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juillet/août 2017

Chronique télévision

AIROLDIE POUR UNE SORTIE, OU LE GOÛT QUI S’ACHÈTE

par Pierre Barrette
9 mars 2011

Pierre Bourdieu a fort bien montré, dans La Distinction : critique sociale du jugement, combien les goûts (en matière culturelle, alimentaire, vestimentaire, par exemple) sont de puissants déterminants de la position sociale, le lieu d’une hiérarchisation et d’une discrimination souvent inconscientes qui reproduisent fidèlement les inégalités entre les individus. Alors que chacun se croit libre de ses goûts, maître absolu de son libre arbitre quand vient le temps de manifester ses préférences, en réalité ces dernières sont massivement surdéterminées par son habitus, qui renvoie selon une de ses définitions courantes à l’ensemble des valeurs et des dispositions acquises par l’individu, notamment dans la famille et par l’éducation. Plusieurs des émissions diffusées à CanalVie (Décore ta vie, Manon, tu m’inspires, Bye-Bye Maison et bien d’autres) tournent autour de la question du goût, mais une en particulier en fait son enjeu central ; il s’agit d’Airoldi pour une sortie, dans laquelle le designer et styliste Jean Airoldi propose à deux participants (souvent un couple, mais ce peut être aussi une mère et sa fille, deux amies, etc.) une séance de « mise à jour stylistique » qui les verra à la fin du processus revampés et prêts … pour une sortie.

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Presque invariablement, on présente les personnes choisies comme s’étant « un peu oubliées » au fil des années.

Presque invariablement, on présente les personnes choisies comme s’étant « un peu oubliées » au fil des années ; entraînées pour diverses raisons dans le tourbillon de la vie professionnelle et familiale, jadis coquettes et branchées –ou ne l’ayant jamais été, au grand désespoir de leur entourage – elles ont décidé que l’heure était venue pour elles de se « prendre en main ». Des enjeux relationnels connexes, comme c’est toujours le cas dans ces concepts de télé-réalité où on opère des transformations, sont nécessairement présents : viabilité du couple dont on devine la routine devenue pesante, volonté manifestée par un nouveau célibataire d’être à son mieux pour son retour en piste, etc. Il est remarquable par ailleurs que cette télévision du quotidien –l’ordinaire du Canal Vie -, qui tourne autour de la rénovation, des styles vestimentaires, de déco, de finances personnelles le fassent si souvent sur la base de scénario de vie difficile, un peu comme s’il s’agissait d’opérer la gestion des candidatures sur la base d’une casuistique fondée sur le mérite morale et non le simple désir de changement. Il faut croire que la télévision ne distribue jamais ses grâces pour rien.

Ainsi, Jean Airoldi et sa petite équipe de coiffeurs-maquilleurs sont là pour opérer la transformation et prodiguer des « conseils beauté » - ce qui ne saurait se faire sans une abondance de placements de produits. On travaille de la sorte à une espèce de continuité entre la mise en scène de soi, la délicate question des goûts – dont Bourdieu note à juste titre qu’elle constitue dans le monde contemporain un tabou encore très fort [1] – et la consommation. La gestion des goûts, dans un contexte où la mode – par principe changeante et imprévisible – impose de manière autoritaire son credo aléatoire, génère une importante angoisse sociale dont la solution se présente ici comme double ; le recours à une expertise, car le commun des mortels ne saurait par lui-même se dépêtrer dans la masse des informations disponibles, et l’achat de biens de consommation (vêtement, accessoire, produits de beauté, tous bien répertoriés sur le site web de l’émission), proposé comme un passage à l’acte obligé.

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Des enjeux relationnels connexes, comme c’est toujours le cas dans ces concepts de télé-réalité où on opère des transformations, sont nécessairement présents : viabilité du couple dont on devine la routine devenue pesante, volonté manifestée par un nouveau célibataire d’être à son mieux pour son retour en piste, etc.

Cette angoisse du bon goût et de la « visibilité sociale », dont le concept même d’Airoldi démontre combien elle est le moteur le mieux rodé de la consommation des biens cosmétiques, est mise en abyme dans un segment de l’émission qui contribue fortement à son succès. Présenté sous la forme de courtes capsules, indépendantes du déroulement de la transformation principale, on y voit Jean Airoldi arpentant les allées d’un centre d’achat de banlieue à la recherche d’un cas manifeste de « mauvais goût » (agencement de couleurs douteux, mauvaise utilisation d’un accessoire, utilisation peu flatteuse d’un morceau de vêtement, etc.). Une fois le fautif (qui est presque toujours une fautive) identifié, l’animateur l’accoste et lui inflige une « contravention de style », qui s’accompagne par ailleurs d’un montant d’argent (en fait une sorte de carte cadeau échangeable dans les boutiques de la galerie marchande où se déroule le segment) qui lui permettra de réparer l’impair. La démonstration est limpide, et joue sur l’aspect le plus sensible de la présentation de soi : on y avalise assez cruellement cette impression que l’espace public est une scène, et les autres qui l’habitent des arbitres constitués en panel qui évaluent notre apparence et la capacité que nous démontrons de jouer correctement les règles sociales du bon goût. D’où la tension et l’inconfort palpable générés par ces capsules [2], que la remise d’un chèque-cadeau à la « victime » tente en quelque sorte d’atténuer.

Jadis le goût était affaire de naissance, système complexe d’apprentissage, de choix et de pratique d’une distinction discriminante qui renvoyait la plèbe à ses préférences déclassées [3] ; ce que tend à démontrer Airoldi pour une sortie, c’est que si les goûts se sont largement démocratisés et ne se définissent plus aussi strictement en fonction des classes sociales – ce qui est certainement davantage vrai en Amérique qu’en Europe – une autre tyrannie s’est mise en place qui donne aux « spécialistes » cette sorte de souveraineté autocratique leur permettant de s’ériger en arbitre des choix individuels. Aussi les concepts de téléréalité domestique mettent-ils invariablement en scène ces nouveaux gurus (home stagers, psychologues, dresseurs de chiens, stylistes, décorateurs, menuisiers, on trouve même des « spécialistes du rangement » et des éco-conseillers…), qui ne font que déplacer vers la télévision le lieu des anciennes hiérarchies, rétablissant au sein de la culture du petit écran le clivage entre les détenteurs d’un savoir juste sur le goût et les autres.

Et, bien entendu, le discours de ces deniers n’est pas neutre, car comme le veut la logique intrinsèque des téléréalités, les préférences en matière de goût ont un prix, ce que révèle en outre la liste toujours très longue de leurs commanditaires…

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Notes

[1Entrevue vidéo consultée le 27 février 2011.

[2Bourdieu mentionne en outre (dans la même entrevue) : « il n’y a pas beaucoup de jugements aujourd’hui qui engagent autant que les jugements de goût ; on ne rougit plus de sa sexualité, alors qu’il est très facile de faire rougir quelqu’un sur une faute de goût ».

[3Sur ce sujet, il faut lire Le système des objets de Jean Baudrillard.

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