Hors Champ

septembre/octobre 2017

Vous n’aimez pas la vérité

ENTRETIEN AVEC PATRICIO HENRIQUEZ

par Jean-Baptiste Hervé
19 janvier 2011

Dès la première question posée, Patricio Henriquez répondra de manière posée, élégante et franche. Le cinéaste de Sous la cagoule-Voyage au bout de la torture (prix Jutra du meilleur documentaire en 2009) a une mission : relever chirurgicalement les erreurs commises par les gouvernements américains et canadiens en matière de torture. Omar Khadr est le seul Occidental à avoir été abandonné par son pays et le problème n’est pas issu du système judiciaire mais du domaine politique. Dans Vous n’aimez pas la vérité - 4 jours à Guantanamo, les cinéastes posent un geste en interrogeant sous un angle éthique et moral un fait particulièrement dérangeant : l’interrogatoire d’un enfant entre les murs de la prison sinistre de Guantanamo.

L’entretien a été réalisé dans le cadre de la sortie du film au cinéma Parallèle. Entre temps, le film a gagné le prix spécial du jury au festival du film documentaire d’Amsterdam et il a été diffusé au cinéma et à la télévision.


Jean-Baptiste Hervé [JBH] : Quel est l’objectif documentaire dans ce film ?

Patricio Henriquez [PH] : Essentiellement le documentaire est un genre qui essaie de reproduire une partie du réel. Outre l’indignation, ce qui m’avait séduit et fasciné lorsque j’ai vu les dix premières minutes de l’interrogatoire d’Omar Khadr en ligne en 2008 (rendu disponible sous injonction de la cour suprême à la demande des avocats de Khadr), c’était de voir pour la première fois des images de l’autre côté de la barrière. Vous savez le documentaire qui veut reproduire la réalité se heurte parfois à une barrière, il y a des choses qui sont visibles mais il y a surtout des choses invisibles que la caméra ne peut pas capter. Ce n’est pas vrai que le documentaire peut tout capter, le réel est bien plus insaisissable pour la caméra que l’on croit. Une salle d’interrogatoire à l’intérieur de Guantanamo c’est quelque chose qui est invisible et pour la première fois on nous la rendait visible, ce fut une véritable fascination pour moi et un point de départ pour le documentaire.

Plus nous avancions dans le visionnement des 7 heures d’interrogatoire et plus nous réalisions qu’il y avait une forme de dialogue où parfois les forces et les faiblesses changeaient complètement de position, il y a des moments où les forces sont du côté des interrogateurs et à d’autres moments c’est lui qui a la force en résistant de la seule manière qui lui soit possible, intellectuellement.

Avec ce matériel, imparfait, nous avions la conviction de pouvoir faire un film. Parce que vous savez si un, deux ou trois réalisateurs ont une idée et une indignation c’est un départ mais seulement avec de l’indignation vous ne faites pas un film. Je crois qu’il faut autre chose et cette autre chose c’est le matériel de surveillance vidéo de Guantanamo qui nous l’a donné. Autrement nous aurions été indignés comme beaucoup d’autres citoyens canadiens et nous aurions tout simplement fait d’autres films.

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[JBH] : Comment fait-on un film avec du matériel d’aussi mauvaise qualité ? (Nous parlons ici de la qualité image+son des caméras de surveillance de Guantanamo)

[PH] : Ce fut précisément le défi. Nous avions beaucoup de bonnes choses dans ces quatre jours malgré le fait qu’il y a eu beaucoup de matériel sonore coupé (les services secrets n’ont pas donné intégralement l’interrogatoire, certains extraits étant volontairement muets). Ce qu’il reste demeure toutefois une matière extraordinaire.

Je trouve qu’il y a parfois une certaine dictature de la technique. Les diffuseurs exigent parfois que nous utilisions la dernière caméra HD alors que l’impression de réel est parfois mieux rendue par une caméra plus petite et plus humble. Je n’aime pas ce point de vue où la technique importe plus que le propos, l’essentiel est le sujet à traiter. Je connais des films qui sont techniquement désastreux mais le propos et la démonstration l’emportent, au final nous nous foutons de la technique.

Personne dans cette cellule où se déroule l’interrogatoire n’a pu penser que ces images se retrouveraient dans le domaine public. À une époque où la télé-réalité est arrangée avec le gars des vues, une proposition comme la nôtre, malgré ses imperfections techniques, comporte une authenticité totale. Le dialogue auquel nous assistons est un dialogue forcé où chacun joue son propre rôle : la victime est une victime, le bourreau psychologique est un bourreau et lorsqu’ils se retrouvent ensemble dans ce dialogue, la non-communication est installée. Nous avions donc ce matériel entre les mains, le défi était de le transformer en proposition cinématographique. Est-ce que nous avons réussi ? C’est au public et aux critiques de le dire, pas à nous.

[JBH] : Pour quelle raison le Canada est-il le seul pays à avoir obtenu des images de ces interrogatoires ?

[PH] : En fait tous les pays occidentaux sont sûrement partis avec des bandes de ces interrogatoires, les Américains acceptaient leur présence dans le cadre d’une entente de coopération. Mais les seules bandes qui ont été connues du grand public sont celles-ci, et cela en grande partie grâce à la cour suprême du Canada. C’est un point important dans le processus de notre documentaire, l’apprentissage des rouages de la justice ici dans notre pays. Nous n’avons pas souvent l’occasion de voir agir le pouvoir judiciaire, et c’est précisément ce que nous avons fait dans ce documentaire, suivre un cas à la loupe et observer la manière dont il est traité judiciairement. Il est important de dire que le comportement du pouvoir judiciaire au Canada est dans ce sens impeccable. Les différentes cours du pays ont toujours donné raison à Omar et à ses avocats. Nous avons vu différents juges poser des questions bien précises et remplies de signification par rapport à la loi et non par rapport aux émotions. Les juges ne travaillent pas avec le ressenti mais par rapport à des textes de loi et en fonction d’un intérêt et d’un bien public, ce fut fascinant pour nous les documentaristes. Le résultat nous démontre que le gouvernement conservateur a perdu à toutes les instances : cour fédérale, cour d’appel et cour suprême. Ce gouvernement est aujourd’hui, dans le cas d’Omar Khadr, un gouvernement hors-la-loi. Or personne n’a encore payé alors qu’il est dit que tous les citoyens doivent vivre sous l’empire de la loi, y compris le gouvernement. Pour le moment celui-ci n’a pas encore payé et il devra le faire un jour ou l’autre.

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[JBH] : Parlez-nous de Damien Corsetti, cet ancien soldat américain surnommé « le monstre », accusant le gouvernement et les citoyens canadiens responsables des traitements que l’on a fait subir à cet enfant, Omar Khadr ?

[PH] : Omar Khadr devrait représenter pour tout être humain une vision éthique en fonction de sa vie, de son âge et du drame dont il a été victime et protagoniste. Nous avons été très impressionnés par l’existence de Damian Corsetti qui est en quelque sorte lui aussi une victime de tout ce système. Corsetti a fait des choses horribles qu’il reconnaît aujourd’hui et qui le hantent, mais même au coeur de ces agissements, il a eu une barrière éthique, un enfant de quinze ans. Il pouvait faire des choses horribles à d’autres mais pas à un enfant. L’éthique est une barrière difficile à établir qui dépend des circonstances et d’une foule de choses, particulièrement dans le cas de ces militaires au coeur d’un système surimposant le modèle de la torture. Il est important pour nous de souligner cette barrière éthique qui a surgi chez ce soldat car elle amène un autre niveau de sens au documentaire bien loin de tout manichéisme. Corsetti est ce personnage capable de lancer aux conservateurs manquant totalement d’éthique un j’accuse nécessaire et révélateur de la conscience humaniste de chacun. C’est notre rôle comme documentariste de donner du sens et une crédibilité aux paroles venant d’un ancien tortionnaire. Cela amène le propos à un autre niveau, cela lui donne une autre dimension.

[JBH] : Avez vous l’impression qu’Omar Khadr est un homme brisé qui ne pourra jamais plus vivre en société ?

[PH] : Je ne sais pas s’il est brisé mais ce qui me semble certain, après tous les témoignages que nous avons recueillis, c’est qu’Omar n’a aucune haine, aucun sentiment de vengeance. Nous avons appris également qu’outre le Coran, il a lu la biographie de Nelson Mandela en prison. Il semblerait qu’il est en paix, il veut aujourd’hui étudier pour devenir médecin. Nous avons d’ailleurs appris dernièrement qu’une dame riche veut payer ses études ici au Québec. Il y a des gens semble-t-il qui ont réussi à voir en lui un garçon réhabilitable, il y a même un militaire américain qui a témoigné durant le procès pour dire aux jurés qu’Omar ne sera jamais un danger pour la société. C’est étrange que le gouvernement Harper, qui fait tant confiance aux institutions militaires, ne prenne pas en considération les témoignages faisant partie de ce procès. C’est la majorité des acteurs du procès qui ont clamé voir en Omar quelqu’un de réhabilitable. Cela envoie un message positif ailleurs dans le monde, c’est très encourageant de voir qu’il y a des militaires dans l’armée américaine qui ont un sens éthique envers Omar. Cela donne une crédibilité au propos de notre documentaire. Si jamais ce film est vu ailleurs par des citoyens arabes ou par des victimes de cette politique étrangère, ils verront que tous n’appuient pas cette mouvance et qu’ici même en Occident il y a des voix qui s’élèvent contre. J’aimerais que ce documentaire catalyse la violence en une réflexion sur cette torture qui transforme de simples citoyens en terroristes en puissance.

[JBH] : Le film est dédié à Marcel Simard, en terminant avez-vous un mot sur cette dédicace.

[PH] : Luc et moi (Luc Côté le coréalisateur du film) avons très bien connu Marcel Simard et avons travaillé pour les productions Virage. J’ai toujours aimé Marcel, il a toujours été impeccable avec ses réalisateurs en tant que producteur, il les respectait d’une manière presque sacrée. Toute sa carrière a été dédiée à donner une voix à ceux qui n’ont pas de voix. Nous étions en plein montage lorsque nous avons appris sa mort. Nous étions dévastés, bouleversés et un sentiment d’injustice en est ressorti. Dédier le film à Marcel ne fut pas une décision longue, c’est un homme discret, et cela allait de soi.

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Omar Khadr à 21 ans

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