Hors Champ

septembre/octobre 2017

Sur La possibilité d’une île

OUBLIER HOUELLEBECQ

par Simon Laperrière
8 décembre 2009

Pour JP

Sur la réception critique

Rarement aura-t-on vu un film aussi injustement reçu par la critique française. Dès la première mondiale de La possibilité d’une île de Michel Houellebecq au Festival de Locarno en 2008, la majorité des journalistes ont écrit des comptes-rendus désastreux sur le long métrage, tout en qualifiant au passage son réalisateur d’imposteur. Qu’un film subisse pareil traitement est en soit banal, surtout dans le cadre d’une couverture festivalière. Le problème avec La possibilité d’une île est que certains critiques ont utilisé leur tribune pour s’attaquer une fois de plus non pas à l’œuvre, mais à son auteur. Depuis la sortie mouvementée des Particules élémentaires il y a plus de dix ans, un véritable acharnement s’abat sur Houellebecq pour condamner ses paroles et gestes, voire même sa vie privée. Résultat : on en vient à en oublier ses livres et son film [1].

L’accueil qu’a reçu La possibilité d’une île au Canada suite à sa présentation au Festival Fantasia a permis de remettre certaines pendules à l’heure. Houellebecq n’ayant pas le statut d’ennemi public ici, la critique s’est penchée sur le film en tenant moindrement compte du battage médiatique français. Certes, personne n’a qualifié l’œuvre de géniale, ce qu’elle n’est pas, mais la presse s’est vite rendu compte qu’elle n’avait pas affaire à ce que les Cahiers du cinéma ont décrit comme un « navet carabiné [2]. » L’approche des journalistes locaux a ainsi rendu justice au film et, par le fait même, au spectateur désireux de lire autre chose que des règlements de compte ou des articles de journaux à potins déguisés en critique cinématographique. Pour parler convenablement de La possibilité d’une île, il faut donc oublier Michel Houellebecq.

On pourrait ici me reprocher de participer à ce battage médiatique sur l’écrivain français en signalant simplement son existence. J’en conviens et avoue avoir songé un instant ne pas tenir compte de la réception critique du film dans cet article. Cette décision m’aurait cependant mené à nier certains discours sur ces figures de polémistes que sont Houellebecq, Bernard-Henri Lévy et feu Pierre Falardeau. Le culte populaire de ces personnalités occupe une place si importante dans la pensée collective qu’il devient impossible de ne pas en tenir compte dans des textes critiques et théoriques. On pourrait même se demander si l’intérêt que nous portons pour ces artistes et philosophes ne découle pas de la controverse qui les entoure. Se débarrasser du paratexte médiatique de leurs œuvres apparaît alors comme beaucoup plus difficile que l’on pourrait le croire et souligner sa présence apparaît ultimement incontournable. Mais il ne faudrait pas non plus oublier que films et romans existent dans un territoire intemporel [3] insensible à l’aura publique de leurs auteurs, territoire que nous allons pénétrer pour aborder un fascinant film de science-fiction.

Puisque maintenant, si vous le voulez bien, parlons de La possibilité d’une île.

Sur le roman

Le projet même d’adapter La possibilité d’une île était en soi un choix audacieux puisque le roman fait appel à plusieurs procédés littéraires difficilement traduisibles à l’écran. Avec ce livre étonnant qui se présente comme le journal intime d’un humoriste commenté par deux de ses clones habitant un monde post-apocalyptique, Houellebecq n’est jamais allé aussi loin dans son expérimentation des procédés narratifs. Délaissant la linéarité classique de Plateforme, son précédent roman, il effectue des constants sauts dans le temps, fait appel à trois narrateurs s’exprimant à la première personne tout en faisant ressentir la présence indéniable mais invisible d’une figure omnisciente orchestrant le tout. Notons également un nombre impressionnant de personnages secondaires sur lesquels on nous donne beaucoup d’informations et l’on se retrouve avec une fresque de science-fiction étalée sur plusieurs siècles n’ayant pas d’autres ambitions que d’être un objet littéraire. La possibilité d’une île tel qu’on le trouve en librairie est un roman, non pas un projet de film inabouti que l’auteur a transposé sur papier.

La voie facile pour adapter le roman aurait été de suivre l’exemple des Particules élémentaires d’Oskar Roehler, en coupant tout élément jugé lourd ou inutile et arriver au final avec un condensé de l’œuvre originale. Houellebecq a plutôt choisi d’approfondir certaines idées qu’il n’a que brièvement explorées dans son livre. Plus qu’une simple adaptation, le film apparaît plutôt comme un complément du roman où l’on nous raconte le même récit sous un nouvel angle d’approche, ici plus distant de la psychologie des personnages et plus didactique, puisqu’il accorde une importance particulière au caractère scientifique des activités de la secte. On pourrait certes signaler quelques absences notables [4], mais il semble ici difficile de les considérer comme de véritables pertes puisqu’elles n’auraient rien apporté de plus au propos du film.

Complément du roman et aussi, pour les mêmes raisons, œuvre indépendante qui ne nécessite aucunement une familiarité avec le livre pour être saisie. Le regard neuf que pose Houellebecq sur ses personnages et leurs actions lui permet d’exploiter un thème à peine perceptible dans son roman et que l’on retrouve rarement utilisé dans le cinéma de science-fiction pour bâtir des représentations de notre futur : celui du doute. Alors que les visions proposées par des films aussi différents que 2001, Fahrenheit 451 et la série Terminator promettent d’éventuellement se concrétiser et servent souvent d’avertissement au spectateur, il n’y a aucune certitude sur laquelle se rabattre dans le film de Houellebecq.

Sur La possibilité d’une île

Étant familier avec l’œuvre de Houellebecq, je suis toujours surpris lorsqu’il est qualifié d’auteur pessimiste. Bien qu’il ne soit pas particulièrement jovial lorsqu’il dépeint notre société occidentale capitaliste, il ne faudrait pas oublier que ses récits ont tous, pour reprendre le titre d’un de ses recueils de poèmes, une poursuite du bonheur comme fil conducteur. Même s’ils souffrent tous d’un mal de vivre, ses personnages ne sont pas pour autant de nature défaitiste puisqu’ils se montrent prêts à affronter les malheurs qui s’abattent sur eux pour éventuellement aboutir à une rédemption. Si habituellement le combat se conclut tragiquement, soit dans le refuge de la solitude ou le suicide, la quête ne doit pas être abandonnée par autrui puisque l’espoir persiste toujours et qu’« […] Il existe au milieu du temps la possibilité d’une île. [5] »

D’où, probablement, l’appel à la science-fiction. Genre par excellence pour anticiper un meilleur des mondes, il s’avérait parfaitement logique que Houellebecq s’en serve pour imaginer une cure au mal existentiel qui ronge ses écrits. La solution qu’il propose a déjà été évoquée dans son roman Les particules élémentaires [6] et peut se résumer de la manière suivante : dans le but de mettre fin aux angoisses liées à notre nature humaine, il faut anéantir les caractéristiques contraignantes de cette dernière en atteignant une nouvelle étape de notre évolution. Étant tous unis par la même finalité, l’obtention de l’immortalité permet alors une première cassure avec notre condition. Que celle-ci se fasse par le biais du clonage s’avère significative puisqu’elle permet à l’élu d’exister sans dépendre de toutes formes de relation avec autrui ainsi que des lourdes déceptions qui s’y rattachent. Le passage du temps lui est également étranger puisqu’il est créé à l’âge où son être original a participé à l’expérience d’engendrement. Sortant adulte de l’incubateur, il n’a pas à connaître les étapes de croissance que sont l’enfance et l’adolescence ainsi que la nostalgie qui s’y rattache. Il lui est donc impossible de se constituer lui-même comme être humain par le biais d’un cheminement personnel, apparaissant plutôt pré-formaté, pour ne pas dire pré-grandi. Cette copie conforme est également vouée à disparaître au même âge où il est né, ce qui lui évite d’affronter les douleurs de la vieillesse. Protégé à la fois du temps et du monde extérieur dans sa grotte rocheuse, le clone vit donc une tranquille existence sans souffrance où il peut méditer sur la mémoire contradictoire de cet homme qui est à la fois père, ancêtre et lui-même, contradictoire parce qu’elle est sienne et autre, et attendre d’être éventuellement remplacé par un descendant identique qui connaîtra le même destin. La vie éternelle implique de cesser de vivre tout simplement.

JPEGMais ce projet peut-il réellement avoir lieu ? Voilà la question qui plane sur La possibilité d’une île et qui entraîne avec elle le doute comme leitmotiv. De mémoire, j’avoue avoir rarement vu un film de science-fiction bâtir à ce point une vision de l’avenir sur des incertitudes qui, même durant le générique final, ne sont toujours pas élucidées. Déjà le titre évoque le doute puisqu’une possibilité n’est pas une promesse, plutôt une tentative, un espoir, un rêve. Daniel, le personnage principal interprété par Benoît Magimel, le sait très bien et, dans la première partie, a du mal à avaler les prophéties évoquées par son père lors de séminaires pathétiques donnés dans des petites villes de banlieue à un public ennuyé. La motivation sans limites du prêtre ne réussit pas à convaincre son fils de continuer à le suivre dans cette aventure et celui-ci l’abandonne pour pouvoir enfin « vivre normalement. » Lorsqu’il décide de reprendre contact avec son père, Daniel découvre alors que celui-ci habite une île où il a construit, avec l’aide d’un scientifique, un laboratoire qui pourrait concrétiser ses dires. Encore là, le doute persiste. Daniel ne semble pas convaincu par les machines étranges du prophète, sentiment partagé avec les disciples de ce dernier qui, même si certains le suivent depuis plusieurs années, ne lui vouent pas une confiance aveugle. Une courte scène dans laquelle un personnage refuse de répondre à Daniel lorsque celui-ci le questionne sur sa foi montre bien l’ambiance qui règne au sein de la secte.

En tant que spectateur, nous savons cependant dès les premières images de La possibilité d’une île que les plans du prophète se concrétiseront puisque le montage alterne entre deux temporalités, celle du présent où l’on suit l’évolution de la secte et celle d’un futur post-apocalyptique où le clone de Daniel, enfermé dans sa grotte, lit les mémoires de son enveloppe originale et découvre avec nous son cheminement. La deuxième partie du film est entièrement consacrée à ce personnage qui décide de quitter la sécurité de sa résidence pour affronter un monde hostile dans le but d’aller à la rencontre d’une femme dont il est amoureux. Ce geste a le potentiel d’avoir d’immenses répercussions sur le nouvel ordre évolutif et planétaire établi par la secte il y a si longtemps, pouvant même carrément l’anéantir. À son insu, le clone récupère son humanité car il décide enfin d’exister par lui-même, d’avoir sa propre histoire et de connaître les émotions desquelles ses ancêtres ont tenté de le protéger. Parmi les signes de ce retour à l’état d’origine, le fugitif signale par le biais de la voix off qu’il n’a jamais ressenti l’impression aussi forte d’être aimé. De plus, il n’est pas anodin que le seul être vivant qu’il croise lors de son périple soit le meilleur ami de l’homme, un chien. Bien que l’animal soit sauvage, il retrouve immédiatement sa fidélité ancestrale en voyant le clone et se lie naturellement à lui. Il demeure ainsi son compagnon jusqu’à la fin du film. La rencontre avec cette femme désirée qui fait jaillir en lui le sentiment amoureux permettrait une victoire de la vie sur l’immortalité et ramènerait un cycle reproductif millénaire auquel on ne peut échapper… si, bien sûr, pareille rencontre a lieu. Houellebecq conclut son film avec une surprenante absence de dénouement. Après une longue errance, les deux clones semblent enfin être près l’un de l’autre. La femme déclenche une chute de rochers que la copie de Daniel entend. Houellebecq nous présente alors un plan de la femme cherchant autour d’elle la présence de l’être cher. Son regard fatigué se promène sans cesse, mais vu son absence de réaction, on saisit que rien n’attire son attention. Surgit ensuite un fondu au noir accompagné du générique de clôture. Nous entendons toujours les pas de la femme sur le sol rocailleux et soudainement, l’image réapparaît pour nous montrer la même chose, soit la clone poursuivant toujours sans succès ses recherches. Le générique continue d’apparaître par-dessus ce plan qui disparaît finalement par le biais d’un nouveau fondu au noir. Les clones seront-ils réunis et leur amour se consommera-t-il ? Cela ne peut être que matière de débat entre cinéphiles, qui demeurera sans réponse. Chez Houellebecq, le doute est notre seul outil pour arpenter le futur, ce qui, à bien y penser, s’avère philosophiquement logique. La science-fiction ne peut présenter quoi que ce soit de véritablement définitif ou concret, il s’agit toujours d’hypothèses, même si celles-ci sont habituellement dissimulées derrière le masque de la prophétie.

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Cette pensée par le doute se reflète également dans la forme même du film. Plutôt que de plonger le spectateur dans le récit par le biais d’une approche classique, Houellebecq utilise divers procédés pour le garder à distance. Ainsi, le jeu des acteurs se veut très sobre, les comédiens dégageant très peu d’émotions et donnant souvent l’impression de simplement réciter des dialogues sans y apporter une intensité dramatique. Seule exception : Patrick Bauchau, qui interprète le prophète. Seul protagoniste croyant sans hésitation à un avenir meilleur, il se démarque énormément des autres en étant très expressif, frôlant la caricature. Il n’y a également pas de volonté réaliste dans la confection des machines et de la résidence futuriste du clone. Ces éléments de décors en carton-pâte, malgré leur charme, s’avèrent parfaitement risibles et rappellent de mauvaises séries Z. Un plan s’avère particulièrement représentatif de cette démarche. On y voit Magimel de dos sous un soleil tropical. Devant lui se trouve une plage avec à la frontière de l’horizon une île. Plan emblématique s’il en est un [7] et porteur de sens, il perd rapidement de sa force lorsque s’introduit soudainement un touriste jouant avec adresse au ballon. Ce choix s’avère curieux et revient régulièrement, à un point tel qu’il devient parfois difficile de prendre le film au sérieux. Force est d’admettre que La possibilité d’une île dérange à cause de ce balancement constant entre la fascination que peut exercer le récit et les faiblesses de la réalisation dont les intentions sont difficiles à cerner. Ne pas en tenir compte serait une erreur. Par exemple, la séquence de clôture mentionnée plus haut s’avère plutôt faible. Le jeu de champ/contre-champ entre l’homme et la femme apparaît comme paresseux, la composition d’image sommaire et, surtout, la charge mélodramatique dans lequel la conclusion baigne est particulièrement sirupeuse et manque franchement de subtilité. Je crois cependant qu’il est possible d’appréhender ce que l’on pourrait qualifier d’amateurisme comme volontaire. Cette interprétation est bien évidemment subjective et libre aux lecteurs de me contredire, mais tous le médiocre, si on peut l’appeler ainsi, empêche une immersion totale dans le film et nous pousse à critiquer sévèrement, pourquoi pas, ce qui est représenté. Ainsi, bien que le propos sur le clonage et la vie éternelle pourrait être fort convaincant, les effets spéciaux risibles et la mise en scène maladroite dénoncent sa fragilité, nous mènent à un questionnement que le film daigne d’élucider et nous laisse, au sortir de la salle, dans le même doute dans lequel Daniel a évolué. Houellebecq ne tente ni de convaincre ni de séduire avec une vision concrète de notre avenir. Il expose plutôt ses interrogations sans espérer qu’elles puissent être élucidées.

Que faire de ce doute, comment réfléchir à travers lui ? Pouvons-nous en tirer une leçon similaire à celles se trouvant dans des œuvres de science-fiction ayant une approche plus pamphlétaire ? Difficile, j’en ai bien peur, de trouver son chemin lorsque l’avenir est plongé dans le brouillard opaque des hypothèses. Ce qui demeure certain, c’est qu’il faut, pour paraphraser à nouveau un recueil de Houellebecq, « rester vivant », continuer d’avancer puisque aucun d’entre nous n’échappera au futur. Nous ne pouvons qu’avancer dans un monde de possibilités et finalement, même s’il se trompe probablement, c’est ironiquement le prophète qui a raison lorsqu’il affirme avec conviction qu’il y aura une suite. Forcément.

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Notes

[1L’un des exemples les plus aberrants de cet acharnement est l’essai Au secours, Houellebecq revient ! d’Éric Naulleau où l’auteur s’attaquait au roman La possibilité d’une île… avant même que celui-ci ne soit offert en librairie !

[2Une exception cependant. Le journal Voir n’a pas été clément envers le film, comme en témoigne la critique suivante : http://www.voir.ca/blogs/manon_dumais/archive/2009/07/22/401855.aspx

[3À ce sujet, voir Le plagiat par anticipation de Pierre Bayard (Minuit, 2009).

[4Il n’y a, par exemple, aucune scène érotique, ce qui a de quoi surprendre les lecteurs d’un écrivain reconnu pour ses descriptions sulfureuses d’un sexe cru, sans amour ou plaisir.

[5Michel Houellebecq, La possibilité d’une île, Paris, Fayard, 2005, p. 433.

[6Et non dans le film de Roehler où les éléments de science-fiction ont été évacués.

[7Une version légèrement différente de cette image a été utilisée pour le matériel promotionnel du film.

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