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mai / juin 2019

Chronique télévision

’TILL DEBT DO US PART, LA TÉLÉVISION DE L’INTIMITÉ

par Pierre Barrette
28 mai 2011

Certaines émissions sont comme les vaisseaux amiraux de la programmation, de lourdes machines conçues pour fédérer un public étendu et varié autour du produit qu’elles proposent ; par la lutte même qu’ils se sont souvent livrés, des concepts-vedettes comme Tout le monde en parle, Le Banquier ou Star Académie illustrent éloquemment combien notre rapport collectif à la télévision est déterminé par ces rendez-vous, dont la visibilité dans l’espace social est garante de leur rayonnement et de leur portée. Mais force est de constater qu’à l’autre bout du spectre, nombreuses sont les émissions bien cachées dans un recoin de la grille quotidienne, sorte de bouche-trou dont on dirait qu’ils tirent une part de leur pouvoir d’attraction de la discrétion avec laquelle ils remplissent leur modeste office. Certain talk-shows matinaux ou encore des émissions de cuisine sans prétention appartiennent à cette catégorie, que l’on pourrait définir au mieux par la fonction précise qu’elle joue à certains moments de la journée auprès d’un public circonscrit mais fidèle. Le réseau Global programme quotidiennement, en reprise [1], dans la période de 16h à 16h30, une émission intitulée Til’ debt do us part, qui est exemplaire de cette catégorie de programmes.

Le thème de l’émission se présente comme un hybride entre les finances personnelles et les conseils matrimoniaux ; en fait, comme son titre l’indique [2], ‘Till debt do us part fait du croisement entre les préoccupations monétaires et les soucis relationnels du couple un seul et même sujet, abordé tel quel et sans variation d’un épisode à l’autre. Le format emprunte à la téléréalité son cadre habituel : un couple lourdement endetté, que l’on découvre chez lui dans son domicile, est rencontré par l’animatrice de l’émission, Gail Vaz-Oxlade, qui établit d’abord l’ampleur du problème, avant de convenir avec les tourtereaux mal en point d’une stratégie qui leur permettra à la fois de remettre de l’ordre dans leurs finances et dans leur vie amoureuse. S’ils réussissent à mettre en œuvre le « plan » concocté par Gail (réduire les dépenses, augmenter les revenus, développer une nouvelle activité « commune » avec le conjoint), elle leur remettra au terme du processus un chèque pouvant aller jusqu’à 5000 dollars. Ce qui remarquable par-dessus tout dans ce scénario, c’est son aspect immuable : non seulement la très grande majorité des couples présentés au fil des 6 saisons de l’émission sont interchangeables ; la nature même des conseils et des interventions fournis par l’animatrice suit un modèle qui ne connaît aucune variation ; mais le « format » de l’émission sur le plan de l’emboîtement des parties suit lui aussi une séquence invariable. Il s’agit pour le téléspectateur d’une expérience absolument prévisible, répétée quotidiennement à heure fixe, et mettant en scène une réalité elle-même tout aussi facile à anticiper.

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Il est pertinent je crois de situer cette redondance formelle et thématique dans le contexte particulier de la grille des programmes. Les émissions de fin d’après-midi sont généralement destinées – hormis celles qui s’adressent aux enfants qui reviennent de l’école - à un public qu’on devine largement féminin : Talk-show comme The Oprah Show, Soap, émissions de service sur le modèle de The Doctors. Clairement – et la publicité durant cette période en témoigne éloquemment -, c’est l’heure que choisissent les diffuseurs pour s’adresser aux femmes à la maison, vraisemblablement mères de jeunes enfants. Ces femmes, gardiennes du foyer, il est facile de les imaginer surtout habitées par deux grands ordres de préoccupations : financières (on sait que ce sont elles en majorité qui s’occupent des dépenses liées à la maison) et affectives. Et ce que propose ‘Till debt do us part, on l’a vu, c’est une synthèse des deux, une sorte de combinatoire dans laquelle la santé du couple est présentée comme tributaire de saines habitudes financières. Les scénarios catastrophes que le concept du programme a intégrés comme un élément récurrent [3] montrent toutefois la chose suivante : on est pas ici dans une émission visant à donner de l’information sur la gestion des finances (ou alors il s’agit d’une information extraordinairement mince), mais bien dans une télé-réalité qui place au fondement de sa logique – comme presque toutes les téléréalités – le pouvoir de la télévision à résoudre les problèmes des « gens ordinaires ».

L’émission s’inscrit donc logiquement dans la routine des téléspectatrices : son format redondant, prévisible et sans surprise s’accorde bien aux rituels domestiques, dont il constitue en quelque sorte un écho tant sur le plan de structure que du contenu. Charlotte Brunsdon a bien montré comme le genre du Soap opera, qui fut dominant dans le créneau d’après-midi auprès de ce même public, joue lui-même très efficacement de cette continuité entre l’espace privé de la réception et la monstration d’une intimité « fabriquée » autour des relations familiales et de l’argent [4]. Alors que cette forme, née durant les belles années des dramatiques radiophoniques et qui a marqué durablement la programmation des grands réseaux, perd du terrain et voit sa popularité décroître significativement – des séries disparaissent chaque année -, on peut se demander si le genre d’émissions auquel appartient ‘Till debt do us part ne serait pas en train de prendre sa place. Un peu partout, en effet, les émissions dramatiques, jadis dominantes, cèdent le pas aux concepts de téléréalité, évidemment moins coûteux et possiblement mieux adaptés à une certaine portion du public contemporain qui ne semble plus rechercher comme avant la médiation offerte par la fiction dans son rapport avec la réalité. L’observation du contenu des chaînes câblées destinées aux femmes – dont la nouvelle chaîne québécoise Mlle – en constitue des preuves chaque jour un peu plus probantes.

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Notes

[1Les épisodes sont originalement diffusés sur Slice, une chaîne câblée qui est un peu l’équivalent de Canal Vie au Canada Anglais.

[2L’expression originale est Til’ death do us part (« Jusqu’à ce que la mort nous sépare »).

[3L’animatrice, après avoir présenté un bref bilan de la situation du couple, ne manque jamais de faire ses prévisions alarmistes avec des affirmations du genre : « si vous continuez à vivre de la sorte, vous serez endettés de $768 452 dollars dans 20 ans ».

[4Charlotte Brunsdon (2000), The Feminist, the Housewife, and the Soap Opera, London : Oxford Clarendon Press.

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