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Chronique télévision

Le syndrome bobos

par Pierre Barrette
18 février 2013

Depuis quelques semaines, on peut voir à la télévision de courtes bandes publicitaires qui vantent la qualité de vie à Montréal en utilisant comme principal argument la proximité des résidants avec… les vedettes. Qu’est-ce à dire ? Que choisir d’habiter le Plateau, le quartier Rosemont ou le Centre-ville parce qu’on risque d’y croiser Cœur de Pirate ou René-Richard Cyr (les personnalités mises en scène par les pubs) constitue une décision rationnelle ? La stratégie me semble particulièrement débile, mais elle force tout de même la réflexion, et montre bien si ce n’était que cela la place extraordinaire que prend le vedettariat dans l’économie symbolique de notre hyper- (ou post-, ou méta-, ou « avancée », c’est selon…) modernité culturelle. Je serais tenté de désigner le phénomène de syndrome bobos, en référence bien entendu à la série éponyme mettant en vedettes Marc Labrèche et Anne Dorval interprétant Sandrine et Étienne Maxou, et pour qui « le Plateau est un endroit où il est impossible d’ouvrir sa porte de char sans ramasser un membre de l’Union des artistes en Roller blade ». Difficile, dans ce contexte, de ne pas faire de lien entre ces deux quidams que ne branchent que la branchitude la plus … branchée et la campagne publicitaire de la Ville de Montréal visant à séduire les jeunes couples, notamment.

Qu’est-ce qu’un Bobo ? On le sait, le terme est d’abord anglo-saxon et renvoie au Bourgeois Bohemians de David Brooks [1], un sociostyle un peu fourre-tout qui tente de saisir le caractère à la fois aisé et idéaliste (en France, on disait déjà gauche caviar) de ces individus, urbains, souvent de professions intellectuelles ou artistiques, qui partagent certains goûts, notamment en terme d’écologie… et de gastronomie (la cote allant aux produits du terroir et aux « aliments authentiques »). Si l’expression a fait mouche, c’est bien sûr parce qu’elle recouvre une réalité tout à fait tangible et visible, même si la sociologie traditionnelle est plutôt frileuse face à de telles catégorisations sauvages. Au Québec, le vocable a très rapidement été associé à la frange fortunée des habitants du Plateau Mont-Royal, son caractère « gentrificateur » collant tout à fait à la définition qu’on donne des bobos un peu partout en Amérique et en Europe, où ces derniers tendent en effet à investir d’anciens quartiers populaires.

Il est intéressant de noter en ce sens que l’émission opère par rapport à cette définition convenue de la catégorie socio-culturelle de « bobos » un déplacement assez significatif. C’est que les personnages de Sandrine et d’Étienne Maxou, souvent décrits à tort dans la presse comme des exemples d’une auto-dérision toute à l’honneur de leurs interprètes, sont au contraire de parfaits quidams qui tentent du mieux qu’ils le peuvent de se couvrir d’une part de l’aura des vedettes qu’ils « fréquentent » (ne serait-ce qu’en les croisant au Jean Coutu). Plutôt que des habitudes de vie, des goûts, des pratiques qui permettraient qu’on les associe aux Bobos du titre, c’est en fait leur désir d’appartenance à la « classe » des personnalités qui les caractérise le mieux. Les saynètes qui nous les montrent « en présence » de vraies personnalités constituent d’ailleurs l’ordinaire de cette émission, qui n’aime rien de mieux qu’imaginer des caméos pratiqués par les amis de la famille. Ce qui est mis en scène, ici, c’est donc bien moins la capacité de rire de soi du duo Labrèche\Dorval – qui sont, eux, de « vraies » vedettes – qu’une sorte de « mépris amusé » pour cette frange de la population qui, bien qu’elle ne fasse pas partie de la clique des élus, prétend aux mêmes avantages que celle-ci, si ce n’est au même statut, aux yeux d’une plèbe, elle, de toute façon complètement disqualifiée. En télévision plus qu’ailleurs, c’est toujours le manque d’authenticité qui est risible, jamais la notoriété considérée en elle-même.

Ce « syndrome bobo », qui prétend dire toute la bêtise qu’il y a d’aspirer à une gloriole injustifiée sous de fausses représentations, le Bye bye 2012 en offrait de juteux exemples. Véronique Cloutier en participante d’Occupation double ou en épouse de Justin Trudeau qui se contorsionne pour apparaître dans le même cadre que son célèbre époux, qu’est-ce que cela nous dit ? Qu’il y a quelque chose de malsain, de ridicule à vouloir à tout prix être dans l’œil des médias ; voilà bien une tendance de fond aujourd’hui qu’il est certes légitime de relever. Mais que penser d’une telle charge (ou encore de celle qui dénonçait le mercantilisme de RBO…) quand elle nous est servie par les plus visibles et vraisemblablement les plus habiles des personnalités à saturer les ondes de leur auguste présence ? Tournons les choses un peu différemment : que vaut la critique quand elle vise précisément un ensemble de traits de notre culture télévisuelle que ses porte-paroles contribuent eux-mêmes à renforcer un peu plus chaque jour ? N’y a-t-il pas nécessairement une forme de hiérarchie qui est implicitement postulée ici, quelque chose comme une « violence symbolique » telle décrite par Bourdieu, imposant subtilement au monde un ordre de signification selon lequel les places en « Olympe » se payent chèrement, et au mérite ?

Dans ce contexte, la publicité de la Ville de Montréal visant à « vendre la ville » comme un lieu de cohabitation entre le quidam et la star prend une couleur particulière. Elle nous montre combien les vedettes, cette « élite sans pouvoir » [2] que décrivait Alberoni dans les années 1960, est désormais une catégorie sociale de référence, bien plus significative de mon point de vue que ces bobos insignifiants, dont il est si facile de se moquer puisque personne ne s’y reconnaît vraiment. À l’ère de la visibilité, paraître dans l’œil des médias semble être devenu la plus sûre manière de prouver qu’on existe ; et tant pis si pour cela, la seule voie offerte est de s’assurer qu’on a Guy A. Lepage pour voisin.


image : Les Bobos, Télé-Québec.

Notes

[1David Brooks (2000) Bobos in Paradise : The New Upper Class and How They Got There, New York : Simon & Schuster.

[2Francesco Alberoni (1963) L’elite senza potere, Milano : Vita e pensiero.

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