Hors Champ

septembre/octobre 2017

Étienne O’Leary (1944-2011)


24 octobre 2011

Le cinéaste québécois Étienne O’Leary nous a quitté le 17 octobre dernier. Son oeuvre fulgurante, composée de trois films inclassables, réalisés entre 1966 et 1968 (Day Tripper, Homeo, Chromo Sud), est sans l’ombre d’un doute un jalon important de l’histoire du cinéma expérimental, québécois et français (même si elle n’est redevenue visible qu’il y a quelques années). Nous avions eu le bonheur inouï de redécouvrir ses films en novembre dernier, sur grand écran, en 16mm, à la Cinémathèque québécoise, en présence d’Étienne (qui ne les avais jamais revus depuis la fin des années ’60), de son ami parisien Jean-Pierre Bouyxou, et des membres de sa famille. C’est à eux que la revue Hors champ veut, en premier lieu, offrir ses sympathies, en saluant ce grand artiste.

Les films et la musique d’Étienne O’Leary sont depuis tout récemment disponibles en DVD et en vinyle. On peut se les procurer en visitant le site de ICPCE. On lira aussi, le très beau texte de Jean-Pierre Bouyxou.

L’entretien que nous republions ici a été réalisé par la sœur d’Étienne O’Leary, Véronique O’Leary, le 28 décembre 2002. Des précisions au téléphone ont été ajoutées le 8 février 2004. Nous remercions, du fond du cœur, la famille O’Leary de nous avoir permis de publier cet entretien inédit, et Pierre-Luc Vaillancourt, pour nous l’avoir transmis.


Comment en es-tu venu à faire du cinéma ?

Notre père était toujours là avec une caméra à la main, depuis qu’on était né. Moi je me suis retrouvé avec la caméra dans les mains, il me l’avait prêtée, sa Beaulieu, en 1964, pour aller aux sports d’hiver. J’ai fait un petit film… personne ne l’a vu, ce film-là.
Après celui-là, j’ai tourné Day Tripper, en noir et blanc . Ça durait quinze minutes à peu près. J’avais commencé en 1965. Poudovkine disait : « Tu prends deux ou trois fois le portrait d’une personne qui ne bouge pas. Avec trois images, et avec le rythme, on va faire le mouvement. » Ça prend plus qu’une photo, pour qu’il y ait un mouvement. Ça partait de la photo. J’en faisais. J’avais acheté une caméra (appareil photo), à Venise, elle était bonne, une caméra Russe. Je m’amusais à photographier l’Orient. En Égypte c’était avec le Leika.

Je me suis intéressé au cinéma allemand et américain.

J’avais vu le film La dame de Shanghai avec Marlène Dietrich, et L’ange bleu et Le cabinet du Dr Caligari que j’avais beaucoup aimés et Nosferatu le vampire… Je m’intéressais déjà à Man Ray…j’avais vu L’étoile de mer, Le château de dé et Le chien andalou de Bunuel. Et il y a eu une rétrospective américaine aussi, de Film Culture. Jai été voir leurs films. En 64, ils avaient fait une rétrospective du cinéma new-yorkais. J’ai vu Scorpio rising de Andy Warhol et Twice a man de Markopoulos dans une même séance. Les couleurs étaient sensationnelles. Ça m’a impressionné, ça m’a donné envie de faire un film.

Et j’étais resté au complet au film Sommeil [Sleep de Warhol] à la Cinémathèque ! J’avais la patience. Je me disais « Il va y avoir quelque chose sur l’écran un jour ou l’autre… »

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Day Tripper, 1966.

Je me souviens que tu étais tout le temps soit au Musée d’art moderne, soit à la Cinémathèque. Et tu faisais de la peinture depuis longtemps.

J’ai commencé à l’école. J’ai étudié ce que c’était que d’écrire.... Et j’ai découvert Kandinsky, Point, ligne, surface et Du spirituel dans l’art.

Qu’est-ce qui a fait que toi, à 15, 16 ans, tu t’intéressais à Kandinsky et à Stockhausen, à John Cage ? Je me souviens comme tu écoutais avec enthousiasme leur musique.

À l’Odéon, il y avait le Domaine musical et au Conservatoire il y avait Messiaen. J’avais été à un concert de Stockhausen.

En 68, tu étais allé filmer dans les rues ?

Non, je projetais mes films dans les facultés occupées.

Mes films avaient été projetés dans des théâtres, dans des cinémas aussi.

À Bordeaux, il y avait une rencontre d’art moderne, un festival. Il y avait un film de Taylor Mead. Taylor Mead, je l’avais rencontré à Censier, je crois.

Day tripper était présenté dans les happenings de Jean-Jacques Lebel. Chromo sud avait été projeté en Angleterre, apporté à Londres par un ami. Man Ray avait dit que Day tripper, c’est un film qu’il aurait aimé faire. J’étais flatté !

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Chromo Sud, 1968.

Comment travaillais-tu tes images ?

Je travaillais avec le retour d’images, sur la caméra directement. Il y avait un bouton pour le retour d’images. On pouvait superposer ; moi je faisais ce qu’on appelle des clignotants. Il y avait l’image, la photo, une photo imprimée, 2, 3 secondes. J’avais fait ça avec l’image d’une peinture. Tu filmes la peinture ou la photo, tu laisses un noir, une autre image, par 2, par 3, par 4. . Dans les noirs tu mettais une autre image, ça faisait un mouvement… Mais pas nécessairement de façon suivie ou systématique….. je ne suis pas un théoricien !

J’avais fait ça dans Day tripper, je crois. Je filmais Michèle Giraud qui marchait sur le trottoir et Denis conduisait la 4L….

Tu découvrais cela comment, cette façon de faire ?

C’est Gobet, le caméraman de papa à Radio-Canada, qui m’avait montré ça, comment marchait la caméra, le retour d’images… Une fois j’avais été avec lui, on était allé filmer un mémorial de soldats canadiens en Normandie…

Comment faisais-tu la musique ?

Avec un harmonium, le piano, une fois un drummer avait apporté sa batterie. Maman était outrée ! On improvisait. On avait même fait de la musique pour un chinois, pour un défilé de mode à New York, comment est-ce qu’il s’appelait ? Chan peut-être….

Qu’as-tu envie de dire aux gens qui vont voir tes films en 2004 ?

C’est toujours neuf, quand on aime un auteur ou une personne, c’est toujours neuf.

8 février 2004, Bic, Québec

Propos recueillis et transcrits par Véronique O’Leary.

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Homéo, 1967.

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