Hors Champ

mai / juin 2019

MJ, de fantôme à icône

LE ROI EST MORT, VIVE LE ROI !

par Pierre Barrette
8 décembre 2009

Michael Jackson est mort, le saviez-vous ?

Au palmarès des événements médiatiques de l’été, le décès soudain du Roi de la Pop trône si haut qu’on aurait du mal même à imaginer le moindre challenger. À côté d’une telle bombe, l’opération de transfiguration de la Sainte-flanelle, même réalisée sous les hospices de nouveaux propriétaires et d’un visage neuf à la barre du club, ne saurait faire le poids… Il faut dire que quelque populaire que soit le hockey ici, une telle nouvelle ne peut rivaliser avec l’onde de choc que crée inévitablement la mort de la star des stars – fût-elle déjà trépassée, comme nombre de commentateurs l’ont souligné, d’esprit et d’image à défaut de l’être de corps. Car la mort – d’un point de vue médiatique, s’entend – n’est jamais l’annonce d’une fin, d’une clôture, d’un terme ; la mort médiatisée est presque toujours l’occasion d’une résurrection, et même parfois d’une véritable naissance…

Les chiffres à ce titre sont éloquents : dans les quelques jours qui ont suivi l’annonce du décès de Jackson, le vidéoclip de la chanson Thriller a été visionné plus de 85 millions de fois sur Youtube… Et à peu de choses près, tous les records de vente qu’il n’avaient pas encore battus l’ont été, sa disparition de la surface de la Terre équivalant aussi sûrement à sa réapparition sur les diverses charts planétaires. Il y quelque chose d’assez terrible à penser que la popularité du chanteur mort supplante, et de loin, celle du chanteur vivant des dernières années… Comme si sa mort le lavait de tous ses péchés, comme si le zombie, le spectre, le fantôme qu’il était devenu, l’homme des excentricités de milliardaire, le Howard Hughes de la scène postmoderne disparaissait tout d’un coup pour faire place à l’enfant qu’il n’a jamais pu être [*], à ce fantasme de Peter Pan qu’il nourrissait jusque dans l’ambiguïté sexuelle… La mort l’aura en fait libéré du poids de ce qu’il était devenu, ou mieux peut-être, du personnage dans lequel les médias l’avaient amené à se réfugier.

C’est du moins l’espèce de rédemption qu’on a vu s’orchestrer à l’occasion de ses obsèques, diffusées sur toutes les télévisions du monde [*] en temps réel, et à l’image des plus grands -on n’a pas cessé d’y évoquer JFK, Elvis, Diana, avec qui il entre dans une sorte de série mystique – l’annonce de son dernier repos correspond aussi à ses premiers pas au panthéon des très grandes figures médiatiques de notre ère.

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Du cérémoniel pour notre temps

Mieux que n’importe lequel événement des dernières années, ces quelques jours d’affolement médiatique auront servi à nourrir notre connaissance non pas de l’homme – les mêmes légendes, les mêmes folies, les mêmes chiffres toujours aussi délirants déballés comme une litanie digne du Livre Guinness des records – mais des circonstances qui poussent la machine-média à s’emballer aussi radicalement, et peut-être surtout des étapes qui accompagnent nécessairement le processus hagiographique. Car ne nous y trompons pas ; dans ces grandes cérémonies télévisées qui mettent en scène la mort des divinité médiatiques, il s’agit presque toujours pour les médias de mettre en branle deux opérations, très différentes mais aussi parfaitement complémentaires : 1) exposer leur puissance, leur capacité aujourd’hui totale à s’accaparer de l’espace public et à imposer un « agenda » ; 2) créer du rassemblement, générer du sens, mimer au mieux ce que devaient être en d’autres temps les rituels, funéraires ou autres, les occasions offertes à la communauté des hommes pour faire corps autour d’une même douleur.

Dans l’un des ouvrages les plus importants à avoir été consacrés à la télévision depuis son invention (La télévision cérémonielle : la retransmission de l’histoire en direct), les auteurs Daniel Dayan et Elihu Katz s’intéressent à ces mises en scène spectaculaires orchestrées par la télévision autour des (rares) événements historiques qu’ils nomment « cérémoniels ». Ils veulent marquer de la sorte la dimension religieuse qu’elles acquièrent en outre grâce au traitement solennel qu’on leur réserve. Celles-ci s’organisent toutes sur la base de critères communs, qui en définissent la syntaxe et la sémantique particulières : par exemple, il s’agit toujours d’événements diffusés en direct, qui interrompent le cours normal de la programmation et monopolisent l’attention publique ; on leur prête de plus un caractère sacré et une dimension historique ; et les personnages qu’on y célèbre sont nécessairement héroïques, porteurs d’une forme ou une autre de « messianisme ». Ils distinguent en ce sens trois catégories d’événements cérémoniels : les confrontations (les jeux olympiques ou la coupe du monde de soccer, les élections ou les assemblée d’investiture de partis, par exemple) ; les conquêtes (les premiers pas de l’homme sur la lune, l’accord de paix historique initié par Sadate et signé par l’Égypte et Israël en 1978, etc.) ; enfin, les couronnements, auxquels ils assimilent également les mariages et les processions funèbres (l’accession au trône d’Elizabeth II en 1952, la mort de Diana, l’investiture de Barak Obama, etc.).

On le conçoit aisément par ces quelques exemples, la retransmission télévisée de chacun de ces événements – certains uniques, d’autres récurrents – constituent autant d’épisodes marquants de l’histoire du médium, des jalons aussi qui sont les témoins de sa transformation, de son pouvoir croissant à surdéterminer l’événement, à faire de la mise en scène de l’histoire un agent du sens plus important que l’histoire elle-même [1]. Chaque nouvelle occurrence représente en ce sens une occasion unique de jauger le travail des médias, de mesurer leurs facultés aujourd’hui décuplées.

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La mort de MJ, d’emblée, fait partie de la troisième catégorie, les couronnements : c’est l’occasion de consacrer l’action du personnage, de boulonner un peu plus fermement la statue sur son socle.

Ce qui s’y joue, c’est surtout l’attachement à certaines valeurs, la dramatisation de l’identité collective à travers son histoire et son hagiographie. Le héros couronné est, comme le héros charismatique, glorifié, mais se retrouve ici dans une position passive, réduit au statut d’emblème. Cela est particulièrement vrai lorsque le couronnement prend la forme d’un enterrement ou d’une procession [2].

Presque invariablement, donc, la mort transforme l’homme en emblème, et fait de l’identité collective le fil rouge permettant de relier le symbole en formation à la communauté des célébrants. C’est ainsi que MJ, contre toute attente quand on sait dans quel état de disgrâce publique on le tenait avant son décès, est devenu en quelques jours le héros de la cause des Noirs, une inspiration pour la jeunesse, le meilleur père qu’on puisse rêver avoir [*], un ami fidèle et dévoué, un des plus grands musiciens de tous les temps [*], celui qui a permis à Magic Johnson d’être un meilleur joueur de basket-ball( !?), l’artisan de la réconciliation entre les Blancs et les Noirs [*], le premier apôtre mondial de la paix [*], etc., etc. ; bref, il y en a pour un peu tout le monde.

D’aucuns, c’est certain, ont mis en relief ce paradoxe des médias qui pourchassent l’homme de son vivant, le traque jusque dans ses retranchements intimes, avides de se repaître du moindre ragot ou du dernier scandale, et qui tout d’un coup, dès lors que la bête est au sol, au bout de son sang – exsangue, c’est vraiment l’impression qu’il donnait – se mettent en mode apologétique, prêts désormais à s’imposer une amnésie volontaire et à se joindre au concert unanime de la réhabilitation, voire de la béatification. On peut feindre de s’en surprendre ; et pourtant c’est exactement là ce qu’ils font chaque fois. Voyez ce qui s’est passé avec Diana : elle est morte en fuyant les Paparazzis, et le lendemain elle entrait au panthéon des icônes.

On voudrait les en rendre responsables, pointer du doigt leur insensibilité et leur attitude cannibale, mais ils ne font, il me semble, qu’ajuster l’offre à la demande ; il suffit de voir comment le fan traditionnel réagit à quelque commentaire un tant soit peu critique pour bien saisir [3] la dimension collective et sacrée de ces endeuillements, et l’opprobre qui frappe celui qui ose s’en dissocier.

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De Peter Pan à Forest Gump et Zélig

On a beaucoup comparé MJ au personnage de Peter Pan – n’a-t-il pas donné à son Disneyland à usage personnel le nom de NeverLand ? – l’éternel adolescent. Pour ma part, c’est une autre figure notoire du cinéma américain qui me vient immédiatement à l’esprit : Forrest Gump, héros candide du film de Robert Zemeckis, qui traverse 40 ans de l’histoire récente des États-Unis en se moulant parfaitement à chaque nouvelle situation qu’il rencontre, récoltant les fruits d’une ingénuité qui est en quelque sorte la forme américaine du génie. Forrest Gump, c’est la face « positive » de l’idéologie, l’homme par qui les contradictions se résolvent (Nord et Sud, Blanc et Noirs, culture et contre-culture, individualisme et collectivisme) ; en effet, sur son passage et par l’effet de son action souvent « involontaire », Noirs et Blancs se réconcilient, les hommes se mettent à courir pour la paix, une immense fortune (financière, mais aussi sportive) lui tombe dessus, une fortune qu’il voudra partager. La candeur du personnage est un baume sur les plaies vives de l’Amérique, et la plus improbable des « success story » en découle directement. MJ (plongé, lui, dans une réalité qui n’est pas celle de la fable cinématographique) aura incarné pour plusieurs –jusqu’à la dérision pour bien d’autres - cette innocence salvatrice confrontée au cynisme de notre époque.

Mais la part plus sombre du personnage de MJ évoque à coup sûr une autre figure cinématographique : le Zelig de Woody Allen, un homme tellement peu certain de son identité qu’il développe une rare maladie ; au contact des autres –Noirs, femmes, obèses- il se transforme et se met à leur ressembler - adoptant leur manière, leur accent, leur discours aussi bien que leur physionomie particulière. Et du coup, c’est un tout autre pan de l’histoire récente des États-unis que Zelig révèle à travers cette étrange affliction : le racisme, la ségrégation, desquels naît un tel désir de conformité qu’il devient pour le personnage une « condition » médicale. Difficile de ne pas faire de liens avec cette forme particulière de dédain de lui-même dont semblait souffrir le roi de la pop : opérations sur opérations, blanchiment de la peau, camouflage, anorexie, celui qui avait tout, la richesse, le talent, l’adulation, voulait être un autre, un blanc probablement, une femme, qui sait ? Car face à ce salmigondis identitaire du nom de Michael Jackson, toutes les spéculations sont possibles.

En fait, ce n’est probablement pas un hasard si on est tenté devant le personnage de MJ de projeter sur lui l’ombre de ces figures médiatiques, car celles-ci parlent de notre temps, de la folie d’une époque qui arrive difficilement à se réconcilier avec elle-même, et le roi de la pop incarne mieux que toute autre vedette cet âge du simulacre que nous habitons tous. Car ne l’oublions pas, Forrest, Zelig, sont les héros de films qui mettent en scène un monde « faux », clones du réel engendrés par l’informatique et l’image de synthèse, pures créations médiatiques dont Baudrillard, certainement, serait tenté de dire qu’ils n’ont jamais eu lieu.

Elvis a parfaitement représenté les années 1950, paillettes et séries B en prime, Jim Morrison les années 1960, noyées dans la drogue et le psychédélisme, John Lennon les années 1970 et l’ère post Viet-Nam ; leur mort à chaque fois fut à l’image de ce qu’ils avaient incarné. Avec l’image de MJ travaillant à se régénérer, la nuit, sous la tente à Oxygène, le visage transformé par cent opérations, le corps émacié, ce sont les années 1980 qui nous font leurs adieux, et avec elles les vidéoclips de zombies et le fantasme eugénique.

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Notes

[*Les phrases suivies d’un astérisque renvoient à des formules réellement utilisées par des journalistes et glanées ici et là dans les journaux, à la télévision et sur Internet dans les jours qui ont suivi l’annonce de son décès.

[1Par exemple, une comparaison entre les premières retransmissions des Jeux Olympiques et le spectacle monstre qu’ils sont devenus depuis une vingtaine d’année montre une nette inversion : jadis au service de l’événement sportif lui-même, la télévision, en versant des droits de diffusion titanesques aux organisateurs, s’est assuré que ce soit désormais les Jeux qui servent ses intérêts.

[2Emmanuel Bellin, recension du livre de Dayan et Katz.
http://www.comu.ucl.ac.be/RECO/GREM....
Page visitée le 15 septembre 2009.

[3Sylvain Cormier, le critique musical du Devoir, a écrit un excellent article au lendemain de la mort de MJ, dans lequel il tente de faire la part des choses entre le monstre médiatique qu’il était devenu et le géant musical qu’il fut. Rien de virulent ; du journalisme empreint de subjectivité, comme l’exigeait les circonstances. Il fallait voir par contre l’hystérie des commentaires laissés par certains lecteurs en réaction à l’article, sur le site internet du journal.

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