Hors Champ

juillet / août 2019

SEUL MARKER (1921-2012)

par André Habib
11 août 2012

Il y a quelques jours, nous apprenions la triste nouvelle de la disparition de Chris Marker, le lendemain de ses 91 ans. Ironie du hasard ou logique implacable de celui qui aura su voir l’imbrication permanente des naissances et des morts, des deuils et des joies. Cette spirale du temps, qui l’avait tant marqué dans Vertigo, l’aura accompagné jusqu’à sa dernière heure.


Comme pour Rohmer, Antonioni ou Bergman, l’âge ne change rien à la chose : une disparition aussi majeure laisse un vide immense sur la planète cinéma et, dans le cas de Marker, sur toutes les planètes, petites et grandes, qu’il a touchées, en en réinventant à chaque fois la géométrie : photographie, roman, journalisme, essai, critique, installation, Web, guide de voyage, CD-Rom interactif, blog, etc. Marker a, comme tous les chats dignes de ce nom, eu neuf (ou dans son cas dix) vies.

Avant d’être l’auteur de La jetée, du Fond de l’air est rouge, de Sans soleil ou d’Immemory One (à quoi on limite souvent son œuvre), Marker fut membre de la résistance durant le Seconde guerre mondiale, animateur dans le groupe « Peuple et Culture » (où il rencontre André Bazin, Alain Resnais), auteur de nouvelles, de poèmes, d’essais passionnants et de critiques de toutes sortes (sur le jazz, la culture, le cinéma d’animation, les zoos, les voyages, etc.) publiées dans Le Mercure de France, Esprit, les Cahiers du cinéma (il faut relire notamment sa critique magnifique d’Orphée en 1948, il avait 27 ans), auteur d’un roman (Le cœur net, 1949) et d’une monographie sur Jean Giraudoux (1952), initiateur, en 1954, de la collection « Petite planète » qui inventa, à peu de choses près, le guide de voyage moderne ; collaborateur (au montage, au commentaire) de Resnais sur Nuit et Brouillard, auteur aussi du commentaire de Toute la mémoire du monde et Les statues meurent aussi, qu’il coréalise avec Resnais, auteur de recueils de photographies (il réinvente le genre avec les Coréennes, 1956)… Et nous ne sommes encore qu’au milieu des années 50. Son premier film, Olympia, est de 1952. C’est avec Dimanche à Pékin (1956) et Lettres de Sibérie (1958) que le style, le regard de Marker s’imposeront — attirant déjà l’admiration d’André Bazin qui écrira quelques lignes décisives qui s’appliquent, depuis, à toute son œuvre.

Que retenir, autrement, de cette œuvre foisonnante. On pourrait citer, au hasard, qu’il est l’initiateur, avec Le joli mai, d’un style particulier de cinéma vérité (qui montre qu’un film peut être direct ET avec un commentaire en voix-off) et qu’il croise sur son tournage la troupe de Rouch/Morin qui tournait Chronique d’un été, qu’il est le créateur, avec La jetée, de l’un des plus parfaits film de science fiction qui soit (avec L’ambassade, 2086 et Level Five) et qui demeure, malgré tout ce qu’on a pu écrire, l’un des objets les plus mystérieux, complexe et profond, qui cache encore mille secrets dans son écrin ; qu’il fut l’instigateur de l’un des plus important mouvement d’avant-garde politique de la seconde moitié du XXe siècle, inspiré par l’aventure du ciné-train de Medvedkine, qui va des cinétracts à l’expérience collective (ouvriers et cinéastes) des Groupes Medvedkine, des tournages au Chili, à Moscou, à Cuba, à Prague, en Argentine (la série On vous parle de…), à Washington, sur les campus des universités américaines, sur les barricades de Mai à Paris, à prendre le pouls, ici et là, et dresser la carte des multiples foyers de résistance et des lieux où l’histoire s’écrit, pour le meilleur et pour le pire. Marker est aussi l’auteur de l’une des premières vraies grandes œuvres numériques interactives, le CD-Rom Immemory One, d’installations vidéos somptueuses (Photo Browse, Silent Movie), dont la plus récente, adaptation imagée du poème d’Eliot, The Hollow Men (2005), fut présentée à Montréal en 2007. Il est aussi le créateur de superbes expositions et de livres de photographies (récemment, Staring Back, en 2007 et A Farewell to Movies en 2008), une série de dix épisodes d’une heure sur l’héritage de la Grèce (L’héritage de la chouette, 1989) diffusé clandestinement depuis sa création, de documentaires sur des amis, des artistes qu’il admirait, et des copains de combat (Montand, Signoret, Maspero, Medvedkine, Tarkovski, Kurosawa, Allende, etc.). Il est aussi le créateur de personnages extraordinaires, Sandor Krasna, Guillaume-en-Egypte, d’un bestiaire émouvant, fait de chouettes et de chats, d’éléphant, d’ours et de souris, médiateurs, compagnons, porte-parole et avatars de celui dont on ne possède qu’une poignée de photos, dont on ne connaît, de son enfance, que celle qu’il nous en dit — et comment lui faire confiance ? — dans Immemory, lui qui renonça très tôt à l’aristocratique Christian-François Bouche-Villeneuve au profit du plus fulgurant Chris. Marker.

Que dire de plus ? Tant. Dire par exemple que Marker aura traversé ce bien long demi-siècle, combinant les traits d’un homme de la Renaissance et ceux d’un homme venu du futur. Autant dire qu’il aura été un de seuls vrais contemporains de son temps. Être le contemporain de son temps, c’est une vigilance, faite d’intuition, pour les lieux où l’histoire — la petite et la grande — s’écrira, et y être présent : en Sibérie en 1956, en Chine en 1958, à Cuba en 1960, en Israël en 1961, dans les bidonvilles en banlieue de Paris, peuplés par une immigration algérienne en 1961, à Washington, en 1967, pour les premières manifestations contre la guerre du Vietnam, dans les usines de la Rhadioceta, à Paris, dès 1967, en Amérique latine, au Japon, pour les jeux olympiques, et par la suite, pour documenter cette culture qui n’aura cessé, comme la culture russe (ce sont les deux pôles de son identité d’exilé), de le fasciner et de stimuler sa création. Il sera, bien sûr, à Berlin, en 1989, à Sarajevo, en 1990, dans les rues de Paris, encore, au début des années 2000 (revoir son très beau Chats perchés). Mais être présent à l’histoire, c’est d’abord et avant tout déceler, dans ce présent, la part de passé qu’elle réactive ou réinvente ; c’est aussi savoir, d’avance, qu’on « ne sait jamais ce qu’on filme », comme on peut entendre sur le commentaire du Fond de l’air est rouge, c’est-à-dire que tout présent, en même qu’il est lieu d’une rencontre fulgurante avec un autre passé qui lui coexiste, est déjà le souvenir d’un avenir. Les signes sont parmi nous, comme nous le rappelait son illustre homologue Suisse. C’est la leçon de l’histoire, auquel La jetée aura donné la plus belle amplification fictionnelle, et qui traverse toute l’œuvre de Marker (et accessoirement la pensée du temps de St-Augustin et de Bergson).

Avec Marker, c’est une page de l’histoire du siècle qui se tourne, une partie de la mémoire du monde qui disparaît, un des plus grands créateurs du XXe et XXIe siècle qui nous quitte, parti rejoindre Simone, Romy, Yves, Andreï, Aleksander, Guillaume, Akira, et nombre d’autres qui auront été ses amis, proches et lointains. Il a été, pour nombre de nous, un fidèle compagnon, complice de nos vies, une chouette aux grands yeux qui veillait sur nous. Il sera seulement un peu plus haut perché, désormais, mais continuera, à travers son œuvre immense, à veiller sur les avenirs et les avatars de notre mémoire.

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Le dossier que nous réunissons ici dans l’urgence regroupe des textes parus dans Hors champ, qu’on redonne à lire à nos lecteurs :
Chris Marker et ses lettres des pays lointains
Ceci n’est pas une rétrospective
Présence de Marker, notes sur Paris 1900

Auxquels s’ajoutent deux nouveaux textes inédits :
Doc-commenter l’Histoire
Vestiges du vertige

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