Hors Champ

septembre/octobre 2016

Dossier : Les arts de la parole

Lettre à un ami cinéaste par un historien sans histoire

par Mathieu Lavigne
septembre / octobre 2016 26 octobre 2016

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Cher Godin,

Comme tu le sais, André m’a demandé d’écrire sur ton p’tit dernier. Drôle d’idée, moi qui ne fais que butiner le cinéma, restant en surface, l’ayant surtout côtoyé par accident. Un bel accident tout de même, qui m’aura notamment permis de te rencontrer. Plutôt que d’écrire sur ton film pour un lectorat qui m’est étranger, j’ai plutôt le goût de t’écrire, à toi, directement, à propos de ton film et de ce qui flotte dans son sillage, reprenant le fil d’une correspondance que nous entretenions il n’y a pas si longtemps, disons quelques années, échangeant alors sur Coltrane, puis Ayler, Ferron puis quelques partipristes dont ce cher Pierre Maheu [1], que tu évoques bellement dans tes Arts de la parole, voire que tu convoques, comme on le ferait d’un esprit. Un esprit porteur à la fois d’espoir (« que soit brisé l’écrou du golfe ! ») et de désespoir. On pourra ensuite jaser de tout cela devant un café, une bière noire, ou un Coke. En cannette ou en format deux litres, le cola ? Ce sera jour de fête, alors nous opterons pour de mignonnes bouteilles de verre.

La parole. Dans un texte récent [2], tu lances cette idée que le cinéma ne fait peut-être pas suffisamment confiance à la parole et à son pouvoir d’évocation. Faire confiance à la parole, c’est le pari que tu prends dans tes Arts du même nom, via le conte, les chants traditionnels. Même le saxophone, qui t’accompagne si souvent à l’écran, me semble être instrument de parole, donnant accès directement aux tripes, au cœur, à l’âme de celui qui en joue (on est pas très loin ici, il me semble, du pneuma grec et biblique [3]). Écrivant ceci, me revient en tête cette scène où Adam chante une complainte terre-neuvienne, pour ensuite la souligner avec son saxophone triste et beau.

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Que dit-elle cette parole renvoyant à une mythologie d’ici et parfois d’ailleurs, au conte, au folklore ? Dans mes modestes oreilles, il y a là un touchant désir de filiation. De s’inscrire dans la durée, dans une lignée, sans s’y limiter (ce qu’illustre bien Koroviev, cet étranger enquébécoisé doublé d’un policier-poète), désir bien à contre-courant qui a un petit quelque chose de mironien tout comme, il me semble, ton romantisme un brin candide. Et cette confiance dans la parole, c’est un peu lui accorder ce pouvoir de faire advenir les choses… Dire les choses, n’est-ce pas déjà leur donner vie, les faire exister ? Dire le pays incertain, c’est une manière de le sortir de l’ambiguïté. Même la dimension artisanale de ton film renvoie à une filiation ; celle de créer à partir du possible, du quotidien, une créativité émergeant des contraintes et qui veut s’exprimer par tous les moyens disponibles. Cet urgent besoin de dire et de porter la parole, par les mots ou les images ou les gestes, ne serait pas renié par nombre de nos poètes, cinéastes et artistes, d’hier et d’aujourd’hui. Me vient spontanément en tête une image de Borduas, à Paris, santé vacillante mais inspiré, devant L’Étoile noire [4]. Créer malgré tout.

À la confiance donnée à la parole, s’ajoute dans tes Arts une confiance donnée au silence. Me viennent des mots de Sartre, que je n’ai pourtant que si peu fréquenté : « se taire, ce n’est pas être muet, c’est refuser de parler, donc parler encore [5] ». Ce silence de Koroviev qui pour une rare fois plie les jambes et s’assoit. Un silence qui laisse parler l’image.

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À l’ardent désir de filiation qui teinte tes Arts de la parole s’acoquine celui de la gratuité. Il y a un refus chez toi d’un certain réductionnisme, une distance prise face à la raison omnipotente. Un besoin de « surprendre la réalité [6] », comme tu le dis si bien. « La vraie fonction de tous les arts a toujours été celle d’exprimer les nécessités de leur temps ; et c’est à cette fonction qu’il faut les ramener [7] », a dit Cesare Zavattini. Peut-être avons nous besoin de sortir d’une rationalité sans contrepoids asséchant, désenchantant le monde ? Cette gratuité, c’est un pied de nez à la logique utilitariste. Merci de nous en prémunir. Mais j’ai l’impression que l’on ne peut évoquer la quête du pays, présente en sous-texte dans tes Arts, de manière totalement gratuite. À mes yeux, le politique ne peut être gratuit, puisqu’il implique des choix. « Comprendre, c’est oublier d’aimer », disait Fernando Pessoa. Elle milite en ta faveur cette citation, j’imagine. Mais pourquoi ai-je l’impression que si le Québec se comprenait mieux, il arriverait par moment à s’aimer ?

Il n’y a que toi qui peux faire se côtoyer poésie, lyrisme, vulgarité et scènes de combats, citer visuellement Vermeer et faire une blague de coït d’âge primaire dans le même film. Une pure liberté face aux conventions. Un reflet aussi de ta culture éclectique. Mais le tout provoque parfois, chez moi, une impression d’autoréférentialité. Parfois, je me dis que tu es peut-être un peu trop présent dans tes films. Mais déjà, dans Les Arts de la parole, j’ai l’impression que tu t’exprimes, certes, mais que plus que jamais, tu y communiques, que tu établis avec l’auditoire, à tâtons, une certaine relation. J’ai eu la même impression avec Les temps difficiles [8] d’ailleurs. L’absence de compromis, la gratuité, bien sûr, mais peut-être aussi la générosité, le partage, le dialogue. Bref, tu sors tranquillement de toi. Signe que tes racines sont bien profondes, tu peux maintenant aller voir ailleurs si tu y es.

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Et Maheu. Je dois être honnête avec toi, fraternel ami : au moment de lire ton scénario et de voir pour la première fois tes Arts de la parole, s’affrontaient en moi la joie d’entendre parler de Maheu au cinéma et le vif désir non assouvi de voir le créateur derrière L’Interdit être sujet, et non prétexte, d’une œuvre. Un peu d’histoire fiction, pour se détendre : comment aurait réagi Maheu devant ton film ? Il aurait je crois été amusé de s’y voir en partie mythifié, déjà que Ferron avait débuté le travail, le faisant capitaine de son Saint-Élias [9], célèbre trois-mâts. Lui qui était fasciné par la mort, il y aurait peut-être vu une voie d’éternité intéressante : le mythe, avec son lointain noyau de vérité, lorsque bien entretenu par la tradition, peut traverser les siècles. Aurait-il apprécié cette scène où, claire référence à son documentaire Le Bonhomme, détresse et désir s’emmêlent, sur une partition de joual ? Puisqu’il s’agit ici non pas de moquer, mais d’illustrer une souffrance, pourquoi pas. Mais chez Maheu, il y avait ce désir de montrer une souffrance, une aliénation à la fois individuelle et collective.

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Yolande dans Le bonhomme (Pierre Maheu, 1972)
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L’interdit (Pierre Maheu, 1976)

Dans tes Arts, je ne suis pas certain que l’on saisisse, à travers cette scène, la dimension, voire la racine collective du mal-être exposé initialement par Maheu. Peut-être est-ce simplement là une autre illustration que la référence au collectif, aujourd’hui, ne va plus de soi. Tu le sais, Maheu aspirait à un « “ nous ” qui ne se fonderait pas sur l’annullement [sic] des “ moi ” qui le composent [10] ». C’est plutôt le « nous » qui s’est disloqué, atomisé, ces dernières décennies. Je reprends Zavattini : « La vraie fonction de tous les arts a toujours été celle d’exprimer les nécessités de leur temps ; et c’est à cette fonction qu’il faut les ramener ». Tu crois que le cinéma peut contribuer à retricoter des liens ? Avec ton approche artisanale et mettant en scène un Québec à la fois pluriel et enraciné, tu fais déjà un peu œuvre de tisserand [11], non ? Je le pense. Alors s’il-te-plaît, frère, continue à tisser.

Je t’embrasse,

Mathieu

Notes

[2Olivier Godin (avec l’aide précieuse d’Étienne Pilon), « Déjeuner avec Hamlet », Hors Champ, 22 septembre 2016. [http://www.horschamp.qc.ca/spip.php?article648

[5Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ?, Paris, Gallimard, 1975 [1948], p. 32.

[6Olivier Godin, « Faiseur de contes (notes pour une conversation) », Hors champ, janvier-février 2016. [http://www.horschamp.qc.ca/spip.php?article608

[9Jacques Ferron, Le Saint-Élias, Montréal, Typo, 1993 [1972].

[10Pierre Maheu, « Lettres de Pierre Maheu au “ Grand Inannexable ” », Possibles, vol. 29, nos 3-4 (été-automne 2005), p. 216. Cette lettre est adressée à Jacques Ferron et est datée du 9 septembre 1965.

[11Je m’inspire ici d’Abdennour Bidar et de son ouvrage Les Tisserands, Paris, Éditions les Liens qui Libèrent, 2016. Pour un survol : [http://www.rfi.fr/emission/20160612-2-bidar-philosophe-tisserands-tissu-dechire-monde-islam-contemporain] et [http://www.liberation.fr/debats/2016/05/05/abdennour-bidar-j-en-ai-marre-de-parler-du-voile_1450742

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