Hors Champ

juillet/août 2017

Autour de You Will Meet a Tall Dark Stranger

RESSASSER, SÉDUIRE, DISSIPER

par Antoine Godin
2 mai 2011

Ce n’est pas d’hier qu’on reste généralement sur sa faim en lisant les articles sur le cinéma dans les quotidiens, les hebdomadaires et même les magazines spécialisés. Il y a bien quelques revues qui s’aventurent sur le territoire marginal de la réflexion, mais il faut malheureusement compter aussi tous les tapageurs qui occupent la bonne part du terrain médiatique ; les journalistes généralistes des quotidiens - et autres espaces ou prolifèrent les commentateurs de tout acabit -, souvent des « personnalités » beaucoup plus intéressées par l’éclat des derniers sujets aguicheurs que par la pensée ou la réflexion.

Prenez par exemple l’un des derniers films de Woody Allen, You Will Meet a Tall Dark Stranger, qui a reçu un accueil assez tiède de la part de la critique québécoise. Marc Cassivi était l’un d’eux et sa chronique [1] sur le sujet illustre très bien la réduction de la critique en simple information sur l’actualité cinématographique.

Pour aborder le texte de Marc Cassivi, posons-nous cette question : que nous apprend-t-il sur You Will Meet a Tall Dark Stranger ? Après tout c’est la sortie de ce « tout petit » film qui l’amène à nous parler de l’oeuvre du grand Woody Allen.

Dès l’introduction, nous savons que nous en apprendrons très peu : « Il y a de grands Woody Allen et de petits Woody Allen. Je l’ai dit souvent, je le répète : j’aime ses films, même les moins réussis. Amour inconditionnel voué à un artiste génial dont j’excuse les tics les plus agaçants. » Dans cette introduction, le sujet est bien posé, le sujet c’est lui, c’est Marc Cassivi. Nous comprenons que nous resterons au plan de ses sentiments et de ses impressions. Qu’à cela ne tienne, comment mettre en doute les propos d’un chroniqueur inspiré par un amour inconditionnel ? Le fardeau de la lucidité pèse lourdement sur les épaules du critique qui en bon gentilhomme ou en père aimant sait se montrer magnanime quand il le faut. Marc Cassivi sait pardonner ses offenses au bon vieux Woody, cet « artiste génial » qui pourtant, comme on l’apprend un peu plus loin, aurait une filmographie « sans sommets vertigineux ni creux énormes » (est-ce là la marque du génie ?)

JPEG - 139.5 ko

Alfie (Anthony Hopkins) et sa fille Sally (Naomi Watts) dans You Will Meet a Tall Dark Stranger

Arrêtons-nous aux quelques extraits de la chronique où il est question de You Will Meet :

« You Will Meet a Tall Dark Stranger, à l’affiche depuis hier, est un tout petit Woody. Tranche de vie londonienne de personnages en quête de bonheur, qui s’imaginent que la vie est plus douce chez la voisine (surtout lorsque cette voisine s’appelle Dia (« lumière » en hindi) et qu’elle est interprétée par Freida Pinto, la belle de Slumdog Millionaire).

You Will Meet a Tall Dark Stranger est un film que l’on a l’impression d’avoir déjà vu. Parce qu’on l’a en quelque sorte déjà vu. […] Aussi, You Will Meet a Tall Dark Stranger, qui n’est pas sans charme, semble avoir été mis en scène de façon presque machinale, en dilettante, sans trop d’efforts. C’était l’impression laissée, du reste, par Whatever Works (plus drôle et burlesque) l’an dernier. »

Remarquez tout d’abord que si l’on enlève le résumé du film, il ne reste que trois phrases dans tout le texte qui traitent directement de You Will Meet. Et dans ces trois phrases, Marc Cassivi fait un pas en avant et deux en arrière. Alors qu’il affirme avec beaucoup de conviction que You Will Meet n’est pas seulement un « petit » mais bien un « tout petit » Woody, ses propos trahissent ensuite une hésitation puisqu’il atténue son affirmation en utilisant deux fois le mot « impression » ainsi que « en quelque sorte », « pas sans charme », « semble », « presque » et « sans trop ». Dans ces trois phrases, il déprécie aussi la mise en scène qui « semble presque » machinale, dilettante et « sans trop » d’efforts, tout comme dans Whatever Works, selon lui, mais jamais il ne démontre ce qu’il entend par tous ces euphémismes. Marc Cassivi évite complètement de nous parler de You Will Meet, au lieu de cela il passe une chronique entière à relever des évidences sur le cinéma de Woody Allen et à dresser son classement de connaisseur. Les connaisseurs de tel et tel grand cinéaste ne manquent pas, et que chacun fasse son classement superficiel entre les « grandes » et les « petites » œuvres n’a strictement aucun intérêt.

Le vrai exercice aurait été de parler du film, de l’image, de la mise en scène, des personnages, etc., et ensuite de replacer le film dans la filmographie de Woody Allen, en le comparant peut-être à quelques films des 10 dernières années ou en choisissant quelques-uns des films où il semblait répéter les mêmes thèmes et préoccupations. Ensuite, à un autre niveau, beaucoup plus intéressant, amener le lecteur à réfléchir, à penser sur ce qui est « nouveau ». Comment peut-on dire qu’il y a quelque chose de nouveau ? Quand on parle d’impression de déjà vu, de répétition des thèmes, il est temps de creuser et de comparer.

Dans You Will Meet a Tall Dark Stranger – cette autre variation sur le problème existentiel du bonheur - une galerie de personnages permet à Woody Allen d’illustrer un ensemble d’incertitudes, d’inquiétudes et d’illusions liées à la mort, la solitude, l’amour, la maternité, la carrière, la reconnaissance des autres, la réussite, etc. Il y a dans cette histoire 4 personnages principaux, chacun entouré de ses amis : Helena Shebritch (Gemma Jones) et son mari Alfie Shebritch (Anthony Hopkins), leur fille Sally Channing (Naomi Watts) et son conjoint Roy Channing (Josh Brolin). Helena et sa fille Sally vivent la même expérience : leur couple éclate, leur mari les laisse pour une autre femme et, malgré leurs efforts et leur sollicitude, elles seront incapables de s’aider adéquatement dans cette épreuve.

Si You Will Meet est moins surprenant que d’autres – au sens où il y a moins de fantaisie, par exemple, que dans A Midsummer Night’s Sex Comedy, Zelig, Alice ou Bullets Over Broadway – il reste une bonne part d’inattendu dans les rencontres et les revirements de situation. Chacun des personnages poursuit un rêve et le destin se joue d’eux à des degrés divers, le mirage s’évanouissant pour tous les personnages sauf celui d’Helena. C’est Roy qui aura le parcours le plus vertigineux en saisissant une chance inouïe que le destin semblait lui offrir après une période creuse, mais ses choix le mèneront à sa perte définitive comme on le devine à la fin du film. Si Woody Allen se fait un peu moins fantaisiste, c’est qu’il est à l’âge où l’on cherche beaucoup moins à méduser le public par la virtuosité et à se prouver cinéaste qu’à exercer un art afin de traduire des préoccupations à la fois personnelles et universelles. Son style et ses préoccupations apparaissent encore avec un comique parfaitement maîtrisé quoique moins enrobant, accentuant ainsi la portée cruelle du jugement critique qui a pourtant toujours été présent dans son oeuvre.

Dans son livre L’art du roman, Milan Kundera affirme dans sa définition du comique que : « En nous offrant la belle illusion de la grandeur humaine, le tragique nous apporte une consolation. Le comique est plus cruel : il nous révèle brutalement l’insignifiance de tout. » Toute sa vie, Woody Allen s’est attaché (ou n’a pu s’empêcher ?) à révéler brutalement l’insignifiance de tout, il a développé une méthode, un style pour répondre à un problème que bien des artistes ont traité à leur manière. La forme comique trouve son efficacité par une alternance entre des mouvements sentimentaux tristes ou gais qui n’excluent jamais le divertissement, notamment par un sens impeccable du dialogue et de la réplique, une grande force chez Woody Allen. Mais ce comique, cet amusement n’est qu’un moyen d’aborder des questions graves qui révèlent l’insignifiance de l’Histoire et des histoires.

La question de Woody Allen est toujours la même, on pourrait la formuler ainsi : pourquoi une partie de l’humanité semble-t-elle croire aveuglément au bonheur personnel ou collectif – vécu ou espéré – alors que l’autre partie semble condamnée à lucidement découvrir l’impossibilité de satisfaire nos exigences, nos désirs et nos idéaux souvent élevés au rang d’absolu et de vérité ? De là est sortie une vision, une œuvre critique qui d’ailleurs ne cesse frénétiquement de s’accroître alors que son porteur attend la mort avec angoisse.

JPEG - 159.5 ko

Woody Allen sur le plateau de tournage de You Will Meet a Tall Dark Stranger avec les actrices Pauline Collins (la voyante Cristal) et Gemma Jones (Helena).

Au générique, une chanson se fait entendre et se termine par ces deux vers :

When you wish upon a star
Your dreams come true

La chanson n’est pas terminée que le narrateur lance : « Shakespeare said : ‘Life was full of sound and fury and in the end signified nothing’ », pas tant pour contredire l’affirmation de la chanson que pour annoncer que la suite des événements alternera entre ces deux extrêmes. Cette mise en perspective de la chanson par rapport à la phrase de Shakespeare confirme ici exactement ce que nous évoquions plus haut au sujet du comique qui veut révéler l’insignifiance de tout.

Helena arrive en taxi pour une première consultation chez une voyante que sa fille lui a recommandée. De toute évidence très névrosée, Helena commence à raconter sa vie à la voyante qui lui sert, à sa demande, un Scotch plutôt que du thé. Par quelques flash-backs commentés par le narrateur, les personnages principaux nous sont donc présentés en alternance durant cette séance de confidences chez la voyante. En moins de 10 minutes nous sommes plongés dans la vie de Helena, Alfie, Sally et Roy, nous comprenons leur état de crise et les causes afférentes par une foule de détails sur leur vie personnelle. Dans ces mêmes 10 minutes d’introduction, sur un ton railleur, Woody Allen a présenté deux visions opposées de la vie – comme nous le soulignions – et il a même déjà eu le temps de citer Shakespeare et John Keats [2]. Pour un film mineur, il y a déjà là en 10 minutes plus de talent de réalisation, plus de culture, de questions graves et d’humour que chez bien d’autres réalisateurs actuels, d’ici ou d’ailleurs.

Woody Allen braque son projecteur sur l’insignifiance, mais on ne peut l’accuser d’être complètement désabusé. L’espoir est en marge, certes, mais il est bien présent. Par exemple cet écrivain reclus qui se passe des plaisirs du monde et qui se consacre à son art, il écrit un chef-d’œuvre. Et ce chef-d’œuvre est reconnu par des hommes qui ont encore un esprit critique comme le père de Dia et l’éditeur de Roy qui ne voulait d’ailleurs pas publier le dernier mauvais livre de celui-ci. Le talent n’est donc pas disparu, la possibilité d’être reconnu non plus et l’esprit critique n’est pas mort, mais le chemin est difficile car les écueils du destin et les parasites sont nombreux.

Si le « génial » Woody Allen n’a plus la cote dans une certaine critique, c’est qu’il a le malheur d’être vu comme un moraliste, c’est-à-dire qu’il porte un jugement sur les comportements humains. Or chez les commentateurs à la mode, il est maintenant de bon ton d’acclamer sans réserve les films des réalisateurs qui ne sont pas « moralistes » surtout sur des thèmes au goût du jour comme le suicide, l’avortement, la pédophilie, l’homosexualité ou la transsexualité [3]. Le mot est devenu péjoratif, que celui qui est moraliste soit anathème ! Encore une fois, personne ne se risque à nous expliquer en quoi être « moraliste », porter des jugements ou avoir une éthique est forcément mauvais, mais tout le monde « aura compris » d’après des lieux communs comme « vivre et laisser vivre », « qui es-tu pour juger », « pourquoi pas » et s’il le faut « après tout, on est en 2011 ». Il y a beaucoup d’hypocrisie dans ce simulacre de libre-pensée et de tolérance tout azimut. Souvent les plus grands défenseurs de la tolérance et de l’ouverture d’esprit sont les plus intolérants car de leur point de vue « cela va de soi », ne se rendant même pas compte qu’ils ont érigé de nouvelles vérités qui les font tomber dans le mépris et l’intolérance même qu’ils dénoncent. Tout tolérer, ne rien juger fait justement partie d’un nouveau discours dominant qui étouffe ironiquement la libre pensée. La réalité, c’est que chaque société, chaque groupe et chaque individu est porteur de contradictions et que chacun juge son prochain. Le rôle d’un artiste ou d’un critique ne devrait pas être de « gommer » cette réalité d’après un modèle établi quelconque, mais au contraire de montrer les fissures et les craquelures des divers modèles qui s’imposent. Plus encore, c’est leur fonction même d’opérer une fente dans l’ombrelle des conventions. Pris dans le torrent de l’opinion, écartelés entre le respect qu’on doit au bon vieux Woody et cet arrière-goût « moraliste » ou « moralisateur » désormais inacceptable, beaucoup de critiques ne savent plus comment recevoir ces œuvres.

Ces piliers des lieux communs de la pensée et du discours dominant sont consolidés par les lourdes traverses de l’opinion. Or, en s’en tenant au plan de l’opinion, on se condamne à une forme de dialogue de sourds perpétuel puisque chaque opinion ayant la même futilité, on préfère généralement la nôtre à celles des autres. Dans sa très courte critique [4] de You Will Meet, Marc-André Lussier – un collègue de Marc Cassivi dans La Presse - nous apprend dès le titre que le film est « mineur mais charmant », on apprend aussi un peu plus loin que « évidemment, c’est intelligent. C’est parfois même brillant. » Le genre de formule-choc très commune qu’on retrouve partout et qui n’est presque jamais défendue, qui n’est jamais soutenue par un quelconque argument, qui n’a donc peu ou pas de valeur. Qu’est-ce qui est mineur, charmant, intelligent et brillant ? Allez savoir. Un autre peut très bien arriver et dire « ah non, je ne suis pas d’accord, You Will Meet est un film majeur » et un autre « ah non, ce n’est pas si intelligent et brillant », on peut distribuer des « J’aime » et « J’aime pas » sur Facebook et chacun y va de son petit commentaire à gauche et à droite. Sommes-nous plus avancés ? Est-ce que c’est cela « parler de cinéma » ? En croyant tout comprendre sans rien comprendre, les journalistes et les critiques s’arrêtent rarement sur les mots et leur sens. Ajoutons à cela sans trop s’y attarder que si les journalistes, critiques et commentateurs communiquent si lâchement, c’est souvent que les films eux-mêmes véhiculent des stéréotypes acceptés, puis le commentateur pétri de paresse se contente bien souvent de s’installer dans ces zones de confort ; quand on parle par exemple de jeu « juste », de violence « réaliste » ou de sujet « audacieux », on n’explique jamais en quoi, mais le spectateur croit s’y reconnaître. Tout le monde « aura compris » devant l’écran comme devant le journal.

JPEG - 96.8 ko

Dia (Freida Pinto) et Roy (Josh Brolin) dans You Will Meet a Tall Dark Stranger

On objectera en rappelant que le travail de journaliste dans les quotidiens est exigeant. Cela est vrai, mais ici l’exigence n’est pas tant rattachée à la qualité du propos qu’à la sensation et à la quantité : les arguments de vente. Le type même de servitude qui s’étend dans tous les domaines, menaçant l’esprit critique de disparition. Il n’est pas question de sombrer dans un délire alarmiste en affirmant que l’esprit critique est en voie d’anéantissement de toute conscience, mais plutôt qu’il disparaît de la place publique, au sens où il est caché, rendu invisible, inaudible derrière les bruits parasitaires qui augmentent sans cesse sur les tribunes tapageuses toujours plus nombreuses, laissant souvent place à un simulacre critique. On perd ainsi l’habitude des silences pour penser, exprimer et écouter. Que du bruit, des trombes d’opinions qui déferlent incessamment, proposant toujours les mêmes idées formatées et arrachant sur leur passage tout germe d’idée nouvelle. Les journalistes - et même les écrivains des revues - s’imposent le devoir de voir toujours plus de films récents, pour le meilleur mais surtout pour le pire puisque la très grande majorité des films sont mauvais ou au mieux ordinaires. En s’exposant à autant de matériel inconsistant, pour peu qu’on ait déjà eu de l’esprit critique, il y a là un risque constant de mutation. On peut devenir snob, incurieux, indulgent ou laudateur, baisser la garde parce qu’on ne peut pas toujours tout détester. Même les écrivains des revues spécialisées n’y échappent pas tout à fait. Forcément, plus on s’attache à l’horizon infini de l’actualité en voulant embrasser tout son cercle, moins on a le temps de s’enfoncer à la verticale dans les fonds enrichissants de l’œuvre d’un cinéaste ou du passé du cinéma. Au lieu de se précipiter content dans des commentaires irréfléchis et légers, si on prenait le temps de revoir les films au moins une fois pour ensuite les analyser, les comparer, les replacer dans l’histoire du cinéma ou de l’œuvre d’un cinéaste, quelque chose de prometteur, de riche se dessinerait, comme la base d’une pensée qui nourrira le lecteur.

Que la plupart des articles se collent de près à l’actualité est parfaitement légitime, surtout dans les quotidiens. Mais comment expliquer que presque jamais ne point à l’horizon une référence directe ou indirecte à une culture plus générale, plus large, plus riche ? Il est étonnant, même scandalisant de constater cette pauvreté générale du contenu des articles. Il n’existe que quelques explications possibles à cette médiocrité : on prend les lecteurs pour des ignorants, les auteurs sont ignorants eux-mêmes, les auteurs sont paresseux ou les auteurs suivent rigoureusement une définition stricte d’un certain « Journalisme ».

La plupart du temps, on s’en tient à des références actuelles comme une entrevue, un article ou un autre film très récent (comme Marc Cassivi qui nous indique que Freida Pinto jouait dans Slumdog Millionaire, information toute banale et superflue). D’un article à l’autre - et même les quelques fois où nous avons droit à un semblant d’analyse qui va à peine plus loin que des séries de qualificatifs ou d’opinions - on ne sent aucunement une évolution chez l’auteur, un élément de surprise, peut-être une œuvre qui l’aurait profondément marqué, que ce soit en littérature, en philosophie, au cinéma, en poésie, en arts graphiques, au théâtre, etc. ; une découverte frappante qui influence votre vision des choses, qui vous amène à voir le cinéma autrement, qui affecte votre manière d’analyser et que vous ne pouvez vous empêcher de partager.

Blessés dans leur orgueil, certains diront d’un ton moqueur que les quotidiens ne sont pas les lieux pour théoriser ou citer les poètes et les philosophes, la preuve étant ainsi faite qu’on peut continuer à s’agiter et à piailler des insipidités sur le cinéma en se prenant au sérieux. Soulignons donc cette évidence, pour ceux qui seraient de si mauvaise foi, qu’il est possible de transmettre des idées en vulgarisant, en paraphrasant, sans nécessairement (ou même jamais) faire des références directes à André Bazin, Fiodor Dostoïevski ou Emmanuel Kant dans les moindres critiques sur les derniers blockbusters. Pour rajouter l’insulte à l’injure, il arrive souvent que quelques brillantes références aient été mises dans la bouche des journalistes par les communiqués ou les relationnistes, on se rendra ainsi compte que si les clairs-obscurs de tel film rappellent les tableaux de Rembrandt, c’est parce que le réalisateur lui-même l’a répété sur toutes les tribunes, et non pas parce que le journaliste a puisé à même sa culture générale.

Il n’y a pas d’autres moyens d’échapper aux lieux communs de l’actualité que de se plonger ou de se replonger – dans le silence, en prenant le temps nécessaire – dans quelque chose de plus riche qui affectera notre manière de penser. Il faut ensuite sortir de la zone du confort et de la paresse, s’aventurer dans la zone critique au risque de perdre des « amis » ou une supposée notoriété. La valeur d’une critique se juge entre autres par sa capacité à déstabiliser le lecteur, et non pas à le conforter dans ses certitudes ou à lui en offrir de nouvelles, bref il ne s’agit pas tant d’appartenir à un camp (même s’il y a des communautés de goût) que de toujours tendre vers la libre pensée. Un philosophe disait : « Inspirer, réveiller, faire voir ».

JPEG - 305.9 ko
St. Peter’s in Rome (Explosion of Mystical Faith in the Midst of a Cathedral) de Salvador Dali

C’est la fonction même de l’artiste d’opérer une fente dans l’ombrelle des conventions.

Notes

[1Il restera toujours Manhattan, La Presse, samedi 30 octobre 2010

[2Quand le narrateur dit : « Truth is not beauty, has said the poet, but quite the opposite. »

[3Entendons-nous, ces sujets ne doivent pas être tabous, mais le sens critique s’efface bien souvent devant la peur d’être pris pour un vieux réactionnaire conservateur ou l’attrait d’être reconnu comme un grand progressiste avant-gardiste alors qu’il y aurait tout simplement quelque chose à dire par exemple sur la pauvreté du propos ou de la mise en scène des films.

[4You Will Meet a Tall Dark Stranger : mineur mais charmant, La Presse, jeudi le 28 octobre 2010

Recherche

Mots-clés

Mots-clés liés a cet article:

Autres groupes de mots-clés

A lire également

  • Symposium créer/montrer/conserver

    FAISEUR DE CONTES

    Quelques notes rédigées par Olivier Godin dans le cadre de son intervention au symposium, novembre 2015.

  • Symposium créer/montrer/conserver

    L’Après-film

    Le répertoire des films que j’ai vus et gardés en mémoire –ce catalogue de vies vécues par procuration, ces visions du temps – est devenu pour moi un index de réactions qui émergent en réponse au monde.

  • Rétrospective Grandrieux

    LEMIEUX /GRANDRIEUX /2002

Nouvelles et liens

ISSN 1712-9567
copyright 2015

OffScreen       Conseil des arts du Canada   iWeb Technologies   Conseil des arts de Montréal