Hors Champ

Cinéma

Chronique du détail (1)

SUR THE VIRGIN SUICIDES

par André Habib
vendredi 17 février 2012

Nous inaugurons ici une nouvelle chronique à Hors champ, qui cherche, à travers des textes relativement courts, à approfondir une impression vécue au contact d’un film, et tout particulièrement d’un détail dans un film particulier (un son, un objet, un motif). Dans l’esprit du texte sur « Le verre de lait » paru en mai 2011, mais à une échelle plus modeste, ces « Chroniques du détail » ne chercheront pas autre chose qu’à prolonger le plaisir intime et privé des cinéphiles ordinaires que nous sommes, et de l’offrir en partage.


Revu The Virgin Suicides de Sofia Coppola à la Cinémathèque québécoise la semaine dernière, dans le cadre du très beau programme consacré à la Doom Generation. Mon souvenir de ce film consistait en trois choses (du plus général au plus particulier) : 1) le film était bon, sans doute le meilleur de la réalisatrice, le plus honnête, intime, personnel qu’elle ait réalisé ; 2) le scénario était remarquable, et particulièrement en ce qui concernait la position énonciatrice du film, c’est-à-dire l’idée brillante — qui est sans doute celle du romancier, Jeffrey Eugenides, mais c’est secondaire — de faire raconter le film du point de vue des garçons amoureux fou des filles ; 3) une image d’un groupe de jeunes nymphes aux longs cheveux blonds et aux dents trop blanches (4 ou 5, je ne me souvenais plus ?), marchant au ralenti, filmées avec une lentille vaselinée, dans des plans qui évoquent — soupçon de pédophilie en moins — les photographies de David Hamilton. C’était avant d’avoir revu le film. Il se trouve que The Virgin Suicides c’est bien plus, bien mieux que tout cela (et la projection en salle permettait de révéler quantité de détails que le DVD avait sans doute laissés à l’époque invisibles ou peu audibles). Le film regorge d’idées riches, de trouvailles remarquables, et repose sur une distribution qui brille par sa justesse (Kathleen Turner, magnifique Kirsten Dunst, même James Wood, etc.). D’ailleurs, dans ce film, tout est juste (pas nécessairement vrai, simplement juste) : de la photographie d’Ed Lachman (avec Harry Savides, l’un des plus grands directeurs photos vivant aujourd’hui) à la couleur des lampadaires, du vernis à ongle à la trame sonore, à tel point qu’une critique sur ce film pourrait n’être qu’une longue liste de choses qui y sonnent « justes ».

Mais plutôt que de cela, j’aimerais m’attarder à un détail, deux détails en fait, deux moments précis (bien entendu anodins par rapport à la trame principale du film), qui sonnent justes précisément parce qu’ils témoignent d’une sorte de « fausse note ». Ces deux moments — bizarres à bien y penser, mais c’est le propre des détails parfois — sont fait de la même matière, physique et sonore : le bruit (sonore, tactile) du plastique.

Premier détail. On a eu l’idée d’une fête (la première de la famille Lisbon) — suggérée par le psychiatre — pour égayer la petite suicidaire Cecilia, qui porte encore des bandages blancs enroulés autour de ses petits poignets tailladés. Comme dans toutes les fêtes de banlieue américaines, la fête se déroule au basement et on accroche des ballons de couleurs aux rampes des escaliers avec du scotch-tape. Le son (je devrais dire « mon son ») apparaît pour la première fois là : son intime, familier, banal et anodin du scotch-tape qu’on déroule, qu’on déchire, qu’on colle. Son qui n’est pas distinct d’une certaine tactilité, voire d’une certaine odeur (le scotch est le moins visuel des objets cinématographiques) : la scène nous redonne la sensation de cette fine couche de pellicule collante qui adhère au doigt, qu’on déchire, qu’on lisse du pouce. C’est cette chose curieuse, cette sensation retrouvée du scotch-tape — ce n’est pas la « madeleine » de Proust, mais bon — que j’éprouve, au moment où l’on voit les jeunes filles coller des ballons sur la rampe de l’escalier[Je note au passage que, en revoyant la scène du film en DVD, ce n’est pas du tout ainsi qu’elle se déroule… C’est le père qui accroche les ballons (en faisant un nœud, et pas avec du scotch) à la rampe, non les filles. Je le dis, par probité, puisque mon souvenir à beau avoir imparfait, l’impression, elle, est juste.]. Vu qu’il faut essayer de cacher les apparences et partant, les bandages de Cecilia, on décide de se servir des mêmes bandes de scotch-tape pour fixer sur ces petits poignets des petits bracelets de couleurs en plastique, et vu que la surface n’est pas lisse, n’adhère pas bien, le plastique du scotch craque un peu, fait des « grumeaux », colle mal. « There. Is that ok ? » Tout le monde sourit (dans la salle), puisque on voit bien que c’est faux, que ça fait faux. La fête se déroule, gênante comme toutes les fêtes d’adolescents en banlieue. On boit du punch, on essaie de danser. On sourit. On dit des banalités. Cecilia s’ennuie. Un trisomique fait le clown. Soudain, Cecilia arrache les scotch-tape de ses poignets (le son précis du plastique qui craque). La mascarade a assez duré : « Can I be excused. » Quelques instants plus tard, le corps de Cecilia est retrouvé embroché sur la grille devant la maison (même si l’image est plutôt celle d’une belle-au-bois-dormant, simplement allongée à l’horizontal dans son lit). Je ne sais pourquoi, mais j’ai toujours le son du plastique qui craque dans ma tête, mêlé à celui du froissement des petits bracelets de couleur de plastique.

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Deuxième moment. On a permis aux filles (une première dans la famille Lisbon) de sortir au « homecoming dance » (ces institutions, parmi d’autres, qui n’existent que dans le monde anglo-américain, et dont des films comme The Virgin Suicides font l’ethnographie). Les garçons ont mis des beaux costumes, les filles ont confectionné des robes, ajustées par la mère. Comme on le sait, le rituel — car tout est question de rituel — veut que le garçon apporte un corsage de fleur, empaqueté dans sa petite boite de plastique, et qu’il l’épingle au corsage de la jeune fille. « We got white ones. We didn’t know what you were wearing, and the flower guy said that white would go with anything ». Tout cela est mignon et gênant. Et puis les garçons essaient tour à tour d’ouvrir leurs boîtes de plastique pour libérer le corsage de fleur. Et on sourit parce que tout ceci sonne faux, ce son de plastique qui craque, cette obédience aux rituels, et tout le monde rit, faute de mieux. Je ne sais pourquoi — les deux scènes n’ont aucun lien « rationnel » —, mais ce bruit de boîte de plastique a évoqué les petites bandelettes de scotch-tape qui craquent en s’arrachant des poignets de Cecilia.

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The Virgin Suicides, Sofia Coppola, 2000

Ce que je remarque c’est que, dans les deux cas, le son du plastique est une sorte de prélude à la tragédie : le suicide de Cecilia ; le découchage de Lux qui fait débouler l’intrigue (l’enfermement des filles — enfermées comme les fleurs de corsage dans un monde plastique —, et le suicide collectif qui en découle).

Comme si toute la fascination qu’exerce ce film tenait à ce genre de détails, ce presque rien, ces petits bruits [1], ces petits bouts de scotch-tape, qui font que tout se tient, solidairement, malgré les apparences.

Notes

[1Une des phrases les plus remarquables du film, dite par un des garçons : « Our job was merely to create the noise that seemed to fascinate them. » Retournée, la phrase indiquerait que le travail de ce film, c’est aussi cela : de créer des bruits qui ont le magnifique loisir de nous fasciner.

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