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septembre/octobre 2017

Tiananmen au cinéma

UNE JEUNESSE CHINOISE DE LOU YE

par Érik Bordeleau
17 juin 2009

Cet article s’inscrit dans un ensemble de trois textes portant sur des films chinois qui tous renvoient, de près ou de loin, aux événements de la Place Tiananmen, dont on commémore, cette année, le 20e anniversaire.

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Une histoire de censure

Les nombreux problèmes entourant la production de Une jeunesse chinoise (2006) (Summer Palace dans sa traduction anglaise) de Lou Ye démontre, si besoin il y était, la ferme intention des autorités chinoises de poursuivre leur politique d’étouffement médiatique concernant les événements de place Tiananmen. Petit récit d’une censure qui a fait la manchette des journaux du monde entier.

Le film a d’abord reçu les autorisations de tournage, puis une bande Beta a été présentée au Bureau du cinéma, qui a trouvé l’œuvre de mauvaise qualité. Entre-temps, la sélection de Cannes était intervenue, et plutôt que d’attendre le verdict sur la deuxième bande proposée, Lou Ye a choisi de ne pas laisser filer l’occasion de montrer son film au festival. Le film n’était pas interdit à ce moment-là, et le jour de la projection officielle, Le quotidien du peuple en a fait sa une, parlant de « la fierté de la Chine ».

À la conférence de presse cannoise, Lou Ye déclara que si la Chine veut être un pays moderne, il faudra qu’elle en finisse avec la censure, mais qu’en attendant, il était prêt à faire toutes les coupes nécessaires pour que le public chinois puisse voir son film. L’idée était de garder une version internationale intégrale et de sortir en Chine une version édulcorée, sans les scènes de sexe.

La riposte du Bureau du cinéma ne s’est pas fait attendre : tous les participants au film présents à Cannes sont rapatriés illico, ainsi que les journalistes qui couvrent l’événement. Puis, le couperet tombe : Lou Ye est interdit de tournage pour les cinq prochaines années. Pour le reste, Lou Ye comme sa productrice sont libres de leurs mouvements et peuvent même travailler à l’étranger.

Deux points ont fâché la censure, dans cette longue chronique amoureuse des années 1990. D’une part des scènes sexuelles très explicites, d’autre part l’évocation de la révolte étudiante qui a conduit à la répression de Tiananmen. C’est l’aspect politique qui dérange le plus : visiblement, la Chine n’est pas encore prête à entendre parler de Tiananmen.

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Une jeunesse chinoise (Lou Ye, 2006)

Passion et politique

Une jeunesse chinoise est un film chargé à bloc d’idéalisme, à l’image de l’époque dans laquelle il tient lieu. La première partie du film se déroule durant l’année scolaire 1988-1989, alors que la belle Yu Hong (magnifique Hao Lei) quitte son village, sa famille et son fiancé pour étudier à Pékin. Elle y découvre un monde d’intenses expériences sexuelles et affectives et tombe follement amoureuse d’un autre étudiant, Zhou Wei (Guo Xiaodong). Leur rapport tourne au jeu dangereux alors qu’autour d’eux, les étudiants commencent à manifester, exigeant démocratie et liberté.

À la fin de l’année universitaire, elle choisira de retourner dans son village, tandis qu’il partira pour Berlin – 1989, c’est aussi l’année de la chute du Mur. Séparés, les amants ne s’oublieront pas, mais quand ils se retrouveront une dizaine d’années plus tard, rien ne sera plus comme avant.

Une jeunesse chinoise, c’est donc avant tout une histoire d’amour, intense et orageuse. Plus encore, c’est l’histoire d’une femme passionnée, engagée dans une quête d’authenticité sans compromis. L’ampleur des aspirations de cette « jeunesse chinoise » est concentrée dans cette protagoniste plus grande que nature et prête à tout pour aller au bout de ses convictions. La puissance du film réside en grande partie dans l’immense talent de cette jeune actrice, qui arrive à nous plonger dans une quête existentielle d’une rare intensité.

Fresque historique s’étendant sur plus de 10 ans, Une jeunesse chinoise est un film qui a du souffle. Malgré quelques longueurs et des accents parfois un peu trop pathétiques (surtout dans la deuxième partie), Lou Ye signe là une ode au désir libre inspirée et qui laisse passer quelque chose de grand. Passion amoureuse et affirmation de l’individualité qui reflètent efficacement la tension politique de l’époque. Le cinéaste précise :

« Lorsqu’on suit le destin de Yu Hong et Zhou Wei, on s’aperçoit que leur amour est hors de tout contrôle, qu’il dépasse les événements qu’il n’est pas maîtrisable [...] en 1989 les jeunes possédaient effectivement une certaine idée du romantisme. C’était la première fois que la Chine s’ouvrait au monde extérieur, après une longue période de confinement. Les jeunes se sont imprégnés tout d’un coup de toutes sortes d’idées nouvelles. C’était le début de la période des réformes dans le pays, les étudiants avaient le sentiment d’être plus libres que leurs prédécesseurs et qu’ils pouvaient tout faire. Aujourd’hui on sait que ce n’était qu’une illusion [1]. »

Les années 80 en Chine se caractérisent par une grande effervescence intellectuelle favorisée par la politique d’ouverture mise de l’avant par Deng Xiaoping. Cette « fièvre culturelle » (wenhua re), qui culmine dans la deuxième moitié des années 80, rompt avec le monopole idéologique maoïste et se réclame du célèbre mouvement du 4 mai 1919, avec lequel il partage effectivement de nombreux points en commun [2]. Parmi ceux-ci, on note l’intérêt marqué pour la culture occidentale (en particulier pour la science et la démocratie), qui se double d’une critique impitoyable de la culture chinoise et du « caractère du peuple » (guominxing), lesquels sont tenus responsables des maux dont souffre la Chine. Les manifestations de la place Tiananmen sont clairement tributaires de cette ferveur collective. C’est donc dans le but de symboliser cette conjoncture nationale si particulière que Lou Ye met en scène une héroïne aussi passionnée, dont le nom signifie, tel qu’il nous est donné de l’apprendre dans le courant du film, « accumulation ».

Cet élan d’ouverture qui a animé la Chine durant les années 80 est brutalement réprimé par le massacre de la place Tiananmen. Dans le cadre du film, cette rupture historique coïncide avec la rupture dramatique entre Yu Hong et Zhou Wei : ce dernier la trompera avec sa meilleure amie, Li Ti (Hu Ling), au moment même où le campus entre dans la tourmente politique. Et c’est sans compter que le couple adultère se fera prendre sur le fait par des agents de l’ordre du campus, entraînant des répercussions qui dépassent la simple sphère privée. En effet, comme il est interdit d’avoir des rapports sexuels dans les dortoirs de l’université, à l’adultère proprement dit s’ajoute l’opprobre d’une condamnation morale institutionnelle dont la signification dans l’économie du film ne laisse aucun doute : l’ordre social, dont on pouvait espérer une réforme radicale, se referme désormais sur les individus. C’est ainsi que l’étudiant qui annonce la nouvelle à Yu Hong lui conseillera de ne plus le revoir — décence publique oblige.

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Une jeunesse chinoise (Lou Ye, 2006)

Le reste du film ne sera que l’histoire d’un interminable exil qui porte la trace indélébile des tragiques événements passés. Zhou Wei et quelques amis se réfugieront à Berlin, où Li Ti mettra finalement fin à ses jours sous les yeux de Zhou Wei, tout juste avant le départ de celui-ci pour la Chine. Pour ce qui est de Yu Hong, ce sera un exil « intérieur » sous forme d’errance à travers la Chine, où l’idéalisme initial cèdera progressivement la place aux impératifs de la survie, sans jamais tout à fait lui faire oublier son histoire avec Zhou Wei. Cette errance suit une trajectoire que Lou Ye, revenant sur l’importance de la situation géographique des personnages décrit ainsi :

« [Yu Hong vient] de Tumen, une ville du nord-est du Pays. C’est au moment des repérages que nous avons déterminé les origines de Yu Hong. Nous sommes allés dans cette région pour trouver un endroit près de la frontière avec la Corée du Nord, là où la Russie, la Corée du Nord et la Chine se touchent. Nous sentions que sa provenance géographique pouvait avoir une certaine influence sur le personnage. Initialement nous voulions commencer l’histoire dans le nord et progresser suivant un axe nord-sud, parallèle au développement général de la Chine. Le film devait même se terminer à Shenzhen. Finalement, il commence à Pékin, s’arrête un moment à Wuhan et continue lentement vers le sud. Cette progression est liée à l’histoire de Yu Hong qui se dirige vers des villes plus ouvertes, où le développement est plus rapide [3]. »

Suivant ces indications topographiques, ajoutons que le film se clôt dans un authentique non-lieu, aux abords de l’autoroute qui relie Beijing à la station balnéaire de Beidaihe, non loin d’où Yu Hong s’est établie avec son mari. Cette ultime rencontre marque l’impossibilité pour les amants de renouer sur les bases de leur amour passé ; et l’autoroute/non-lieu, symbole des immenses progrès économiques de la Chine durant cette décennie où ils ont été séparés, de refléter cette froide impersonnalité qui s’est désormais insinuée entre leurs corps jadis fiévreux.

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Une jeunesse chinoise (Lou Ye, 2006)

Ainsi donc, pour rendre compte de l’intensité et de l’atmosphère unique qui ont caractérisé les événements de la place Tiananmen, Lou Ye a choisi de filmer une histoire d’amour torride et passionnée. Cela peut sembler à première vue un choix banal, mais dans le contexte du cinéma chinois contemporain, c’est un choix qui porte à réfléchir. Dans Une jeunesse chinoise, passion amoureuse, affirmation individuelle et revendications politiques s’enchevêtrent étroitement, faisant ainsi contraste avec un élément central du cinéma indépendant chinois des dernières années : la prolifération de la figure de la prostituée, étroitement liée à la prépondérance des impératifs économiques dans la Chine post-Tiananmen.

Notes

[2Dans la foulée du mouvement du 4 mai 1919, les années 80 en Chine ont souvent été appelées « mouvement des nouvelles Lumières » ou « deuxième mouvement de la nouvelle culture ».

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