Hors Champ

Cinéma

of the North

Inventer l’Inuit pour mieux l’asservir

Le cinéma colonialiste et ses fantômes

par André Dudemaine
janvier / fevrier 2016 19 février 2016

* Les textes aux points de vue divers que nous publions sur l’affaire of the North ne reflètent pas la position de tous les membres du comité éditorial de HORS CHAMP.


Cela pourrait être l’histoire anecdotique de la faillite d’un cinéaste trop pressé qui, bâclant son travail, aura voulu court-circuiter le parcours obligé de tout documentariste consciencieux. Mais il y a plus. Of the North, le film de Dominic Gagnon, agit comme révélateur d’un discours colonialiste, officiellement enterré, mais qui accomplit pourtant, dans une dérive ethnocentrique avançant sous le masque d’un soi-disant cinéma expérimental, un retour remarqué sous les applaudissements d’une confrérie de laudateurs patentés.

Une démarche douteuse

Les images sont souvent trompeuses, voire mensongères. Une image tirée du réel le plus évident peut souvent induire une idée fausse.

Jean Marcel, grand médiéviste québécois, qui est tombé sous le charme de la Thaïlande où il file des jours heureux, en donne quelques exemples dans ses Lettres du Siam : quand un journaliste parle d’inquiétantes bandes de motards à Bangkok, ce qu’il a vu ce sont des motos-taxis au coin des rues ; un autre croit voir des masques anti-pollution quand, en réalité, c’est une façon pour le Thaïs atteints de ne pas propager la grippe…

Alors, que peut-on penser d’un individu qui, enfermé dans son salon, se mettrait à dresser sommairement le portrait d’une population qui lui est totalement étrangère avec quelques images glanées au petit bonheur la chance ? Toute personne sensée verrait là un exercice vain et prétentieux.

Or, of the North est justement une sélection de différents filmages amateurs attrapés ici et là sur le Web par un homme qui n’a jamais mis les pieds au Nord, n’a jamais côtoyé les populations autochtones des territoires nordiques, n’a jamais consulté de spécialistes des études inuites, ni potassé leurs publications. Voici pourtant que des personnes, elles-mêmes tout aussi ignorantes des réalités du Nord les unes que les autres, s’ébaubissent en louanges sur cette douteuse production disant que voir Of the North donne une expérience inédite de proximité avec les Inuits où on se sent « vivre parmi eux »(sic) [1], bien plus que dans tous les documentaires qui ont été précédemment réalisés, inspirés qu’ils étaient « d’une culpabilité refoulée » (sic) [2], et qu’il ne s’agit rien de moins que d’un renouvèlement radical du cinéma ethnographique (re-sic) [3].

En soi, cette lubie qui a gagné certains salons montréalais ou newyorkais, où on croit chic de se gargariser devant la mode du jour, ne mériterait pas qu’on s’y attarde. Mais, au-delà de cette futile agitation, il y a le contexte socio-politique dans lequel cette production s’inscrit ; ici s’ouvre un débat beaucoup plus large sur le rapport entre la société québécoise et les peuples autochtones, et sur la fonction de l’artiste dans la société.

La violence symbolique et l’image de la femme

L’analogie entre la terre et le corps féminin est une constante dans la plupart des mythes. Le mot fertilité désigne à la fois la parturiente et le sol nourricier. Dans les plus anciennes allégories, au moment du contact, on représente l’Amérique, le « nouveau » continent, comme une indigène lascive offerte aux assauts de qui viendra la prendre.

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Amerigo Vespucci découvrant l’Amérique, par Johannes Stradanus (vers 1580).

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of the North (2015)

La femme est, c’est un fait avéré, la première victime des armées triomphantes pour lesquelles le viol constitue une arme de guerre de plus. Pour soumettre, humilier, asservir, le droit de cuissage est la prérogative du conquérant.

Ainsi s’explique la véritable onde de choc qui a suivi la dénonciation d’abus sexuels par des femmes algonquines à l’endroit de policiers de la SQ à Val d’Or en octobre 2015. C’était soudain toute la force emmagasinée qui, après des années d’humiliation, se dresse avec une dignité retrouvée en résistance contre le colonialisme. Et d’où aussi, l’incompréhension des policiers eux-mêmes qui se sont sentis injustement montrés du doigt car maintenir les populations autochtones dans un état d’apathie et d’abattement faisant bien partie du programme de maintien de l’ordre existant, les agents de la SQ ont le sentiment du devoir accompli et refusent de porter le blâme.

La femme inuite, telle que représentée dans of the North, s’étend nue sur les genoux d’un macho redneck peut-être amené au Nord par les industries, ou offre son vagin grand ouvert à l’œil de la caméra. Ces images d’abandon sont complaisamment et longuement exhibées, sans perspective et sans commentaire, pour la seule délectation d’un regard graveleux. Et les discours de légitimation du film parlent tous en chœur de cette image dévoyée de la femme inuite, que fabrique systématiquement of The North, en termes jubilatoires : rire rabelaisien, geste transgressif libérateur, plaisirs délinquants, esthétique trash, etc. On est en pleine apologie de la politique d’appropriation du territoire, de ses ressources et de ses femmes. Cette représentation de la femme tient en fait en deux séquences, particulièrement symptomatiques, tel que le relève aussi la cinéaste inuite Alethea Arnaquq-Baril, dans une entrevue fort éclairante sur l’angle mort du film et de son contexte de légitimation (entrevue dans Art Threat).

Pas étonnant donc que ce sont d’abord des femmes inuites qui ont émis avec le plus de force des protestations contre le film de Dominic Gagnon. Le malaise physique, les insomnies, les nausées qu’ont provoqué chez elles le visionnement du film résultent de la douloureuse expérience pluri-générationnelles de la visée coloniale cherchant à exercer sa mainmise à la fois sur le territoire et sur leurs corps.

L’inconfort et la dissidence

Cette protestation dérange la possession tranquille que le colonialiste considère comme son droit. On voudrait une femme abandonnée et consentante pour jouir pleinement de la position dominante. D’où les efforts des amis de Gagnon pour faire passer les protestataires pour des spectatrices lambda hypersensibles, incapables de saisir les subtilités d’une proposition d’avant-garde, et des êtres qui ne réagissent que par émotivité (la raison étant, on le sait depuis Lafontaine, toujours du côté du plus fort). Dans la foulée, on ira jusqu’à propager la rumeur comme quoi, sous les auspices d’un journaliste de Voir, Tanya Taqaq et Dominic Gagnon seraient devenus les meilleurs amis du monde. Cette affabulation nous éclaire sur la nature de la pulsion unanimiste qui agite l’inconscient des sectateurs de Gagnon enfermés dans leur solipsisme vidéographique, là où ils ne veulent surtout pas être dérangés : on exige de pouvoir s’imaginer conquérant sur l’écran du fantasme où une femme indigène, volage et changeante, sera finalement séduite et subjuguée.

Ceux qui dénoncent le caractère raciste de cette opération se feront taxer de censeurs, voire d’intimidateurs. Dans Spirale, Jason Béliveau admet ne pas avoir vu le film mais tient à le défendre, parlant d’œuvres sacrifiées sur l’autel de la rectitude politique ; mais le seul exemple qu’il donne à l’appui de cette assertion, c’est qu’on ne puisse plus porter à sa guise des couvre-chefs amérindiens dans les concerts rock (!).

Tous ces propos qu’on emploie pour défendre la chose sont parfaitement éclairants sur le film et sa fonction : il s’agit de faire sauter les verrous, de se donner la permission de mépriser publiquement les peuples autochtones dans des actions d’avilissement et de dégradation. Il s’agit bien, derrière des gesticulations puériles auxquelles se livrent sans retenue des citadins blancs en pleine expérience régressive, de l’expression d’une violence symbolique par laquelle on vise à minorer le courant d’affirmation et de souveraineté des Premières Nations et des Inuits, en élaborant sous des formules prétendument artistiques, un rituel qui restitue le bon droit du dominant sur le dominé. Of the North est le pendant nord-américain de la quenelle de Dieudonné ; avec, cette fois, un alibi artistique qui permet à des jeunes gens de bonne société de jouer les hooligans tout en conservant leur statut d’intellos progressistes.

Autre élément révélateur : l’utilisation pirate des chants de Tanya Tagaq par Dominic Gagnon qui a subséquemment prétendu avoir cru que ces partitions étaient libres de droit, lorsque l’artiste inuite l’a menacé de poursuites judiciaires. Or M. Gagnon ayant déjà plusieurs films à son actif, connaît certainement les règles régissant les droits d’auteur et l’utilisation de la musique dans les films. Cette façon désinvolte de s’accaparer le travail d’une femme autochtone appartient à la même logique que nous venons de décrire, celle du conquistador auquel rien, et nulle, ne doit résister.

Autochtones : la parole barrée

Dans of the North, les Inuits montrés n’ont pas droit à la parole ou à la pensée. Ils sont simplement en représentation dans des situations triviales, grotesques ou déliquescentes. Le spectateur a ainsi devant lui, livré tout bête et tout cru, le tableau de chasse d’un prédateur de YouTube collectionneur d’abjections. Gagnon, c’est sans doute là sa seule originalité, recrée sur le plan cinématographique le dispositif du zoo humain où l’indigène est réduit au rang de bête spectaculaire sous l’œil généralement jouissif, ou parfois attristé, du voyeur que le spectateur du film devient.

Au milieu de la polémique, la revue 24 images publiera sous peu un numéro avec hommage à Dominic Gagnon. Quelle place y sera-t-il faite à la voix des femmes inuites ou aux opinions qui remettent en doute la pertinence de of the North ? Le souci éthique de présenter un aperçu juste de la diversité des points de vue devrait en effet avoir été le souci de la rédaction puisque la revue se veut « un lieu propice aux échanges d’idées ». Nous attendons avec impatience la publication prochaine.

Car nous voyons, autour du débat entourant of the North, se dessiner dans certains milieux de l’intelligentsia québécoise, une volonté d’oblitérer la parole de l’Autre en parallèle avec l’exigence, dans une relation fétichiste, de jouir sans entrave d’une représentation factice de l’indigène, construction mensongère par laquelle le colonialiste se sentira réconforté dans sa position. Certains préfèrent ainsi s’enfermer frileusement dans la cabane aux illusions plutôt que d’être exposés aux vents du monde réel, là-même où il faudrait s’infliger l’effort d’entamer un dialogue avec l’altérité.

Of the North, avec le détournement qu’il opère du sens et des propos d’images en soi assez peu signifiantes, est un joujou taillé sur mesure pour ceux qui s’adonnent à ce type d’onanisme représentationnel. Alibi ultime, certains de ces bouts de vidéos ayant pu être tournés par des Inuits, le film se donne comme un documentaire pris sur le vif par les acteurs eux-mêmes ; l’effet de réel des images se trouve redoublé de ce cachet d’origine que le réalisateur leur accole péremptoirement. Effacer autant que possible les traces de leurs manipulations : les faussaires n’agissent pas autrement.

Notes

[1Montal, Fabrice. L’auguste cas 2015-12 -1, http://revue24images.com/blogues-article-detail/2706

[2ibidem

[3« An innovative and deliberately provocative reinvention of the ethnographic documentary… » dans un « Museum Statement » publié par le Museum of the moving Image

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