Hors Champ

septembre/octobre 2017

Épopée - l’état du moment

UN ÉTAT ET DES VARIATIONS

par André Habib
14 février 2012

Ce texte fut prononcé suite à la projection de Épopée – l’état du moment à la Cinémathèque québécoise le 4 février 2012, au cours d’une discussion à laquelle ont pris part différents participants du projet, des intervenants sociaux et des universitaires. Je tiens à remercier France Choinière et l’équipe de la Galerie Dazibao, qui ont rendu possible la présentation de Épopée – l’état des lieux à la salle Fernand-Séguin de la Cinémathèque durant le mois de janvier, ainsi que Fabrice Montal et Diane Poitras qui ont organisé la rétrospective des films de Rodrigue Jean à la Cinémathèque québécois cet hiver.


Cette semaine j’ai donné un cours sur Debord (lundi) et un cours sur Bazin (mercredi) et dans les interstices je pensais à ce que j’allais bien pouvoir vous dire aujourd’hui. C’est dans cet esprit, écartelé entre ces pôles moins antinomiques qu’il n’y paraît à première vue, entre les « dérives psychogéographiques » de Debord et le « réel halluciné » dont parle Bazin — et qui disent tous deux quelque chose des parcours et des réalités d’Épopée — que je suis parvenu à rassembler 2-3 idées — ce sera très court — à propos de ce travail et de cette oeuvre [1].


À ma question un peu bête : « Ça ressemble à quoi les films que vous faites pour Épopée ? Fiction, documentaire ? » Rodrigue m’avait répondu à l’époque : « C’est des états… des espèces d’états. »

Des espèces d’états. Rentrer dans Épopée [2], en effet, sous une forme ou une autre, c’est se mesurer à des états, à toute sorte d’états — états d’âmes, état de fièvre, états seconds, état d’attente, état de choc, mais aussi à l’État policer, au contrôle de l’État — qui nous laissent en général — nous venons d’en faire l’épreuve — dans tous nos états. Chacun le sien.

C’est peut-être de cet état, de ces états, de notre état, en ce moment, que je voudrais parler, l’état dans lequel cette œuvre collective, Épopée [3], et les films de Rodrigue — qui ne sont en général pas moins collectifs — plus généralement nous laissent. Ils nous laissent, bel et bien, comme si le film nous disait à chaque fois, après chaque visionnement, non sans bienveillance : « Je te laisse, maintenant, à toi de t’arranger avec ça, j’ai faite ma job, à toi de faire la tienne, débrouille-toi ».

Revoir Yellowknife il y a quelques semaines, un des soirs de cette magnifique rétrospective, m’a rappelé exactement l’état dans lequel le film m’avait plongé la première fois : dans l’état de celui qui se demande : « qu’est-ce que je fais avec ça maintenant ! » Mi-comateux, mi-exalté, en tous les cas bouleversé, titubant, en sortant du Cinéma Impérial, en 2002, il y a dix ans, et, un peu maso finalement, je n’avais pas trouvé de meilleure réponse à cet état qu’à me reprendre un billet pour la séance suivante, puisque de toute façon la maladie est aussi dans le vaccin qui le guérit. J’ai retrouvé les quelques pages que j’avais gribouillées à l’époque sur ce film [4] – cela aussi faisait partie de la cure. Je terminais en écrivant (j’ai corrigé un peu la phrase, même si je ne suis toujours pas certain de savoir ce qu’elle veut dire) :

« Yellowknife nous donne ce qu’il nous retire, et dans ce double mouvement d’avance et de retrait, il fait exister une douleur à l’image, douleur à laquelle notre paysage cinématographique ne nous avait pas habituée. Nous ne sommes pas, pour autant, rassurés d’avance. »

Cette douleur — qui n’est pas un apitoiement, ni un larmoiement, ni même un état psychologique — c’est plutôt, tel que je le vois aujourd’hui, cet état permanent d’intensification des choses à l’image, du monde visible. Cette douleur, c’est dans tous les films de Rodrigue et ceux du projet Épopée qu’elle se retrouve, qu’elle a continué de me troubler, et d’inquiéter — il faut bien le rappeler — notre beau paysage cinématographique, qui veut tellement se rassurer d’avance sur sa propre santé qu’il refuse de voir les symptômes partout criants de sa maladie, les signes de son propre suicide permanent. (Ça me rappelle la phrase de Deleuze, citée dans l’excellent dossier de la revue 24 images consacré à Épopée, « Plutôt la mort que la santé qu’on nous propose »). Cette douleur-là, il est impossible de s’en accommoder, de s’y habituer. On ne s’habitue pas à la douleur d’Hommes à louer, pas plus qu’à celle de Lost Song, à celle de La voix des rivières ou de L’extrême frontière, ni à celle d’Épopée.

Il y a une phrase paradoxale et belle de Godard, qu’il détourne de Léon Bloy, qui me vient à l’instant : « L’homme a dans son pauvre cœur des endroits qui n’existent pas encore, mais où la douleur entre afin qu’ils soient. » Je ne sais pas s’il y a une façon plus juste de nommer cet endroit qui existe par la douleur qui s’y loge, et qui apparaît en nous aux contacts de ces films ?

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À force de tourner les mots, je ne trouve pas non plus de meilleure définition pour parler de la matière d’Épopée : des agencements et des successions d’états intensifs : états seconds, états de stupeur, état délirant, états de grâce aussi. Et cela, au fond, c’est vrai de tous les films de Rodrigue, depuis La déroute. Je ne referai pas la liste, puisque c’est peut-être la seule chose que son cinéma cherche, traque et rend visible : une parole qui traverse un corps, un corps qui n’en peut plus et chavire, l’état que produit le manque sur un visage, une voix qui s’arrache soudain au murmure du monde et qui fait que tout, tout à coup, s’arrête pour nous, frappés de stupeur par la beauté — toujours impure, convulsive — de ce qu’on voit et qu’on entend (une voix, un corps tout entier qui nous récite Baudelaire, qui chante Gérard Leblanc, la voix de Patsy Galant, de Marie-Jo Thério, de Suzi Leblanc). Dans presque tous les films de Rodrigue, il y a des scènes de chant, jusque dans la scène finale d’Épopée – l’état du moment — scène dont on ne se remet pas facilement, où un travesti du nom de Mélodie chante dans un karaoke Qui a le droit ? de Patrick Bruel. Cette scène aurait pu être pathétique, alors que, par l’intensité qui s’y loge, tout à coup, nous ressentons tous au plus profond de nous-même que tout le film que l’on vient de voir se rassemble, se recroqueville, dans une espèce d’état de grâce, autour des mots prononcés, s’accroche cette voix qui peine, qui semblent vouloir racheter toute la douleur accumulée et que le film emmagasine depuis le début. Mais on n’est toujours pas rassurés d’avance… De quoi le serait-on ?

Des espèces d’états. Ces films sont aussi des espèces d’états d’une autre manière : les titres d’Épopée le disent de façon explicite : L’état des lieux (côté galerie) ; l’état du moment (côté long-métrage). Ces films prennent acte de leur situation concrète, la situation qu’ils ont bâtie, construite, du temps et du lieu où ils en sont : ils nous disent : « comment ils en sont arrivés là » et ils nous demandent sans y répondre : « Comment en sommes-nous arrivés là ? » Au-delà du film, c’est bien, à chaque fois, et à chacun de ces films — et devant chaque grand film —, quand on y pense, la même question. « Comment en sommes-nous arrivés là ? » Et faute de contenir la réponse à la seule question qui compte au fond et qui mérite que l’on se pose continuellement, chacun des films a au moins le mérite de dresser, un peu honnêtement, un état des lieux, un état du moment : c’est toujours de ça que nous parlent, que nous crient ces films. Lost Song — qui est en même temps un des films les plus lumineux, tendres et beaux de Rodrigue — est aussi un film qui est contemporain des bombes au phosphore larguées sur Gaza, des bévues de l’OTAN en Afghanistan qui tuent les femmes et les enfants qu’on était censé aller protéger. C’est ce que Rodrigue disait aux braves gens à Toronto et ailleurs qui voulaient tant être rassurés d’avance sur ce qu’ils pensaient avoir vus dans ce film : ces films disent, à leur manière, et à chaque fois différemment, une certaine situation du monde qui les englobe et auquel ils répondent, auquel ils résistent, à propos desquels, toujours à leur manière, ils témoignent. État des lieux, état du moment, une espèce d’état du monde, des espèces d’états généraux permanents, constamment relancés. À nous de jouer.

Épopée est après tout contemporain du mouvement Occupy, du comité du visible et du collectif À tout prendre, des symptômes indubitables et irréversibles de la faillite d’un certain modèle capitaliste, contemporain aussi de la privatisation imminente de Téléfilm, de l’une des plus sordides expropriations par un producteur dont notre industrie qui est censé valoriser le cinéma d’auteur s’est montrée coupable, contemporain de la confiscation des fonds culturels dévolus aux numériques par des compagnies de publicité, de l’assassinat dans Montréal Nord de Mario Hamel et Patrick Limoges, du naufrage de l’Europe et de la faillite de Kodak.

« On est rendus là ? non ? » est la phrase que Rodrigue répète le plus souvent. Et dieu seul sait que cette phrase n’a pas de quoi nous rassurer sur l’état du moment.

En attendant, et faute de mieux, nous sommes tous encore ici.

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Notes

[1Une version de cet article paraîtra également dans la revue Liberté d’ici quelques mois.

[2La version web du projet Épopée se trouve à l’adresse http://epopee.me.

[3L’équipe d’Épopée : Rodrigue Jean et Hubert Caron Guay (réalisation), François Tremblay (assistant à la réalisation), Mathieu Laverdière et Etienne Roussy (images), Mathieu Bouchard-Malo et Ariane Pétel-Despots (montage), Étienne Bergeron, Cyril Bourseaux, Marie-Hélène L. Delorme, Véronique Levasseur, Guyaume Robitaille, Bruno Bélanger (son).

[4On trouvera l’article ici.

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