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mai / juin 2019

Chronique télévision

LA PETITE SÉDUCTION : LE PRINCE ET SES SUJETS

par Pierre Barrette
21 juin 2011

Le film qui a inspiré à l’émission La petite séduction son titre (La grande séduction, Jean-François Pouliot, 2003) était intéressant à plus d’un titre, mais tout particulièrement par la manière dont il publicisait – sans nécessairement sans rendre compte – ses propres stratégies de séduction auprès du public ; il n’est pas très difficile en effet de faire des rapprochements entre ce médecin montréalais que les habitants de Sainte-Marie-la-Mauderne tentent d’attirer et de retenir dans leur patelin et la situation du cinéma québécois, qui mise sur un attirail progressivement plus large et plus sophistiqué de tactiques pour séduire son public, des tactiques qui tentent surtout de faire oublier le caractère par trop « local » de ses attraits. La petite séduction, pour sa part, est un concept qui joue sur l’idée de la rencontre entre une « vedette » et un village, qui déploie pour l’occasion ses plus beaux atours ; commanditée par le ministère du Tourisme, on comprend que la stratégie sous-jacente de l’émission est de présenter chaque semaine un coin du Québec, que les téléspectateurs « découvriront » en même temps que l’invité. Mais ce n’est pas cet aspect qui est intéressant autant que la manière dont est orchestré le rendez-vous entre les habitants de la place, réquisitionnés « en masse », et la vedette qu’accompagne dans son périple l’animateur Danny Turcotte, probablement choisi pour ses propres origines « régionales » (il est né au Saguenay…).

En effet, sous prétexte de déployer le grand jeu pour l’invité, l’accent est mis sur son statut exceptionnel. Durant le temps de l’émission, tout le village se transforme et n’existe plus qu’en fonction des goûts de la vedette, qu’il s’agit de gâter, de surprendre, de combler, bref de traiter comme une véritable star ; pour ce faire, chaque segment de l’émission insiste sur un aspect de sa carrière ou de sa personnalité, ce qui fait qu’au bout du compte, le téléspectateur en apprend autant sinon davantage sur lui ou elle que sur le village visité. Dans La Grande Séduction, cet « asservissement » des locaux aux idiosyncrasies du médecin se faisait dans un but bien précis : servir la communauté en s’assurant durablement des services du professionnel, quitte à en « beurrer épais », selon l’expression consacrée ; le bon docteur qu’on tentait de séduire se trouvait conséquemment dans la position du mouton de la farce, de celui qu’on abuse, même si l’intention était noble. Plus rien de cela n’existe dans l’émission de télévision : ici, tout concourt au contraire à marquer l’écart qui existe entre le commun des mortels et la vedette « descendue » de la grande ville en même temps que de son piédestal, et que les participants célèbrent avec la déférence candide d’un public bon enfant. Le médecin devait être gagné à la cause des locaux ; la vedette, elle, n’a qu’à être « là » pour que la localité tout à coup devienne sa principauté.

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Ce qui se joue dans la mise en scène de cette relation, me semble-t-il, c’est une illustration particulièrement juste de la manière dont la télévision contemporaine envisage la répartition de son espace de représentation : d’un côté la masse des anonymes – villageois peu à l’aise avec la parole publique, maire et notables engoncés dans des costumes traditionnels un peu ridicules, ribambelles d’enfants qu’on exhibe pour l’occasion –qui sert à offrir une image symbolique du public ; et de l’autre la star – dans l’univers de la télévision, elle a surtout besoin d’être une personnalité populaire - sans laquelle cet espace perd son sens. L’un et l’autre existent chacun de son côté, mais ce qu’une émission comme La petite séduction permet, c’est leur rencontre apparemment idyllique à l’écran ; car la séduction dont il est question ici, contrairement à tout le concept qu’on tente de nous vendre, n’est celle d’une vedette par un village que très superficiellement. Dans les faits, c’est bien l’inverse qui est démontré : le pouvoir d’une personnalité - et à travers elle celui de la télévision, bien entendu – à mobiliser le public. Un peu comme Jean-Marc Parent arrivait jadis à créer l’événement en amenant les gens un peu partout au Québec à faire « flasher leur lumière », l’invité de La Petite séduction réussit le tour de force de fédérer, d’unir autour d’un but commun les éléments disparates d’une communauté.

Mais ce qui ressort par-dessus tout de cette dialectique du quidam et de la star – au point de constituer un segment obligé de l’émission -, c’est la démonstration de sentiments qui sert habituellement de point d’orgue à la séquence des événements. Vient nécessairement un moment, en effet, autour de la 45ième minute, où la vedette, secouée par tant de sollicitude, touchée par la précision des réminiscences la concernant, finit par craquer et, à défaut de fondre en larmes – certaines le font - se laisse gagner par l’émotion. Là, à ce moment précis, est révélé l’aspect décisif de ce qu’on appelle le Star System dans sa version québécoise et télévisuelle. Les vedettes du cinéma américain classique servaient de médiatrices entre la terre et le ciel, elles offraient - en pleine période de crise économique particulièrement (les années 1930) - une image de l’irréel et du rêve [1] dont le public avait besoin pour accepter ses conditions d’existence difficiles. Les vedettes de la télévision, elles, sont avant tout humaines, et leur capacité à être « touchées » constitue la part congrue de leur popularité, bien au-delà du talent (dont elles ne sont par ailleurs pas nécessairement dépourvues). Elles sont les médiatrices non pas d’un au-delà inaccessible, telles les divinités grecques et romaines qui servirent de modèles aux stars de l’industrie hollywoodienne, mais de la réalité, la réalité du « vécu » et du « senti » qui constitue aujourd’hui la matière première du petit écran.

Les vedettes sont la matière première de la télévision, et le génie propre d’une émission comme La Petite séduction est de proposer une mise en abyme – indigeste, certes, mais efficace – des conditions même de leur existence.

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Notes

[1Ce qu’exprime et détaille avec Brio le film The Purple Rose of Caïro, de Woody Allen.

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