Hors Champ

septembre/octobre 2017

La nanarophilie et les dangers de l’éloge du médiocre

LA PERTE DE REPÈRES

par Simon Laperrière
20 octobre 2008

La pratique de la nanarophilie [1], la lecture au second degré de navets dont les erreurs scénaristiques et formelles provoquent le rire, est devenue une activité courante chez plusieurs cinéphiles. Cette approche dérisoire de la série Z connaît une popularité si importante qu’elle va même jusqu’à affecter le marché de la vidéo. En effet, dans le but de chercher un nouveau public, certains distributeurs pavanent leurs DVDs d’une description dénonçant les nombreux défauts du film mis en vente, promettant ainsi à leurs clients une bonne dose de plaisir psychotronique. Plusieurs sites Web félicitent d’ailleurs ces compagnies de rendre des titres médiocres comme Don’t Go in the Woods et Troll 2 disponibles à tous puisque enfin, on peut se moquer de ces œuvres quand bon nous semble et, de préférence, en compagnie d’amis. Aujourd’hui, le phénomène s’est déplacé du salon à la salle de projection. Alors que Total Crap propose le pire de la télévision, l’équipe de 70%, une émission de radio étudiante, organise hebdomadairement des « visionnements de douteux » [2]. Il s’agit d’une étape parfaitement logique dans l’évolution de ce phénomène puisque le visionnement d’un nanar en compagnie d’un groupe semble amplifier le divertissement du spectateur. Cette notion de plaisir s’avère ici capitale puisque les créateurs de ces manifestations organisent ces événements publics au nom d’une cause légitime : celle d’amuser les foules, de provoquer la rigolade, rien de véritablement condamnable. Du moins, en apparence car dans cet acte de moquerie et d’éloge se cache un danger. Aussi divertissante soit-elle, la nanarophilie risque de drastiquement transformer le rapport personnel du spectateur au cinéma dans toute son ampleur.

À cause de son bagage cinématographique, le spectateur possède les codes et référents nécessaires pour lui permettre de reconnaître une œuvre de qualité. Le rire provoqué par le visionnement de navets ou de séries Z tient donc de l’impossibilité de ces films à répondre à ces critères d’excellence. Le nanar accumule les tentatives ratées d’accéder à un niveau de prestige, ce qui va mener le destinateur à se moquer de celui-ci et à adopter une position de supériorité par rapport à l’objet filmique. Non pas qu’il croit pouvoir faire mieux que le réalisateur, mais ses connaissances de ce à quoi un bon film doit ressembler lui permet de le regarder de haut. Il s’agit certes d’une attitude tout à fait normale envers une œuvre qui ne nous plaît pas. N’importe qui, du critique à la longue carrière à l’enfant en âge d’apprécier un film l’adopte lors du visionnement. Cependant, ces mêmes personnes laissent également la chance à l’œuvre de provoquer l’inverse, soit se situer par rapport à elle non pas dans un contexte d’infériorité, mais plutôt de contemplation. Les films de qualité génèrent en nous ce que Barthes qualifie de jouissance, un moment où nos critères en prennent un coup puisque nous nous retrouvons devant un objet magnifique qui pourtant n’y répond pas. Si le spectateur dose ces deux approches envers les oeuvres, s’il se moque de la médiocrité d’un Bruno Mattei pour ensuite être époustouflé par la beauté d’un Kim-Ki Duk, il n’y a là rien de véritablement malsain, ni d’anormal. Le problème est que, ces derniers temps, on remarque qu’un grand nombre de spectateurs, plus particulièrement des jeunes, passent plus de temps à se moquer des navets qu’à admirer en silence de grands films. La preuve ? Des spectacles à guichet fermé pour Total Crap et des salles presque vides au Festival du Nouveau Cinéma pour Dumont, Tarr et Reygadas. La cause ? Difficile à dire, on pourrait certes y voir une séquelle de l’arrivée de Youtube où l’on peut visionner en ligne des extraits de films médiocres ou de télé séries rétros. La source s’avère peut-être plus simple. Ne nous le cachons pas, l’impression de supériorité mentionnée plus haut fait ressentir une indéniable valorisation. Valorisation qui s’amplifie lorsqu’elle se vit dans un esprit de communauté, dans un lieu éclairé où l’on peut être vu en train de prendre la parole lors de la projection pour émettre un commentaire au lieu d’adopter un silence religieux dans une salle obscure.

En ne visionnant pratiquement que des navets pour en rire, le spectateur risque éventuellement d’adopter cette attitude envers toute œuvre ne répondant pas à ces critères d’excellence, qui d’ailleurs n’auront jamais la chance d’évoluer puisque, comme il cesse de visionner des œuvres de qualité, rien ne viendra les faire mûrir. Sommes-nous en tort de craindre que des cinéphiles assoiffés de psychotronisme ne trouvent de nouvelles victimes en des films qui, vu dans un contexte traditionnel, seraient applaudis ? Les auteurs au parcours imparfait qui évoluent dans la série B, comme Jean Rollin et Jess Franco [3], sont les plus à risque puisque certains de leurs films comportent suffisamment d’éléments pour devenir des têtes de turcs. Chez les deux cinéastes, les interprétations sont bien souvent médiocres, les effets spéciaux risibles pour des raisons budgétaires et les invraisemblances scénaristiques semblent pleuvoir, mais au-delà de ces défauts se trouvent une sublime poésie que l’on ne peut discerner si l’on refuse de dépasser le niveau nanarophile. Si une présentation des Démoniaques ou de Diabolical Doctor Z dans le cadre des Visionnements de douteux s’avère concevable, on pourrait probablement en faire autant avec les œuvres de Bresson, Robbe-Grillet ou de Ford. Après tout, les acteurs dans L’argent sont « mauvais », Le jeu avec le feu ne fait « aucun sens » et le symbolisme de The Informer est « ridicule. » Paranoïa intellectuelle ? Que dire alors de cette projection au Alamo Drafthouse à Austin où les spectateurs pourront se moquer allègrement de Jurassic Park de Steven Spielberg [4] ? L’honnête blockbuster n’est peut-être pas du même calibre que les films mentionnés plus haut, il demeure néanmoins reconnu par plusieurs cinéphiles et critiques pour le divertissement qu’il procure et la grande qualité des effets numériques.

Les critiques ont déjà toute la misère du monde à défendre certains films auprès du public général, il s’avère lassant de voir l’arrivée d’un phénomène populaire qui risque de rendre cette tâche encore plus ardue. On ne doit certes pas cesser d’assister à des projections nanarophiles, mais il faut néanmoins demeurer avertit. 8 ½ suivi de Three Ninjas Stricke Back, ça vous dit ?

Notes

[1À lire à ce sujet : BAUBIAS, Thierry, « La réception au second degré, étude du regard nanarophilique » In Lignes de fuite, numéro 04, Juillet 2008, http://www.lignes-de-fuite.net/article.php3?id_article=97

[2Ces deux exemples font partie d’un phénomène beaucoup plus vaste qui inclue également les « zapping parties » de DJ XL5 où des extraits de navets sont intégrés dans un montage regroupant principalement des courts métrages, l’émission Ici Louis-José Houde et, dans un autre registre que le cinéma, les spectacles de MC Gilles qui mettent en vedette la musique de mauvais goût.

[3Jess Franco a d’ailleurs eu droit à une rétrospective à la Cinémathèque française l’été dernier. Il aura au moins une certaine reconnaissance de la part de néophytes.

[4La projection est annoncée au lien suivant : http://www.originalalamo.com/Show.aspx?id=5567

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