Hors Champ

Cinéma

FNC 2012

LIGHT CONE, 1982-2012 : TRENTE ANS DE CINÉMA EXPÉRIMENTAL

par Emmanuel Lefrant
mardi 9 octobre 2012

Hors champ, en collaboration avec le collectif Double négatif, le Cinemaspace du Centre Segal et le Festival de nouveau cinéma, présentent deux soirées en hommage au distributeur de cinéma expérimental Light Cone, les 14 et 15 octobre 2012, à 18h30, ainsi qu’une soirée de performances du collectif Nominoë, le 16 octobre à 20h30.

Hors champ a demandé à Emmanuel Lefrant, cinéaste, directeur de Light Cone et membre du collectif Nominoë, de nous présenter cette coopérative de distribution qui célèbre ses trente ans cette année, ainsi que les magnifiques programmes qu’il présentera à Montréal.


Chez les amateurs de cinéma expérimental et d’avant-garde, du moins en Europe, on ne présente plus Light Cone. Fondée en 1982, avec l’ambition de mettre à disposition des programmateurs un catalogue de films qui relèvent exclusivement du cinéma expérimental, la structure s’est développée en trente ans au point d’être aujourd’hui, par son volume et son exhaustivité, la plus importante coopérative européenne de diffusion de ce type de cinématographie, et la deuxième au monde après The Film-Makers’ Cooperative de New York, cofondée par Jonas Mekas en 1962 (qui recense environ 5000 films).Yann Beauvais et Miles McKane, les deux cofondateurs, avaient établi très tôt, dès le début des années 1980, un important réseau d’amitiés et de complicités avec les cinéastes expérimentaux américains et internationaux. Ils ont aussi beaucoup œuvré pour nouer des liens forts avec les institutions muséales — le Centre Georges Pompidou notamment — afin d’offrir au cinéma expérimental une plus grande visibilité et une reconnaissance. La production d’écrits et les diverses publications dans lesquelles l’association et ses fondateurs se sont engagés ont également contribué à renforcer ce phénomène.

Si l’on réfléchit à Light Cone dans une perspective historique, on comprend que sa création répondait à un impératif précis : celui de refaire une histoire récente ratée, une histoire qui n’avait pas été couverte, ou partiellement. Mes conversations avec Yann Beauvais et Miles McKane m’ont permis de mieux cerner certains enjeux. A l’époque de la création de Light Cone, il s’agissait de créer un espace à partir duquel le cinéma expérimental puisse être vu. Une autre nécessité était de faire en sorte que le cinéma expérimental soit reconnu comme une pratique artistique. La première préoccupation était celle du cinéma contemporain, la question du patrimoine a surgit plus tard, lorsque Light Cone s’est intéressé à récupérer les films de Len Lye dont il existait quelques copies à la Cinémathèque française mais en mauvais état, et les films de Laszlò Moholy-Nagy qui n’étaient, eux, disponibles nulle part.

Deux coopératives existaient déjà à Paris : le Collectif Jeune Cinéma et Paris Film Coop, mais qui se déchiraient. « L’alternative, c’était de concevoir un autre espace et […] de permettre aux cinéastes de faire circuler leurs films et surtout de mettre en rapport, ce qui n’était pas fait à l’époque, le cinéma français avec la production étrangère. Et pas simplement pour voir les films une fois mais pour qu’ils soient en distribution et que cela permette d’autres échanges [1]. »

D’évidence, le catalogue ne s’est pas constitué en un jour. Selon la légende, Yann et Miles n’avaient que vingt copies de films conservées « sous le lit de leur studio » quand ils créèrent la coopérative, en 1982. Il existait, dès le début, un « premier cercle » de cinéastes français proche de la structure (Vivan Ostrovsky, Rose Lowder, Jakobois, Georges Rey, etc.) dont le travail était méconnu puisque leurs œuvres n’étaient pas ou peu accessibles. Rapidement, des cinéastes étrangers, certains de renom (Malcolm LeGrice ou Paul Sharits par exemple), ont rejoint la collection. Puis, au fil des années, les grandes figures du cinéma d’avant-garde : Germaine Dulac, Oskar Fischinger, Hans Richter, Len Lye, etc.

Light Cone distribue aujourd’hui près de 3600 œuvres : des copies de films Super-8, 35 mm et surtout 16mm, des œuvres de cinéma élargi (projections multi-écrans) ainsi que des films en vidéo analogique et numérique. Ces films ont été réalisés de 1905 à nos jours par plus de 650 artistes et cinéastes du monde entier. Tous les grands mouvements de l’avant-garde du XXe siècle y sont représentés : depuis les années 20, les avant-gardes d’entre-deux-guerres et d’après-guerre, le cinéma underground, le cinéma structurel jusqu’aux travaux de plasticiens. Le cinéma contemporain a lui aussi une grande place dans le catalogue avec environ 150 nouvelles acquisitions de films chaque année.

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Les étagères 16mm et 35mm de Light Cone

Histoire de l’image en mouvement

La collection réunit l’œuvre cinématographique complète d’artistes majeurs du XXe siècle, ainsi qu’un grand nombre de films que l’on ne voit que très rarement sur les écrans. Ce sont des films d’une importance capitale sur le plan non seulement du patrimoine mais aussi de l’histoire de l’image en mouvement.

- Un fond important de films des années vingt et trente, production filmique des avant-gardes de l’entre deux guerres (Adrian Brunel, Jean Cocteau, Marcel Duchamp, Germaine Dulac, Jean Painlevé, Oskar Fischinger, Fernand Léger, Len Lye, Laszlo Moholy-Nagy, Hans Richter, Walther Ruttmann, Henri Storck,...).

- Un échantillon de la production filmique des avant-gardes d’après-guerre (Lettrisme
d’ Isidore Isou et Maurice Lemaître, Maya Deren, James et John Whitney...).

Cinéma contemporain

Ce fond est le reflet à la fois des grandes tendances de la création après les années 1960 - avec des œuvres de cinéastes précurseurs et des cinématographies d’aujourd’hui. Y sont réunis :

- des films d’artistes, avec une excellente représentation de la scène artistique des années soixante et soixante-dix (Christian Boltanski, Daniel Buren, Jacques Monory, Paolo Gioli, Nancy Holt & Robert Smithson, Fluxus, Takahiko Iimura...)

- des œuvres relevant d’un cinéma personnel et subjectif (Jonas Mekas, Jerome Hill, Téo Hernandez, Nathaniel Dorsky, Ben Russell...),

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River rites (Ben Russell, 2011)

- des cinématographies du récit (Hollis Frampton, Barbara Sternberg, Gisèle Rapp-Meichler...)

- du cinéma dit de found-footage, montage d’images récupérées et détournées de leur contexte (Gustav Deutsch, V. Schreiner...) ou qui relèvent des pratiques de l’échantillonnage (Martin Arnold, Matthias Müller et Christoph Girardet, Cane Capovolto...).

- des films structurels (Peter Kubelka, Paul Sharits, Michael Snow, Ken Jacobs, Peter Gidal, John Smith, Rose Lowder, Werner Nekes...).

- des artistes travaillant directement sur ou avec le support cinématographique (Aldo Tambellini, Stan Brakhage, Hy Hirsh, Jose Antonio Sistiaga, Emmanuel Lefrant, Cécile Fontaine, Jürgen Reble, Frédérique Devaux…).

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Black trip #2 (Aldo Tambellini, 1967)

- des films évoquant un cinéma du corps et l’art de la performance (Kurt Kren, Carolee Schneemann, Valie Export...).

- un cinéma de l’engagement et de l’identité des minorités (Mike Hoolboom, Barbara Hammer, Yann Beauvais...)

- des œuvres envisageant le cinéma d’animation de manière expérimentale (Jordan Belson, Robert Breer, Stan Vanderbeek, Larry Cuba, Patrick Bokanowski, Jeff Scher...).

- des pratiques relevant du cinéma élargi (expanded cinema) : installations, multi-écrans, performances... et toute autre manière d’exposer ou d’appréhender le cinéma expérimental (Anthony McCall, Guy Sherwin, Paul Sharits..).

- des films issus des laboratoires cinématographiques d’artistes (Daïchi Saïto, Carl Brown, Olivier Fouchard, Nicolas Rey)

- des pratiques de plasticiens contemporains contiguës aux cinématographies expérimentales (Eija-Liisa Ahtila, Valérie Jouve, Flatform, Peter Miller).

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Li : The patterns of nature (John Nathan Campbell, 2007)

La collection de Light Cone donne une idée de l’éventail des pratiques et des approches employées par les cinéastes expérimentaux eux-mêmes. Le parti pris adopté ayant été dés l’origine de ne pas se constituer en défenseurs d’un courant ou d’une école cinématographique. Cette conception ouverte de l’histoire du 7e art n’exclut aucune époque ni aucun style relevant du spectre du cinéma expérimental. De la même façon, Light Cone a fait le choix de ne pas privilégier la diffusion d’une cinématographie expérimentale “nationale” (contrairement à SixPack en Autriche ou désormais le LUX à Londres). Ainsi, les cinéastes de la collection viennent du monde entier mais sont majoritairement situés aux alentours des principaux foyers de production que sont l’Amérique du Nord, l’Angleterre, l’Autriche et l’Allemagne, ainsi que la France.

Mais il ne faut pas oublier que l’objectif principal poursuivi par Light Cone est de favoriser la diffusion du cinéma expérimental dans le plus grand nombre de lieux possibles. Ce qui a conduit Light Cone à une forte ouverture sur le monde et à une présence marquée dans les festivals internationaux.

La circulation des copies est également facilitée par une politique tarifaire très différente de celle des circuits commerciaux et des impératifs raisonnables quant aux garanties exigées pour la location. Cette politique permet aux petites structures comme les associations, les écoles ou les associations universitaires d’accéder à des œuvres relevant en théorie du champ des cinémathèques ou des fonctions patrimoniales du Musée national d’art moderne.

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Vivre vite (Yves-Marie Mahé, 2008)

Promouvoir le cinéma expérimental, c’est permettre à ce cinéma d’exister : c’est-à-dire rendre accessibles les œuvres de ce cinéma - aujourd’hui partie intégrante de l’histoire de l’image en mouvement - mais aussi les montrer. Très tôt, Light Cone s’est donc doté d’une entité de diffusion appelée Scratch Projections dont le but est de favoriser l’exploration de l’histoire du cinéma expérimental et la visibilité des travaux d’artistes contemporains par le biais de projections régulières à Paris (séances monographiques ou thématiques, cartes blanches, soirées explorant les formes élargies du cinéma, etc.). Les séances thématiques sont l’occasion de confronter des œuvres de cinéastes qui n’appartiennent pas nécessairement à la même génération mais qui partagent néanmoins des préoccupations artistiques communes. Lors des séances monographiques et cartes blanches, Scratch Projection invite des artistes, des critiques ou des programmateurs à présenter leur travail. Par ailleurs, certaines des soirées organisées par Scratch Projection développent des liens avec des domaines artistiques souvent connexes, comme la musique ou la performance, qui donnent lieu à des concerts ou des événements dépassant le cadre traditionnel de la salle de projection cinématographique.

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Manual (Christoph Girardet, Matthias Müller, 2002)

En 2007, l’année des « 25 ans », Light Cone mettait en place Scratch Expanded, une manifestation se déroulant sur trois ou quatre jours et rendant hommage au cinéma dit « élargi » (expanded cinema), pratique héritée des "Light shows" dans les années 20 mais qui naît véritablement dans les années 70 (en Angleterre et aux États-Unis principalement) avec les multi-écrans et les installations cinématographiques. Ce questionnement des possibilités de l’expérience cinématographique demeure un pan essentiel du cinéma expérimental, notamment pour tous les artistes plasticiens qui se tournent vers l’art contemporain. Scratch Expanded a donc pour vocation de lui rendre hommage en proposant chaque année au public un vaste ensemble d’œuvres contemporaines et historiques et en invitant des performers à jouer en « live » leur dernière création. En six éditions, le public a ainsi pu assister aux performances d’artistes reconnus comme Bruce McCLure (USA), Malcolm LeGrice (UK), Jürgen Reble (Allemagne), William Raban (UK) ou encore Maurice Lemaître (France) et voir les installations d’Antony McCall (USA/UK), de Daïchi Saïto (Canada) ou bien de Paul Sharits (USA). En septembre 2012, plus de 400 personnes venaient assister à la soirée de clôture « 30 ans de Light Cone », preuve s’il en faut que la manifestation rencontre une large approbation du public.

Cette soirée organisée aux Voûtes dans le 13ème arrondissement de Paris n’était que le premier volet d’un certain nombre d’hommages que des lieux, dans le monde entier, ont tenu à rendre à Light Cone, avec comme point d’orgue une programmation de six séances « 30 ans de Light Cone » qui auront lieu au Centre Pompidou les 16, 17 et 18 novembre 2012 [2] . D’autres villes nous accueillent : Le Havre en France, Bruxelles et Gent en Belgique, Naples et Milan en Italie et le Festival du Nouveau Cinéma de Montréal au Canada. Pour ce dernier, sur les six séances pensées pour le Musée National d’Art Moderne, deux ont été retenues, qui donnent déjà un aperçu intéressant de la collection telle qu’elle existe aujourd’hui : « Figures » et « Collection Vivante ».

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Garden of earthly delights (Stan Brakhage, 1981)

La première séance (« Figures ») se veut être le reflet des avant-gardes d’après-guerre et des grandes tendances de la création cinématographique après les années 1960 - avec des œuvres de cinéastes précurseurs, devenus aujourd’hui de véritables figures dans le monde du cinéma expérimental ou celui de l’art contemporain. Le fait que dans ce programme ne figurent que trois cinéastes français (M. Lemaître, C. Boltanski et P. Bokanowski) mais pas moins de sept nationalités différentes illustrent bien ce que nous disions plus haut : le caractère international du catalogue de Light Cone. Cette séance est un parcours, non exhaustif bien entendu, à travers les grands mouvements d’avant-garde qui ont jalonné la seconde moitié du siècle : le cinéma structurel anglais et autrichien (Guy Sherwin, Peter Kubelka), le cinéma underground américain (Jonas Mekas, Stan Brakhage, Robert Breer), le cinéma des plasticiens (Eija-Liisa Ahtila, Christian Boltanski, Paul Sharits), etc.

Si le catalogue Light Cone réunit un important fonds patrimonial [3], la création cinématographique contemporaine qui y est représentée en fait néanmoins une véritable collection vivante. Depuis toujours, Light Cone favorise la visibilité des travaux d’artistes contemporains, notamment par le biais des projections régulières dont nous parlions plus haut. Ces projections ont marqué (et continuent de le faire) l’engagement d’artistes - cinéastes et plasticiens - envers une pratique de cinéma radicale et sont devenues un lieu permanent d’échanges et de questionnement sur l’histoire et les pratiques contemporaines de l’image en mouvement. Cette deuxième séance « Collection Vivante », propose ainsi un aperçu des œuvres contemporaines marquantes du catalogue de Light Cone, les films de ce programme ayant pour la plupart sillonnés les festivals du monde entier, de Rotterdam à Toronto, de New York à Oberhausen [4].

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Parties visibles et invisibles d’un ensemble sous tension (Emmanuel Lefrant, 2009)


Let there be Light Cone ! 30 ans de cinéma expérimental est un programme présenté par Hors champ, le collectif Double négatif, le Cinemaspace du Centre Ségal, dans le cadre du FNC. Il a été rendu possible grâce à l’aide du Conseil des arts de Montréal.

Notes

[1Lire « Rencontre avec Yann Beauvais » : http://www.derives.tv/Rencontre-avec-yann-beauvais

[2Voir la programmation complète des séances « 30 ans de Light Cone » : http://lightcone.org/fr/news-288-les-30-ans-de-light-cone-au-centre-pompidou.html

[3Une autre séance qui est programmée au Centre Pompidou porte sur les avant-gardes historiques d’avant guerre.

[4Dans le programme original présenté au Centre Pompidou étaient inclus des films récents de Christopher Becks, Daïchi Saïto et Félix Dufour-Laperrière, tous issus de Montréal et distribués à Light Cone. Ces films ayant déjà circulé au Québec, nous avons fait le choix de ne pas les montrer une nouvelle fois.

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