Hors Champ

septembre/octobre 2017

SEXE ET CINÉMA

De la possibilité éventuelle de montrer un phallus normalement turgescent pénétrant ardemment un vagin délicieusement fourré... sur un écran de cinéma.

par Yannick Rolandeau
2 février 2009

Il y a belle lurette que l’être humain veut tout montrer au cinéma et surtout, l’acte sexuel et ses dérivés. Deux importantes questions se posent à nous : la première est la plus cruciale car elle interroge la pertinence d’une telle exhibition en esthétique et au-delà ; la seconde a rapport avec la façon de légitimer cette même exhibition. Luis Buñuel, pourtant peu suspect d’être un curé, dit : « C’est que ces cruautés telles que la pornographie sont devenues une sorte de mode, se sont banalisées. Je ne suis pas contre la pornographie à condition qu’elle soit pratiquée en chapelle secrète, comme cela se passait autrefois. Je suis contre la vulgarisation et la mode de la pornographie. Il se passe la même chose qu’avec le terrorisme et la mode des bombes ; on pose une bombe contre n’importe qui, le curé, la voiture des Monsieur un tel, le jeune d’à coté. La pornographie cinématographique destinée à séduire le public et à gagner de l’argent me répugne [1]. » Il accentue sa critique : « J’irais même plus loin ; si on me dit qu’un film pornographique va être montré gratuitement, que personne ne s’enrichira avec cette projection, je suis également contre. [2] » Luis Buñuel s’en explique fort bien : « Parce que c’est banaliser l’érotisme. Ce sujet est complexe et il faudrait le traiter plus en profondeur. Je ne suis pas contre l’érotisme mais contre la pornographie, qui est la physiologie de l’érotisme. Et je suis contre la pornographie parce que je crois à l’amour. (…) En revanche, la pornographie c’est l’amour célébré dans un stade ou une arène. (…) Erotiquement, la pornographie est négative car elle épuise tout, ne laisse aucune place à l’imagination, n’a pas de mystère. En revanche, envisager l’érotisme comme une possibilité, le suggérer sans plus, est beaucoup mieux. [3] » Il n’y aurait rien à retrancher à cela si justement la pornographie n’était pas passée de son statut de « chapelle secrète » à une mode…

En 1976, L’empire des sens de Nagisa Oshima montrait déjà tout et s’il y avait quelque chose à montrer, il n’y a plus rien à montrer depuis. Fellation, simple ou double pénétration, voire triple, masturbation, sodomie etc., quoi d’autre (je n’ose dire de permis) ? Or, il n’y a pas de mise en scène du coït. Il faut dire qu’un coït ressemble tant à un autre coït. Il n’y a proprement rien à voir dans cette petite usine à piston sinon une rythmique binaire, mécanique et terriblement ennuyeuse. Mais comme l’homme ne peut pas s’empêcher de transgresser pour transgresser (comme un certain pan de l’art contemporain ne peut s’empêcher de clamer l’originalité pour l’originalité), c’était bien le seul film à faire et qui montrait qu’il n’y avait rien à voir que ce qu’on a déjà vu. Ce qu’on verrait ensuite ne serait que de pales copies. À ceci près que Nagisa Oshima qui s’inspirait d’un fait divers n’était pas un cinéaste débutant et avait un propos, aussi mince qu’un string soit-il. Dans le Japon militariste de 1936, un couple défraya la chronique en vivant une passion charnelle extrême. L’ancienne geisha Sada Abe et son amant Kichizo sombrèrent dans une spirale érotique qui les coupa du monde extérieur. On retrouva Sada Abe errant dans la rue avec le sexe de Kichizo à la main. Comme quoi, le sexe n’épanouit pas forcément contrairement à ce que certains veulent nous faire croire.

Lors de sa sortie au Japon en 1976, L’empire des sens provoqua un scandale (mot magique) en raison de son caractère pornographique. Il fut censuré dans son pays d’origine avec scènes coupées et zones de flou sur les parties sexuelles. On cache ce qui est montré, ce qui provoque une envie irrésistible de voir... ce qu’on a déjà vu (espérons-le). Grâce à la coproduction française, le film fut diffusé dans le monde entier et fut présenté au Festival de Cannes à la Quinzaine des réalisateurs. Il connut un grand succès, succès logique après tout dans notre monde où la transgression fait partie de la loi du marché pour gagner le plus d’argent possible. Si le film est en soi un peu plus qu’un simple divertissement osé, interrogeant les relations entre raisons et passions, on peut se demander quel est l’intérêt de tout montrer comme on dit, c’est-à-dire de filmer des scènes explicites de sexe à l’écran ? La question est plus épineuse qu’il n’y paraît. Il y a communément deux tendances assez clairement définies : 1) Ne pas montrer, jouer du hors champ, peut être vu comme puritain et réactionnaire (mauvaise image). 2) Transgresser et donc montrer, est généralement envisagé comme émancipateur, rebelle (bonne image).

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L’empire des sens (Nagisa Oshima, 1976)

En premier lieu, il faudrait se demander si le sexe est séquestré ou terrorisé par quelque secte religieuse ? Est-il plus « beau » sans vêtement et exhibé, plus « harmonieux », prêt à s’envoler pour le paradis des voluptés éternelles ? Et pourquoi ce dévoilement sur un écran de cinéma comme si cela apportait quelque chose ? Pourquoi même s’habituer à en voir ? Sous le fallacieux prétexte que les gens seraient « coincés » et que voir de telles scènes les désinhiberaient ? En fait, on ne veut pas, contrairement à ce qu’on pense, qu’ils soient émancipés vis-à-vis de la sexualité, mais on veut le croire ou le faire croire, et pour cela, on exige que le sexe devienne hypervisible dans la sphère publique. Il s’agit de représentation, représentation qui n’a jamais été d’ailleurs le garant d’une quelconque émancipation qu’elle soit sexuelle ou non. Plutôt une étape essentielle à sa marchandisation mondialisée. Que tout cela surgisse au temps où la planète est ultra-médiatisée, surveillée par le balayage permanent des satellites et où chaque citoyen est connecté au Grand Tout par le réseau, n’est pas le fruit (défendu) du hasard. Il est certain que cette « transgression » au cinéma est là aussi pour naturaliser l’être humain, c’est-à-dire pour que l’on puisse filmer une scène explicite de sexe avec le même détachement qu’une scène de repas ou de jokari (il reste encore le tabou de la défécation à cinématographier).

Outre la bêtise de mettre en scène de telles postures, il est manifeste, depuis des milliers d’années, qu’une des choses que l’homme ne fait naturellement pas en public, c’est bien de copuler ou de faire l’amour et que cette activité privée est bien, par contre, le garant que l’homme acquiert le statut de civilisé, qu’il a un réel plaisir personnel sans la complaisance d’un public-miroir. Le jour où l’on sera parvenu à montrer un phallus et un vagin communiquant ardemment en gros plan sans être au moins troublé, on pourra se féliciter d’avoir éradiqué la sexualité humaine. C’est d’ailleurs à cela que l’on veut aboutir et habituer peu à peu tout un chacun. Croire que l’on peut se débarrasser du trouble de la sexualité sans se débarrasser de l’humain est l’une des plus grandes illusions actuelles. À ce stade, on se demande pourquoi on ne militerait pas pour l’abolition des vêtements, contre l’abominable et intolérable coercition qu’ils exercent à l’encontre de notre pauvre corps chéri qui, lui, ne demande qu’à éructer du plaisir par salves chaudes et fécondes. On constatera que ces inénarrables évolutions nous ont permis un fantastique retour à l’animalité, à l’indifférenciation et à la soupe primordiale, 4 milliards d’années pour un fantastique sur-place. Étape anthropologique cruciale et sans précédente que nous devrions fêter joyeusement, enfin, si nous possédons encore un cerveau en état de marche.

Pour tenter d’y comprendre quelque chose, il faut interroger les mots car c’est en les interrogeant que l’on saisit leur sens profond. Ce que disait le poète René Char quand il écrivait : « Les mots savent de nous ce que nous ignorons d’eux. » Le mot pornographie vient du grec pornographos, de porné, prostituée, et graphein, écrire. Si le mot pornographie est lié au mot prostitué, ce n’est pas un hasard. C’est bien d’exposition et de visibilité dont il s’agit. Le mot prostitué apparaît en 1361. Il signifie avilir et vient du latin prostituere, exposer en public (pro, voulant dire devant et statuere, placer). Les racines du mot disent tout. Une femme qui se prostitue met son sexe « en avant », aux yeux de tous pour en faire commerce. On note que la pornographie fait référence à quelque chose de trivial et de banal exposé publiquement. On fait commerce d’une chose intime, quelque chose de sexuel ici mais cela pourrait ne pas être particulièrement sexuel. L’on aurait tort de sauter sur l’aspect moralisateur. Il serait plus pertinent de se demander avant tout si l’exposition publique d’une chose triviale a une grande valeur car en lui donnant une si large audience, on en fait non seulement la propagande mais on réduit l’être humain à sa banalité et à sa trivialité. Il en est de même de toute divulgation de notre intimité, de notre banalité, et c’est parce que celle-ci devient visible (d’autres personnes la voient) qu’elle devient gratifiante narcissiquement. Regarder les autres nous regarder.

L’indiscrétion contemporaine devient une exhibition obligée afin d’éliminer par son hyperréalisme le hasard, la séduction, les incertitudes, l’attente, l’imprévisible dans notre rapport à l’autre. Le sexe et le sexuel deviennent alors rationnels, communautaires, égalitaires. Ennuyeux. Jean Baudrillard disait aussi que contrairement à ceux qui déploraient le manque de transparence et l’isolement, on souffrait plutôt d’un excès de visibilité et de promiscuité. Philippe Muray écrivait : « La prophylaxie, c’est la politique de perfection intégrale. La prophylaxie intégrale, c’est la mort. L’humanité avançait dans le brouillard, et c’est pour cela qu’elle avançait. On a dissipé le brouillard, ou du moins on s’y emploie, comme on s’emploie à tuer le secret, inséparable de la séduction, comme on a tué la vie quotidienne par des méthodes de “traçabilité” systématique, comme on a tué la vie sexuelle en obligeant tout un chacun à savoir s’il jouit, à en avoir une idée claire, calculée, mesurée, et aussi à avoir une idée claire, calculée et mesurée de la jouissance de son partenaire, ce qui est la meilleure manière d’effacer toute jouissance. [4] »

Il faut donc tirer l’équation existentielle suivante : plus l’on veut montrer du sexe publiquement en se voulant démagogiquement rebelle et transgressif, plus on aboutit à l’inverse. C’est vouloir en vérité la mort du sexe et du sexuel. C’est parce que la sexualité fait partie intégrante de notre intimité et est une zone ambiguë de notre identité qu’il n’y a aucun intérêt à la représenter aussi crûment en public. Dans cette exposition triviale, on l’appauvrit en la vidant de toute sa richesse et de son trouble. On franchit une zone où notre être intime est violé parce que brutalement déplacé dans l’espace public, comme si on nous mettait nu devant des dizaines de personnes inconnues. Et l’exhibition de la sexualité dans la sphère publique (exhibition de jouissance) est ce que la psychologie appelle perversion. Ce que l’on poétise malencontreusement sous le terme émancipation ou libération de l’individu est une pure tartufferie, c’est l’inverse de ce que l’on croit être : un enfermement, un assujettissement, une domination d’autant plus terrible que l’on s’en croit libéré. Ce qui a pour but fâcheux de pérenniser cette domination (puisqu’elle n’est plus vue comme domination) et finalement d’être opposé à un quelconque changement.

En réalité, la pornographie est « réactionnaire », codifiée, opposée à l’ambiguïté de la sexualité, nostalgique d’un temps idéal et naturel. Elle est la déclinaison du dogmatisme dans l’ordre sexuel, des pires clichés issus des tracts religieux ou politiques, ne faisant qu’exhiber du vulgaire, du commun, du banal et du trivial, c’est-à-dire ce que tout le monde peut faire en baissant son slip ou sa culotte. De surcroît, elle est normativement transgressive, n’en référant exclusivement qu’à l’interdit pour exister et exciter. La pornographie tente de passer pour ce qu’elle n’est pas. Elle fait croire qu’elle montre une quelconque libération sexuelle alors qu’elle respecte la normalité officielle afin de procurer une banale excitation. La pornographie ne peut exister en dehors de cette loi. Elle colle dans l’esprit des personnes des représentations mécaniques et performantes de la sexualité, avec pour conséquence de les déshabituer de leur propre expérience individuelle. Dans ce monde sans limite réside la triste limite du triste enjeu. Au mieux, elle ne tient qu’un discours trivialement sensualiste et à ce titre, autant le pratiquer dans la réalité que d’en faire la publicité à travers un film. Que peuvent même signifier les notions d’excès et de transgression dès lors qu’on prétend abolir toute limite ou tout interdit ? C’est-à-dire de ce que l’on ne peut plus transgresser par principe ? En ce sens, la pornographie est une réanimalisation de l’homme.

Seul l’érotisme est subversif car il implique autre chose en jeu que deux corps : des personnalités. Dans l’érotisme, on parle aussi de la sexualité sans la dégrader. Il y a le plaisir d’en parler, plaisir de la chose vue mais aussi non vue ou suggérée, pour l’envisager autrement que d’une manière triviale et crue. On l’interroge, on réveille l’esprit tout en suscitant l’excitation. Il est assez amusant qu’une époque qui prétend battre en brèche les tabous écarte résolument l’érotisme de son environnement pour n’envisager que sa bêtise et son avilissement : la pornographie. Or, une chose est pornographique lorsque son érotisme en est mort. Comme le disait Roland Barthes : « L’érotisme c’est lorsque le vêtement baille. » Par son coté exhibition, la pornographie tue le désir et le remplace par la jouissance. En tant que Homme, les femmes dans la rue me sont mystérieuses par ce qu’elles cachent. Sur une plage de nudistes, j’ai envie de jouer au ballon. Le premier plan qui ouvre Eyes Wide Shut (1999) de Stanley Kubrick où l’on voit Nicole Kidman, nue, de dos, est d’un érotisme saisissant en plus d’être un plan d’une grande beauté, composé avec une ivresse de la géométrie et des couleurs (rideaux rouges, murs jaunes, robe noire d’Alice, colonnes et perspective).

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Eyes Wide Shut (Stanley Kubrick, 1999)

Comme le plan est court, le spectateur n’a pas le temps de s’en repaître. Il est renvoyé par l’excitation et la curiosité suscitées en lui à l’ennui même du héros principal, Bill (Tom Cruise), marié depuis sept ans, qui, lui, trouve sa femme bien banale. Ce n’est pas un hasard si le film fut violemment attaqué comme étant puritain ou si certains attendaient une sorte de Clockwork Orange du sexe. On voit bien la limite actuelle où le spectateur considère comme « normal » de voir des scènes explicites de sexe afin de consommer du sexe à l’écran, de satisfaire ses pulsions et d’être en définitive dominé par elles. À terme, le spectateur-consommateur devient une machine orgasmique, un pantin charnel. Songeons au Casanova de Fellini où le célèbre libertin, passant mécaniquement de femme en femme, entendons d’objet en objet, de chose en chose, en vient à coucher avec un automate sans plus se rendre compte de la différence qu’il y a entre un être et un artefact. Ainsi, au moment où nous croyons être plongés dans la vie, nous sommes devenus des marionnettes pulsionnelles. Au moment où l’on divinise l’acte sexuel, pour ne pas voir la solitude glacée qui l’entoure, on ne fait qu’idolâtrer l’automatisme de l’instinct.

Dans cette optique, mettre en scène un film avec des scènes explicites de sexe se heurte à plusieurs écueils car plus les scènes sont nombreuses et importantes dans la durée et plus le film devient pornographique. Pourquoi ? Simplement parce que plus la scène est longue, plus le spectateur consomme complaisamment cette sexualité devenue hypervisible (puisque brusquement libéralisée pour devenir une marchandise et un produit). D’autres films rusent en mettant une ou deux courtes scènes pour échapper au classement pornographique. Or, si un metteur en scène opte pour le hors champ, ce n’est pas parce qu’il fait partie d’une obscure secte catholique mais parce que nous pouvons aisément imaginer la scène nous-même (on supposera que nous sommes des experts dans le domaine) ou la pratiquer chez nous à l’abri des regards indiscrets. De surcroît, le film ne s’en trouvera nullement dérangé mais au contraire, prompt à s’intéresser à des aspects de l’existence plus signifiants que l’instinct.

Si depuis quelques années des films revendiqués auteuristes montrent des scènes « explicites » d’actes sexuels par pur snobisme [5], il n’y a rien d’étonnant à cela après la révolte jeuniste de mai 68 et le post-modernisme ambiant qui lui a succédé, mais aussi de ce qui les ont précédé, je veux parler au début du XXe siècle avec l’avènement de ce qu’on a appelé le « modernisme » qui revendiquait conjointement, par avant-gardes interposées, révolution politique et propagande hédoniste allant de pair avec l’industrialisation et l’essor des mass-medias. La marchandisation du monde était en marche. Au risque de me répéter, on peut se poser la question qui hante le livre de Jean-Claude Michéa dans L’Enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes (et que l’on trouve en quatrième de couverture) : « Quel mystérieux hasard à répétition fait que ce sont toujours les révolutions culturelles accomplies par la Gauche qui permettent au capitalisme moderne d’opérer ses plus grands bonds en avant ? » Disons toutefois que nous n’avons pas encore pris acte du fait que révolution politique et propagande hédoniste d’une part et mondialisation consumériste et instrumentalisation des corps en marchandises d’autre part ne sont qu’une seule et même chose. C’est ce que disait aussi le cinéaste Pasolini quand il mettait en garde contre la mutation du capitalisme qui devenait hédoniste au point que l’église même devenait une entrave à son expansion. L’hédonisme comme idéologie se réalise concrètement de nos jours avec l’apparition d’un consumérisme effréné à tous les niveaux de la vie, y compris les plus intimes et privés, conséquence d’un repli stratégique sur la sphère du moi, du vécu, du narcissisme. Tout devient un Marché et pour réussir pareille entreprise, il fallait une libéralisation sans limite des mœurs et des désirs. Il fallait dissoudre et saccager toutes les résistances et toute morale (pensée critique, éducation, religion etc.). L’historien Christophe Lasch indique bien que nous sommes passés ainsi à une société sadienne. « L’auteur de La Philosophie dans le boudoir comprit également que la condamnation de la vénération de la femme devait s’accompagner d’une défense des droits sexuels de celle-ci – le droit de disposer de son propre corps, comme le diraient aujourd’hui les féministes. Si l’exercice de ce droit, dans l’utopie de Sade, se réduit au devoir de devenir l’instrument du plaisir d’autrui, ce n’est pas parce que le Divin Marquis détestait les femmes mais parce qu’il haïssait l’humanité. Il avait perçu, plus clairement que les féministes, qu’en régime capitaliste toute liberté aboutissait finalement au même point : l’obligation universelle de jouir et de se donner en jouissance. Sans violer sa propre logique, Sade pouvait ainsi tout à la fois réclamer le droit, pour les femmes, de satisfaire complètement leurs désirs, et jouir de toutes les parties de leur corps, et de déclarer catégoriquement que « toutes les femmes doivent se soumettre à notre plaisir ». L’individualisme pur débouchait ainsi sur la répudiation la plus radicale de l’individualité. (…) Ce n’est pas seulement dans la pensée de Sade mais dans l’histoire à venir si exactement préfigurée dans l’excès même, la folie et l’infantilisme de ses idées – que la défense de la sphère privée aboutit à sa négation la plus poussée, que la glorification de l’individu conduit à son annihilation. [6] » C’est le propos du film surréaliste de Jan Švankmajer, Démence (2006) où celui-ci montre bien que tout un chacun est devenu un petit Sade en puissance, réclamant de la transgression, de la violence et du sexe à outrance tout en s’en prenant à Dieu de le brimer dans son éternel revendication de jouissance.

L’hédonisme contemporain redoubla d’efforts pour véhiculer l’idéologie que la sexualité était odieusement prisonnière, enfermée par un bourreau aux longues dents rayant le parquet dans un hypothétique donjon, et qu’il fallait l’en libérer pour vivre ensuite dans le bien absolu, volonté exhibée de s’affranchir de tout tabou et qui ne s’avère être qu’un préjugé supplémentaire. Cette fable induit que la sexualité est un obstacle qu’il faut laminer, réduire et banaliser à une chose aussi futile que de se curer le nez, ce qui n’aboutit qu’à la rendre consommable puisque vidée de sa complexité, de son trouble, de son ambiguïté. Cette entreprise ne pouvait se réaliser qu’avec les petits anges rieurs qui ornent l’industrie de l’entertainment qui entretient l’autosatisfaction, glorifie le plaisir et le divertissement comme seule fin de l’existence comme l’a décrit Hannah Arendt. Philippe Muray, en archéologue du festivisme, y voit la mutation anthropologique de notre époque, le post-humain, Festivus festivus (parallèle avec l’homo sapiens sapiens) l’homme de la post-histoire qui abandonne ce qui pouvait lui rester de civilisé. Le rêve après avoir aboli toute autorité (Dieu, père, professeurs) : se cloner ou s’auto-engendrer (forme unaire, abolition de l’engendrement, de la sexuation), et demeurer un néotène (un être-larvaire).

On comprend peut-être mieux pourquoi toute tentative de libérer les mœurs paraît en réalité extravagante (outre qu’il faille plutôt entendre libéraliser au sens du libéralisme économique) sans même se rendre compte du rôle d’apprenti sorcier auquel on joue. Or, la sexualité humaine n’ira jamais de soi. Le « Il est interdit d’interdire » trouve une renversante fétichisation dans l’ordre marchandionisiaque : « Désirez ce que vous voulez, nous sommes là pour produire et vendre. » Une stratégie centrée sur l’individu, sur son désir jusqu’au-boutiste. Loin d’être une quelconque libération de soi, ce slogan atomise la société, pousse les individus dans un repli narcissique et autarcique qui ne peut que déboucher sur plus de violence comme l’a compris le film de Michael Haneke 71 fragments d’une chronologie du hasard. À la société moderne politique et coercitive d’avant a succédé la société post-moderne, permissive, ludique et narcissique. Il fallait une libéralisation plus grande des mœurs et des désirs que ce qui était permis auparavant. Il ne serait pas étonnant dans cette logique que la pédophilie, le viol, l’inceste voient leurs frontières être remises en cause dans les prochaines années.

C’est bien dans le ressentiment que s’opère de nos jours cette volonté d’émancipation de tout ce qui est à peu près vivant sur cette planète (quitte à la saccager réellement) comme si l’homme pouvait aisément contrôler les forces qui le gouvernent d’un clic de souris installé devant l’écran de son ordinateur. On ne peut pas mieux au passage se prendre pour Dieu après avoir vilipendé la religion (ce qui est une manière de lui donner de l’importance). Ce ressentiment, pétri de haine et d’envie, veut se venger des humiliations subies (réelles ou fantasmées), déposséder les autres du pouvoir pour l’exercer à son tour et pour son propre compte. Il s’agit d’une stratégie de prédation ou d’une volonté de puissance déguisée : devenir en somme plus royaliste que le roi, du moins un frère jumeau du roi. Contradiction inavouée qui tient dans l’abolition de la domination (sauf de la sienne) poétisée sous le nom de libération. Une grande partie des discours ambiants pourrait se résumer à cela : « moi, moi, moi » au point où l’on se demande si certains n’ont pas remplacé leur cerveau par leur nombril. Destruction de l’altérité. Remplacement du principe de réalité par le principe de plaisir. Despotisme de la jouissance. Depuis L’empire des sens, outre les films à caractère pornographique, d’autres œuvres ont tenté de franchir la « zone interdite ». Faisons-en le rapide panorama, la liste n’étant pas exhaustive. En 1986, dans Le diable au corps de Marco Bellocchio, Maruschka Detmers faisait une fellation à son petit camarade comédien. Dans les années 90 et surtout 2000, le nombre de films montrant des scènes explicites de sexe sont en nette augmentation. Les idiots (1998) de Lars Von Trier fut un grand « moment » dans l’apologie de la bêtise et de la régression où l’on pouvait voir un « vrai » coït. Comme quoi une scène explicite de sexe peut se conjuguer aisément avec l’abdication de la civilisation et un retour à l’animalité de l’homme. Le philosophe Jean-François Mattéi dans La barbarie intérieure écrit : « Le film de Lars Von Trier, Les idiots, est le plus récent exemple de cette débilité programmée, reconnue et affichée, pour abdiquer au plus vite toute trace d’humanité. Les idiots du film, qui sont des hommes convertis à la débilité profonde, se recroquevillent avec satisfaction dans leur idiotie. Le metteur en scène, revendiquant ce “plaidoyer en faveur de l’anormalité”, s’identifie sans réserve à ces personnages qui se vident de leur intelligence, s’enferment dans l’autisme et s’amoncellent les uns sur les autres dans une orgie rhizomatique où tout ce qui est humain est désormais étranger. Lars Von Trier salue le procès d’identification de ses acteurs qui s’ennuyaient dès qu’ils arrêtaient de faire les débiles, et conclut avec philosophie : “Un individu qui bave sur sa chemise ou émet des beuglements vous dérange un peu au début, puis vous vous habituez à la situation. [7] » Romance (1999) de Catherine Breillat mettait en scène une jeune femme Caroline Ducey (Marie) et un acteur du cinéma pornographique Rocco Siffredi (Paolo). Patrice Chéreau avec Intimités (2001) tentait de se faire plus réaliste mais parvenait à l’effet contraire en montrant des accouplements ennuyeux (peu originaux chez les hétérosexuels), avec notamment une scène de fellation passablement molle.

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Baise-moi (Virginie Despentes, Coralie Trinh Thi, 2000)

La limite fut dépassée d’une façon nauséabonde avec Baise-moi (2000) de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi. La ruse que Baise-moi a initié en quelque sorte pour éviter d’être classé comme pornographique, portant un X sur le front comme une infamante mais lucrative lettre écarlate, est de mélanger des scènes pornographiques raccourcies avec un vague propos permettant de faire diversion et d’annuler toute classification. Jouer de signes contradictoires perturbe une lecture continue. Ambiguïté d’une esthétique qui veut jouer à la fois sur la fonction critique et la fascination. Il y a du porno mais il y a un propos ; il y a un propos mais il y a du porno. Plutôt un cinéma pornographique au sens large du terme avec un vernis intellectuel. Baise-moi est d’un conformisme artistique abyssal, à l’opposé de sa subversion supposée. Si être classé comme pornographique était infamant, la volonté était d’être « censuré » et « attaqué » par une association d’extrême droite. Que ferait ce genre de film sans la censure de nos jours car l’on sait bien que pour faire de l’argent dans l’ordre marchand d’aujourd’hui et exister dans la sphère publique, il faut être un transgressif voyant. Baise-moi a donc bel et bien « quémandé » de la censure en regard de sa nullité. Pornographique, Baise-moi l’est. Visuellement, aucune contestation possible. Ce n’est pas un vague plan mais plusieurs scènes (Nadine avec un type au début, puis deux autres avec Nadine et Manu avec des hommes de passage) sans oublier celles auxquelles se rajoute de la violence (le viol et la partouze finale notamment). Quelle innovation que de montrer un coït que chacun peut contempler chaque premier samedi du mois sur Canal + ! On a une contamination du cinéma « traditionnel » par le cinéma pornographique et ce que ce dernier a répandu dans la société depuis des années en même temps qu’il a accompagné le mouvement de « libération sexuelle ».

La fausse innovation de Virginie Despentes est de mettre au même plan d’égalité les scènes pornographiques avec les autres. Fellations, coïts, viol se retrouvent valorisés au même rang que de conduire une voiture. Il n’y a ici qu’une espèce d’hyper-naturalisme (faire comme un supposé vrai), une volonté d’effacer tout artifice, toute frontière entre fiction et réalité, ne serait-ce que par l’emploi de hardeuses pour « interpréter » une scène de coït. Les autres films cités plus haut ne montraient de scènes explicites de coït qu’à l’occasion, Baise-moi franchit le pas et en sature sa narration, joue dans la surenchère en y rajoutant la violence, le viol se voulant dénonciation. À terme, ce toujours-plus sensoriel, pulsionnel, émotionnel, qui rive le spectateur à ce qu’il voit et rien qu’à ce qu’il voit, visant non son esprit mais son voyeurisme, c’est la mort même de la fiction. Comme pour la sexualité, la violence subit le même processus. Quand les fictions ne suffisent plus, on fait des reportages (comme aux États-Unis ou sur TF1 ou encore Loft Story dans un autre genre) sur des voleurs qui se font poursuivre ou descendre en direct pour capter l’attention et l’ennui des spectateurs. La fiction n’est plus là pour nous nous interroger sur le monde et sur nous-mêmes mais elle est remplacée par cette esthétique hyper-naturaliste qui tente de brouiller les frontières entre réel, fiction et documentaire, prise dans le processus du « toujours-plus » pour capter ou susciter les pulsions, les sensations des spectateurs dans une surenchère sans fin. Car après la pénétration, le viol, la fellation, que va-t-il venir ensuite ? La sodomisation ? La défécation ? Le suicide non simulé ? Le sadomasochisme en live ? Dans ce domaine, la contre-imagination n’a aucune limite. Le film vise en dessous du niveau de la ceinture et fait dans le tract, croyant prendre le spectateur pour intelligent (il y a un message) mais le prenant au contraire pour un fieffé imbécile : trop bête pour comprendre ce qu’on a envie de lui transmettre, il faut l’impressionner de la manière la plus violente et la plus viscérale qui soit, un peu comme les commandos anti-avortement qui ne se privent pas d’étaler des fœtus dans des poubelles.

Baise-moi n’est qu’un film de femmes qui se haïssent de l’être. Abordons justement la scène de viol. Manu boit une bière avec une amie sur un quai quand des hommes les enlèvent et les violent. L’amie résiste et hurle. Manu subit, indifférente. Ensuite, devant l’incompréhension de son amie, Manu s’explique : « J’en ai rien à foutre de leurs pauvres bites de branleurs. J’en ai pris d’autres dans le ventre et que je les emmerde ! C’est comme une voiture qui vient dans une cité et tu laisses pas des trucs de valeurs à l’intérieur si tu ne peux pas empêcher qu’elle soit forcée. Ma chatte, je ne peux pas empêcher les connards d’y entrer, j’ai rien laissé de précieux. Ce n’est rien qu’un coup de queue et qu’on n’est jamais que des filles. » Il est symptomatique qu’à travers son personnage Manu expose une négation de soi, de son corps au point où sa propre intimité a été vidé de toute substance et toute humanité, corps sans âme, réduit à une caisse, une voiture, une marchandise sur laquelle on peut s’empiler à loisir. Quand les deux femmes ne tuent pas, l’homme sert uniquement de machine orgasmique. Au mieux, elles se réfugient dans une homosexualité (scène de la danse) à peine dissimulée. Tout est réduit à rien, au néant. Le corps de l’homme est réduit à un sexe, la sexualité elle-même à une partie de gymnastique morbide et on peut se demander au final ce qu’une femme peut être d’autre qu’une femme. Un homme ? Inavouable. Donc, on tuera. Quand on a réduit son adversaire à une « bête », quand on vit dans un monde de fantômes, qu’on le croit ou le voit comme tel, les êtres humains n’apparaissent plus comme des êtres humains. On peut donc les exterminer et l’acte du crime passe comme une lettre à la poste. Il est bien plus difficile de faire œuvre et de parler des rapports hommes-femmes sur un ton juste. Sans doute trop « bourgeois ».

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9 Songs (Michael Winterbottom, 2004)

Plus récemment, 9 Songs (2004) de Michael Winterbottom propose le cocktail sexe + concert de rock. D’une durée de 69 minutes (fort conceptuel), Matt (Kieran O’Brien), un anglais, et Lisa (Margo Stilley), une étudiante américaine, se rencontrent à Londres en 2003, durant un concert de Black Rebel Motorcycle Club à la Brixton Academy. C’est le coup de foudre soi-disant. Dans ce film, Michael Winterbottom brosse le tableau d’une relation amoureuse depuis ses prémices jusqu’à sa conclusion. Cunnilingus, masturbation, fellation, éjaculation, pénétration, tout y passe sans oublier les standards inusables du fantasme (baignoire, hôtel, club de strip-tease, cuir et jouets). L’alibi est toujours le même : filmer au plus près l’intimité d’un couple dans un souci quasi documentaire, montrer l’acte sexuel, brut et sans apprêt, le tout saucissonné d’extraits de concert. Le résultat est d’une indigence rare : aucune émotion, aucune personnification des rôles, dialogues vaseux, désincarnation des sentiments et des corps.

En 2006, Shortbus de John Cameron Mitchell essaya de renouveler les codes du « genre » et il mérite que l’on s’y arrête un peu plus longuement. L’option prise est de faire passer le sexe d’une manière ludique et comme par inadvertance, naturaliste dira-t-on. Le réalisateur John Cameron Mitchell explique le message qu’il a voulu transmettre : « Pendant les années de préparation d’Hedwig and the Angry Inch, mon précédent film, je me réjouissais de voir le cinéma explorer de nouveau la sexualité avec franchise comme certains films des années 60 et 70. Mais je regrettais que la plupart de ces nouveaux films soient à ce point sinistres et dénués d’humour. Le sexe y semblait quelque chose d’aussi négatif que, disons, les chrétiens conservateurs. (...) J’avais l’idée de tourner une comédie new-yorkaise pleine d’émotion qui serait sexuellement très franche, qui ferait réfléchir et, si possible, qui serait drôle. Un film qui ne chercherait pas forcément à être érotique, mais qui essaierait plutôt d’utiliser le langage de la sexualité comme une métaphore des autres aspects des personnages. J’ai toujours considéré la sexualité comme la terminaison nerveuse des gens. [8] » La terminaison nerveuse du film se résume à peu de choses. Cette façon de faire démontre qu’il n’y a rien de naturel à montrer du sexe et c’est en cela que réside l’humanité de l’homme et de la femme à la différence des animaux. Sur le site du film, le cinéaste prétend avoir voulu faire un film sur l’amour et le sexe qui ne s’autocensure en rien. Détail révélateur sur la psychologie contemporaine, comme si ne pas montrer de scènes de sexe explicite relevait de la censure ou de l’autocensure !

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Shortbus (John Cameron Mitchell, 2006)

Le film est du genre militant associatif plutôt qu’un film de cinéaste. Shortbus suit plusieurs personnages new-yorkais dont les aventures tragi-comiques naviguent entre sexualité et sentiments. Tous fréquentent un club underground, Shortbus, où s’expriment toutes les sexualités. On reconnaît le dogme actuel de l’égalitarisme obsessionnel (avec le phénomène dangereux qu’est le queer ou le transgenre). Si le film n’en traite pas directement, il se situe en droite ligne du victimisme contemporain. L’origine du titre est assez révélatrice. Le Schoolbus est le fameux car scolaire que prennent tous les petits américains qui vont à l’école. Mais le Shortbus, plus court, qui le suit normalement de près, est réservé aux handicapés, aux enfants caractériels ou aux surdoués. C’est-à-dire aux hors-normes. Les acteurs et actrices sont pour la plupart issus comme il se doit de l’underground américain, débutants ou « inexpérimentés », ce qui se conçoit aisément étant donné qu’il y a quelques scènes explicites de sexe pour se rincer l’œil, ce qu’en bons professionnels, les comédiens refuseraient à juste titre. On imagine les critères du casting : phallus minuscule, érection mollassonne, vagin disgracieux, seins en forme de chaussette, pudeur aggravée... Terrible discrimination en vue, non ?

Son propos est moins ludique car leurs personnages sont en grave crise (forcément), ce qui pose l’épineuse déroute de la libération sexuelle qui n’a servi qu’à faire un saut de puce inutile, c’est-à-dire de passer d’une prison à une autre. Le film est exemplaire dans le genre drame du matelas le plus trivial possible. Par exemple, Sofia (Sook-Yin Lee) est sexologue et n’a jamais connu l’orgasme. Terminaison nerveuse disait le metteur en scène ! Avec son mari Rob (Raphael Barker), elle simule le plaisir depuis des années. Sofia croise Severin (Lindsay Beamish), une maîtresse dominatrice (!) qui tente de l’aider. Parmi les patients de Sofia, il y a James (Paul Dawson) et Jamie (PJ DeBoy), un couple homosexuel qui tente d’ouvrir leurs relations à un troisième partenaire (ce qui ne marche pas à deux marchera-t-il à trois, à quatre, à cinq, à six et au-delà ?). James propose une relation avec un jeune homme, Ceth (Jay Brannan) mais Jamie reste sur ses gardes. James semble avoir un projet secret, qui est celui de se filmer avant de se suicider ! Son personnage ressemble à Jonathan Caouette, le réalisateur du calamiteux Tarnation (comme par hasard, John Cameron Mitchell a produit son film) et l’on comprend ce qu’il en est de cette mode du coming-out, forme de délation autorisée, dans le narcissisme contemporain de tout montrer et de rentrer dans le monde morbide du sans limites et de la transparence. Comme James s’en expliquera à Caleb (Peter Stickles) qui le surveillait lui et son amant depuis deux ans au téléobjectif (ce qui d’ailleurs ne l’offusque nullement !) : « Je n’arrive pas à me laisser pénétrer. Ça a toujours été comme cela. Et ça le sera toujours. » Terminaison nerveuse encore. Il est piquant que les metteurs en scène les plus cérébraux se posent des questions aussi égotistes et terre à terre à l’instar d’une Christine Angot et d’une Catherine Millet. On a donc bien dans ce film toutes les sexualités ou presque (si on oublie la pédophilie, le sado-masochisme, la zoophilie et la sexualité avec les radiateurs) mais d’une telle banalité que l’on a l’impression que tout ce petit monde tente pathétiquement d’échapper à une quelconque normalité par principe. Or, dans une scène d’un comique involontaire, Jennifer, pleurant avec ses seins mis en évidence à l’écran, nous explique son grand projet de vie révolutionnaire : « Je veux juste avoir une maison et avoir un chat que je pourrais caresser. Je vais économiser tout mon argent et je veux faire de l’art. Pendant un an. Rien d’autre. Mais tout est tellement cher. » Si la différence est celle de la régression anthropologique pour ne pas paraître normale, on comprend qu’elle fasse tant d’adeptes.

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Shortbus (John Cameron Mitchell, 2006)

Cela dit, il existe bien à New York un endroit appelé Shortbus. C’est un salon privé où on peut rencontrer des gens, boire un verre, discuter, débattre, se confier et se cocufier à volonté. Comme un bar normal ? Pas vraiment car non seulement on y voit des films, des concerts, de l’art et des performances (passages obligés de l’art contemporain) mais c’est un endroit où il n’y a aucun interdit et où le sexe (plutôt que l’amour) est le maître mot. Original, non ? Et originalité de l’originalité, cerise sur le gâteau, on peut y réaliser ses fantasmes avec des hommes et des femmes qui « s’aiment » sans tabous, ni préjugés (avec un perroquet, est-ce possible ?) ou simplement regarder. Le site du film sur Internet propose même cette option citoyenne : « Si toi aussi, tu souhaites l’ouverture d’un Shortbus près de chez toi, rejoins la chaîne en envoyant une e-card à un ami ! En le faisant, tu deviens membre de la famille Shortbus et ton nom figurera au générique du DVD ! » La société comme partouze générale où vous pourrez voir votre nom tel un phare illuminer un futur générique de film ! C’est d’ailleurs ainsi que ce dernier se termine, en partouze consolatrice, en orgasme collectif avec un transsexuel chantant à tue-tête (ah, la chanson et la musique comme bain collectif et indifférenciateur !), pour oublier la solitude, donc la réalité. On ne pouvait pas mieux dire que c’était cette dernière qui faisait obstacle à l’égoïsme contemporain.

Destricted (2007) regroupe, lui, sept courts métrages voulant accommoder « art » et sexe. Le résultat est un naufrage esthétique prévisible. Dans Balkan Erotic Epic de Marina Abramovic, on répertorie pratiques et superstitions sexuelles dans les Balkans. Dans Sync de Marco Brambilla, on a une minute de plans érotiques montés en express sur une musique faisant entendre une batterie. Dans Impaled de Larry Clark, un casting de jeunes hommes voulant faire l’amour avec une actrice pornographique a lieu avant le passage à l’acte (d’une tristesse à mourir). Dans Death Valley de Sam Taylor-Wood, un homme se masturbe sans éjaculer dans une étendue aride (huit minutes). Dans House Call de Richard Prince, on montre un film pornographique sur une musique décalée. Dans Hoist de Matthew Barney, un homme et une machine ne peuvent s’accoupler (personne ne le savait). Enfin, dans We Fuck Alone de Gaspar Noé (qui ne désirait rien tant que de montrer du sexe à l’écran), une jeune femme et un homme se masturbent, l’une avec son ours en peluche et l’autre avec une poupée gonflable devant un film pornographique.

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We fuck Alone (Gaspard Noé, 2007)

Le plus sidérant est la pauvreté du discours qui tente de soutenir le film pornographique. Par exemple, la critique de Destricted dans Le Monde fut accompagnée d’un entretien de Jacques Leuil, traducteur à la commission européenne de Bruxelles et auteur de critiques littéraires dans Art Press [9]. Dans cet entretien, il lance plusieurs affirmations surprenantes dont celle-ci qui vaut son pesant de cacahuètes : « Pour moi, la grande expérience de ce film, c’est de voir des sexes au cinéma. Voir un sexe de 1 mètre sur 2 a quelque chose de tétanisant. » Par la suite, il tente de légitimer la pornographie (« La pornographie en soi est un tel renouvellement des formes ! Il n’y a aucun besoin d’y ajouter de l’art, ou des enjolivures. »), s’en prend à la méchante morale et lui préfère le mauvais goût et la voyeurisme (« Un courant de l’art contemporain considère que l’art a vocation à réparer la société, à la sauver du consumérisme, et partant de cette consommation des corps qu’est la pornographie. Pour ce courant, quand l’art fait du sexe, c’est pour le sauver de la pornographie. Cette approche est très puritaine, moralisatrice. Elle ne m’intéresse pas. À l’inverse, je m’intéresse aux artistes qui assument le risque du mauvais goût ou du voyeurisme. »), s’étonne que le sexe ne soit pas « naturel » (« Je suis frappé qu’aucun des auteurs n’ait tourné de “vrai” film pornographique. Quel est le problème ? Pourquoi faut-il encore en passer par ces tours et détours ? »), milite pour qu’on en voit et qu’on en revoit (« Je trouve que l’on s’habitue à tout dans le cinéma, sauf à l’image d’un sexe qui reste, surtout sur grand écran, une expérience profondément déstabilisante. C’est une déflagration visuelle inouïe. Et à ce titre, à continuer. ») au point que le cinéma doit être investi ouvertement ou « clandestinement » par la pornographie (« Réinjecter de la pornographie au cinéma, c’est une vraie entreprise plastique, esthétique. La polémique autour de la classification du film de Larry Clark (…) a mis en lumière le fait qu’il est possible de faire passer du sexe en contrebande, d’échapper à la catégorie porno qui disqualifie la sortie en salles. Il y a une zone grise que les réalisateurs doivent investir. »). De tels propos sont étonnants et oublient à bon compte que la pornographie banalise et tue le sexe.

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Impaled (Larry Clark, 2007)

Il ne devient pas étonnant que l’on tente d’éduquer les femmes à cette tyrannie ou théologie de l’émancipation citoyenne. Le 25 octobre 2008, à minuit, Canal+ diffusa six courts métrages pornographiques réalisés par des femmes : Lola Doillon, Arielle Dombasle, Mélanie Laurent, Caroline Loeb, Laetitia Masson, Helena Noguerra. L’avant-première eut lieu au Max-Linder, la salle des Grands Boulevards un mois avant leur diffusion. La pornographie se « démocratise » et tente de trouver des alibis pour contourner l’infamie qui la marque. Dans tous les cas, il s’agit de montrer et de consommer du sexe. Le projet est une initiative de Secondsexe.com, un site « artistique et culturel » qui se donne pour objectif « d’essayer de satisfaire toute interrogation liée à la sexualité féminine ». Frustrées par la représentation du sexe dans les productions X traditionnelles, ses responsables veulent développer une nouvelle manière de mettre en scène la jouissance au féminin : à la fois plus élégante, plus respectueuse des femmes et, surtout, plus réaliste. On peut lire sur le site : « La plupart ont été réalisés par des femmes pour répondre aux attentes des femmes. Certains d’entre eux sont réalisés par les plus grandes artistes qui s’interrogent comme nous sur la nécessité de proposer une autre pornographie, qui passerait par la sophistication, le mystère, l’esthétisme… une jouissance à notre mesure. » Tout cela ne veut rien dire. On se demande bien en quoi des femmes répondraient aux attentes des femmes en matière pornographique (n’y-a-t-il pas là une forme de sexisme ?). En quoi aurait-il nécessité d’une autre pornographie alors que celle-ci, par définition, ne peut être qu’une instrumentalisation du corps de la femme et de l’homme. En fait, il s’agit de faire de l’argent en prenant une caution culturelle. Quand la pornographique se « démocratise », le sexe se banalise. Il est nécessaire de rappeler la sagesse des propos d’un metteur en scène comme Luis Buñuel.

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Cet obscur objet du désir (Luis Bunuel, 1977)

Notes

[1Tomas Pérez Turrent et José de La Colina, Conversations avec Luis Buñuel, p. 156 -157.

[2Ibid., p. 158.

[3Ibid., p. 158-159.

[4Philippe Muray, Exorcismes spirituels IV, Paris, Les Belles Lettres, 2005, p.80.81.

[5Le snobisme est un phénomène de masse, c’est la mode, c’est la posture que tout le monde adopte au moment où tout un chacun a envie d’en faire autant.

[6Christopher Lasch, La culture du narcissisme, Paris, Champs-Flammarion, 2006, p. 106.

[7Jean-François Mattéi, La barbarie intérieure, Paris, PUF, 1998, p. 195-196.

[9Le Monde, 25 avril 2007.

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