvre originale. Bien qu’Aljafari ne soit pas (de façon affichée du moins) opposé aux médias corporatifs et leur mainmise sur l’agora numérique, son processus de production adopte une forme de piraterie et de transformation/destruction créatrice qui conteste le modèle dominant de la production et de la distribution des films, dirigée par une forme de domination capitaliste axée sur le profit. Recollection se positionne à l’intersection du politique, de la technologie, et de l’éthique de la création médiatique pour explorer le potentiel subversif d’une forme radicale et alternative de production culturelle.

Faire des films politiquement

Peut-on saisir Recollection d’Aljafari à travers le prisme de la distinction cruciale de Godard entre faire un film politique et faire un film politiquement ? Dans son manifeste de 1970, « Que faire ? », Jean-Luc Godard déclare qu’il s’agit de deux actions qui renvoient à des conceptions divergentes du monde. Faire des films politiques correspond à une conception idéaliste et métaphysique ; faire des films politiquement correspond, en revanche, à une conception marxiste et dialectique. Faire des films politiques veut dire comprendre le monde et décrire des situations, et « seulement ouvrir les yeux et les oreilles », alors que faire des films politiquement consiste à intervenir et activement transformer le monde, en se servant « des images et des sons comme les dents et les lèvres pour mordre [5].
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Recollection est certainement en ce sens un film fait politiquement, pas un film politique. Plutôt que de chercher à décrire et représenter l’oppression d’Israël, le film est une action politique en lui-même, il s’oppose à la violence coloniale, à la destruction et aux politiques de colonisations à travers un geste stratégique de réappropriation cinématographique (de façon métaphorique, à travers la reconstitution de Jaffa, à la lettre, en utilisant des images provenant de films américains et israéliens). Recollection est une intervention qui se sert du cinéma comme d’un outil permettant d’imaginer un passé différent (et partant, une autre histoire pour l’avenir) pour une terre et un peuple colonisés. En créant ce récit alternatif, Recollection essaie de surmonter la condition d’oppression du présent, et, ce faisant, ouvre un espace émancipatoire pour envisager un avenir différent et meilleur.

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Un cinéma de la révolution et de l’émancipation

Dans leur manifeste de 1969, Solanas et Getino proposent leur conception d’un « Troisième cinéma », qu’ils définissent comme un cinéma de la révolution et de la libération qui emboiterait le pas aux luttes anti-impérialistes et anti-coloniales des pays du Tiers-Monde. Le Troisième cinéma regroupe tous les films que le système capitaliste, impérialiste, colonialiste ne peut pas assimiler et/ou tous les films qui s’opposent ouvertement à ce système et aux images qu’il propose et dissémine. Le Troisième cinéma n’est pas défini par un ensemble fixe de normes esthétiques, mais plutôt est fondé sur sa capacité d’opposer et de subvertir le système tout en préparant le terrain culturel pour la révolution et la libération. Recollection poursuit des objectifs similaires, en déconstruisant les représentations coloniales de la Palestine, en reconstruisant et en ranimant des histoires effacées, des surfaces, des mémoires, des vies et des identités. Comme il a été suggéré plus tôt, Recollection met aussi à mal le modèle capitaliste dominant du système production et de distribution médiatique en s’appropriant et en utilisant des images protégées par le droit d’auteur sans citer ou mentionner les ayants-droits. Recollection dès lors peut être perçu comme un site de décolonisation et de subversion. Il détient aussi le pouvoir potentiel du Troisième cinéma en tant que médium militant puissant et comme plateforme de politisation. Pour Solanas et Getino, le Troisième cinéma est aussi un outil très efficace pour faire circuler l’information et activer la conscience politique des spectateurs. Participer à la projection d’un film devient pour le spectateur une « façon d’apprendre » : « La capacité de synthèse et de pénétration de l’image filmée, la possibilité d’un document vivant et d’une réalité nue, le pouvoir d’explication des moyens audio-visuels dépassent de loin n’importe quel autre moyen communication [6]. » Se peut-il que Recollection, en tant que « moyen audio-visuel », agisse comme une forme de communication capable d’attirer, de mobiliser et de politiser les spectateurs ? Pourrait-il être un « détonateur de prétexte » dans un processus de développement de connaissance qui, partant d’une expérience sensorielle, se transforme en pratique politique ?

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Traduction réalisée par André Habib.
Toutes les images de Recollection sont reproduites avec l’aimable autorisation du cinéaste.

Notes

[1Fernando Solanas et Octavio Getino, « L’heure des brasiers : vers un troisième cinéma ». Cinéma politique, no. 3, octobre 1975, p. 15.

[2Voir Kamal Aljafari, Nasrin Himada, « This Place They Dried from the Sea : An Interview with Kamal Aljafari, » Montreal Serai, 2010, article consulté le 15 janvier 2016, http://montrealserai.com/2010/09/28/this-place-they-dried-from-the-sea-an-interview-with-kamal-aljafari/

[3Alexis Lothian, « Living in a Den of Thieves : Fan Video and Digital Challenges to Ownership, » Cinema Journal, vol. 48, no. 4, 2009, p. 131-132.

[4Ibid., p.131.

[5Jean-Luc Godard, « Que faire ? », dans Documents, Paris, Centre Pompidou, 2006, p. 151.

[6Solanas et Getino, op. cit., p. 13.

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