Hors Champ

septembre/octobre 2017

L’impromptu du réel

Programme Frederick Wiseman

par Apolline Caron-Ottavi
10 novembre 2011

Les Rencontres internationales du documentaire de Montréal présentent 11 films de Frederick Wiseman à la Cinémathèque québécoise, du 9 au 18 novembre, ainsi qu’une classe de maître par le biais de skype le 13 novembre. Cette programmation est organisée en partenariat avec la revue HORS CHAMP et la Chaire René-Malo.

HORS CHAMP contribue à la diffusion du cinéma d’auteur grâce au soutien du Conseil des Arts de Montréal.


L’impromptu du réel [1]

Voir un film de Wiseman est une expérience étonnante : il suffit d’avoir découvert une fois son cinéma pour que sa démarche devienne immédiatement reconnaissable dans n’importe lequel de ses films. La plupart du temps, il installe son sujet (presque toujours un lieu, représentant une institution) par quelques plans d’ensemble, avant d’y pénétrer et de l’explorer de fond en comble : « L’institution a pour moi la même finalité que les lignes et le filet sur un court de tennis, elle fixe des limites. Ce qui se passe à l’intérieur de ces limites peut être inclus dans le film. Ce qui se passe au-dehors est un autre film. » Savoir comment son regard a évolué ou cours de toutes ces années serait bien difficile, mais on observe en revanche une même constance dans son travail, et l’exigence de s’en tenir à certains principes qui le fondent, celui-ci surtout : l’absence de tout commentaire en voix-off, de même que le refus du format de l’entrevue, pour qu’ainsi toute parole surgisse d’elle-même entre les protagonistes. Ceci contribue aussi d’une certaine façon à l’intemporalité des films, car malgré qu’ils soient ancrés dans leur époque, devant l’écran on vit toujours des situations au présent. Le commentaire vient des images elles-mêmes, et du montage surtout. S’il est vrai que Wiseman travaille avec d’extraordinaires caméraman ayant le talent de capter les instants et les gestes qui comptent, c’est lui-même qui en fait le choix final au montage. C’est par le montage, où s’écrit le « scénario » final de ses films, que Wiseman donne aux images toute leur portée et leur force d’analyse.

Si le sujet des films de Wiseman est la plupart du temps une institution (culturelle, sociale, scientifique) et toujours un groupe humain, leur intégrité philosophique et morale vient de l’attention du cinéaste à l’individu en tant que tel, au sein de ces groupes. Par la rigueur et la ténacité de son observation, qui semblent répondre au premier abord à l’organisation millimétrée de chaque institution, Wiseman fait voir pourtant, au détour d’une image ou dans la rencontre de deux plans, la dimension humaine de ceux qui la font fonctionner. Ces « accidents », saisis par la caméra et mis en valeur au montage, rendent la part d’imprévisible et d’incontrôlable des rapports humains. Cela passe tout d’abord par les visages, les mains : des détails qui trahissent le réel, ou témoignent de sa profonde complexité. Si les acteurs de cinéma maîtrisent le moindre de leur mouvement, les simples mortels qui peuplent les films de Wiseman se dévoilent dans la façon dont leurs corps s’oublient devant la caméra : un tic, un geste nerveux, un regard, viennent contredire ou perturber le cours bien rôdé de la comédie humaine. Une mère se tord les mains lors d’un rendez-vous avec le directeur d’école de sa fille (High School), un soldat noir bat du pied au son de la musique d’un film pédagogique sur le brossage de dents (Basic Training), le gardien-chef de Bridgewater, déguisé en M. Loyal dans la scène d’ouverture de Titicutt Follies, arbore un rictus satisfait à chacune de ses propres plaisanteries. Ou, pour prendre un exemple tout récent, le grain de beauté sur la fesse de l’une des danseuses de Crazy Horse, révélé par le gros plan (on ne voit plus que ça), contredit la tentative d’une beauté stéréotypée.

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Titicutt Follies, 1967.

Ces « accidents » font des films de Wiseman des laboratoires passionnants, où nous nous observons nous-mêmes, dans cette part vivante et spontanée de l’activité sociale, qui vient troubler les représentations que les hommes donnent sans cesse d’eux-mêmes en société. Ils font aussi de Wiseman l’un des plus grands cinéastes du réel. Lorsque l’un des scientifiques de Primate fait tomber la tête du ouistiti qu’il vient de décapiter, on a à la fois envie de rire nerveusement et de sortir de la salle en hurlant. Cette maladresse humaine fait surgir le caractère incertain de l’entreprise, derrière les discours scientifiques qui la justifient. Le réel nous frappe en plein visage, dans toute son atrocité et son absurdité : l’humanité est souvent délirante chez Wiseman, tout autant qu’émouvante… Ce paradoxe qu’il tient en équilibre empêche ses films de sombrer dans la noirceur ou le pessimisme. Quelle que soit la gravité du sujet, on ne sort pas d’un Wiseman affligé, mais éclairé.

Non pas parce qu’il a de grandes oreilles, mais parce qu’il est le preneur de son de tous ces films, Wiseman est ainsi constamment aux aguets, au sens premier du terme : chez les animaux, être « aux aguets » passe par l’écoute, bien plus encore que par la vue. Cette attention particulière à la trame sonore témoigne du souci primordial de savoir où se situer dans la cacophonie du monde, et qui écouter. Il a ainsi un regard direct à la fois sur la scène qui se déroule devant lui et sur le film en train de se faire. Le son est pour lui le meilleur poste d’observation : c’est à travers la parole que se dessinent les dynamiques entre les êtres, et c’est au son de la musique (parfois d’un simple rythme) que les hommes se retrouvent entre eux, se mettent en scène, ou s’unissent dans un même mouvement.

Allant de pair avec son attention pour le son, l’extraordinaire sens du rythme de Wiseman donne à son travail sa vitalité, et sa beauté. Confiés pour la plupart à la sensibilité du 16 mm, les films de Wiseman procurent un véritable plaisir esthétique, qui fait d’eux une expérience de vie, tout autant qu’une exposition de la vie. À la cadence de la pellicule répond la répétition des gestes et leurs mécaniques : le pas d’un danseur ou la frappe d’un boxeur, la machine d’une couturière ou le va-et-vient d’un balai, les allers retours d’un homme ou d’un animal emprisonné, le battement d’un pied en rythme ou d’un cil que l’on maquille… Tous se répondent de film en film, dans une grande chorégraphie humaine, et cinématographique.

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Crazy Horse, 2011.


Horaires des films à la Cinémathèque québécoise :

Titicut Follies : 10 novembre à 17h30

High School : 11 novembre à 17h00

Law and Order : 12 novembre à 13h45

Crazy Horse : 12 novembre à 17h30

Basic Training : 13 novembre à 14h00

Juvenile Court : 13 novembre à 20h00

Primate : 14 novembre à 21h00

Model : 15 novembre à 17h30

Domestic Violence : 16 novembre à 17h30

Danse - Le ballet de l’Opéra de Paris : 17 novembre à 17h30

Boxing Gym : 18 novembre à 17h45 (article dans Hors champ : Boxing Gym : Trouver son rythme)

Notes

[1« Impromptu » est un mot que l’on retrouve dans les titres d’œuvres de deux auteurs qui ont beaucoup inspiré Frederick Wiseman selon ses propres dires : Eugène Ionesco (L’impromptu de l’Alma, 1955) et Samuel Beckett (Impromptu d’Ohio, 1981).

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