Hors Champ

septembre/octobre 2017

Bamako

ENTREVUE AVEC ABDERRAHMANE SISSAKO

par Marie-Eve Fortin
26 décembre 2007

Cette entrevue avec le réalisateur du film Bamako fut conduite en mars 2007.


En regardant votre film Bamako et en considérant tous les thèmes qui y sont abordés, c’est-à-dire le remboursement de la dette africaine, l’éducation, la santé et les services sociaux, la justice et l’économie, la culture, le colonialisme, la maladie et la mort, nous avons l’impression que vous signez avec ce film une sorte de manifeste de l’état actuel de l’Afrique. Est-ce le cas ?

Je pense oui. C’est un peu le cas. D’ailleurs lorsqu’on est amené à parler de la crise d’un continent sous la forme d’un procès, ça veut dire tout simplement que la parole de l’autre n’est pas entendue. Il est peu probable de faire un vrai procès aux institutions. Le procès n’est d’ailleurs pas pour dire aux institutions qu’elles ont tort. Il cherche simplement la vérité. Mais ces institutions imposent une politique depuis vingt-cinq ans et rien n’a été convenu pour dire qu’elles échouent. Elles sont elles-mêmes d’accord pour dire qu’elles échouent parce que l’Afrique est de plus en plus pauvre et de plus en plus malade. Le fait qu’on ne peut pas contester ces politiques-là, montre déjà une certaine forme d’injustice et que seulement l’artiste doit inventer ce procès.

JPEG

Vous croyez avoir inventé un procédé de guérison, une façon pour l’Afrique de panser ses blessures ?

Non, non. Je crois que c’est d’abord rendre visible ce qui ne l’est pas. C’est le rôle d’un artiste de toutes façons. Un artiste qui qu’il soit et quel que soit la forme de l’art, doit rendre son réel visible et compréhensible aux yeux des autres et moi c’est ce rôle que j’essaie de jouer. Mais c’est un rôle qui s’impose plus à moi en tant que cinéaste africain parce que d’abord, on fait très peu de films et que je viens d’un continent en crise et les choses s’imposent à moi, même si ce n’est pas ce que j’aimerais faire dans la vie. Donc, ça s’impose comme un acte politique. Pour aussi rendre un tout petit peu compréhensible quelque chose que la masse ne comprend pas parce qu’on parle beaucoup de l’Afrique et elle parle très peu d’elle-même. Quand on parle beaucoup d’un continent, malheureusement on en revient à deux ou trois choses. On ne fait pas du bien à ce continent. Donc le rôle d’un artiste, c’est aussi d’essayer de changer cette vision d’un continent. De montrer une Afrique différente. Et dans mon cas, c’est aussi pourquoi je l’ai fait dans la forme d’un procès où j’arrive à donner la parole à des gens. Je veux dire qu’il y a une Afrique pas seulement de guerres et de famine, mais aussi une Afrique qui est consciente de ce qui lui arrive.

Est-ce que, en ce sens, le film s’adresse davantage à un public international ou vous diriez plutôt aux gens de l’Afrique ?

Je dirais que dans un premier temps le film s’adresse aux Occidentaux parce que ce sont eux qui ont un regard cliché sur le continent. Ainsi, le film dit : Voilà ! Sachez que nous savons ! Et c’est d’ailleurs ce conseil que m’a dit un vieux juge que j’allais voir comme consultant, il m’a dit : « Faut pas penser que votre film va changer les choses mais au moins ils sauront que nous savons ». Et dans ce sens-là, je dirais que lui aussi avait compris par anticipation que ce film est adressé peut-être dans un premier temps au public étranger. Mais il est forcément adressé à l’Afrique aussi. C’est-à-dire qu’elle doit prendre la parole, le film montre qu’elle a une parole.

Est-ce que vous vous considérez d’avantage comme un activiste, un cinéaste, ou un écrivain ?

(Rire) Par nature je ne suis pas activiste. Dans mon cinéma transparaissent des choses, une vision du monde que je veux universelle. Si je parle de l’Afrique c’est parce qu’il y a beaucoup de souffrance aussi, dans ce sens je suis un activiste.

Dans votre film La Vie sur Terre vous citez les propos revendicateurs très forts d’Aimée Césaire et ce, d’une voix très douce et, en ce sens, il m’apparaît que vous soyez tout de même un peu politisé.

Oui, oui. Peut-être que l’appellation activiste non pas me dérange mais me déroute. Je n’ai pas le sentiment que je fais un vrai travail en ce sens. Mais c’est vrai que j’aime bien que vous citiez La Vie sur Terre parce que La Vie sur Terre et Bamako sont deux films pareils. Même dans la forme cinématographique, si l’on regarde bien, ils se ressemblent beaucoup. Et dans le propos aussi, ils se ressemblent beaucoup.

Pourquoi avez-vous décidé de faire le procès dans la cour d’une maison ?

Je pense que dans l’énonciation de mon projet, je jouais sur le mot « cour ». La cour de justice et la cour d’une maison. Ce que je voulais dès le départ c’était de faire en sorte que la vie puisse prendre le dessus sur la forme intellectuelle d’un procès. Un procès, il y a quelque chose d’intellectuel dans ça, quelque chose de réfléchi et je ne voulais pas trop un film réfléchi. Je ne voulais pas un film trop écrit, je n’aime pas ça. Donc la cour de la maison pour moi permettait d’abord de créer tout de suite un équilibre. Et de faire en sorte que la vie prenne toujours le dessus avec de petites choses et aussi parce que je savais que la cour d’une maison c’est aussi une société en miniature. Ce sont des hommes, des femmes, des enfants, ce sont des gens qui travaillent, d’autres qui ne travaillent pas. Donc, j’avais la capacité de montrer une Afrique dans cette cour, pour ne pas parler de façon imaginaire d’un monde et de gens qu’on ne voit pas. Donc, le fait de l’intégrer dans la cour, on voyait la vie. C’est pourquoi je ne montre aucune ville en fait. La ville n’existe pas. Peu importe que ce soit à Bamako, ce pourrait être à Dakar, ou à Kinshasa, etc. La ville n’est pas là.

JPEG

Ces propos plus intellectuels que vous tenez dans le film, ces discours et ces dialogues de magistrats qui sont présentés et même les personnages du film, vous m’aviez dit que ce sont de vrais avocats. Ainsi, d’où proviennent les informations prononcées et comment s’est effectuée la recherche pour obtenir ces informations ?

Déjà tout de suite à partir du moment où je voulais faire un procès de ces institutions, il est clair qu’il fallait se documenter. Dans un premier temps, j’ai commencé à lire des documents, des livres écrits par des économistes qui sont contre, des économistes qui sont pour, ceux des Occidentaux et ceux des Africains, des documents de la Banque Mondiale et du Fond Monétaire. Dans un deuxième temps, ma production a embauché une documentaliste pour aller chercher des choses spécifiques que je voulais sur les questions de dettes, de privatisation, des exemples de pays comme la Chine etc. En prenant toujours l’information de sources indépendantes et de sources de la Banque Mondiale. Ce sont ces documents-là que j’ai lus et que j’ai donnés aussi aux avocats et aux juges.

Si ces gens-là sont vraiment des avocats et de vrais juges, cela donne un caractère documentaire à votre film, un peu comme La Vie sur Terre ?

Oui, oui absolument. Il y a un côté documentaire, moi je triche avec ça. Aller dans ce qui est une fiction mais pour révéler toujours, et ce, dans un vrai faux documentaire. Ce que c’est ? Je ne me suis jamais posé la question.

Une scène m’a beaucoup plu et reste tout de même intrigante, c’est celle des cowboys où vous avez demandé à Danny Glover et Robert Downey Jr de jouer. Elle me paraît synonyme de l’indifférence envers le peuple africain. La relation entre les cowboys me semble aussi désabusée et elle m’apparaissait comme une mise en abîme d’un peuple où la civilisation, ici américaine, était encline au désenchantement ou à l’autodestruction. J’avais l’impression que vous utilisiez ce genre-là pour montrer peut-être ce qui se passe à l’intérieur même de l’Afrique et en même temps, la relation entre l’Occident et les Africains ?

Je crois qu’il y a un peu de tout ça. Mais ce qu’il y a de plus important pour moi, c’est de me servir d’une forme pour donner de la respiration à mon film. Jeter ce cadre d’une cour, d’un procès où au bout d’une demi-heure ou quarante minute, on pouvait se lasser. C’était d’aller vers quelque chose qui devient une respiration et en même temps, il devait y avoir un contenu en montrant une métaphore de ce que je raconte dans le film de façon générale, qui est : la domination d’un groupe, d’une vision du monde plus que d’une identité. Et c’est pourquoi les cowboys sont blancs et noirs. À travers ça, je montre également de façon peut-être plus claire, au cas où on ne l’avait pas compris, qu’il y a une coresponsabilité en Afrique. Quand un Blanc dit qu’il y a deux instituteurs de trop, c’est bien l’Africain qui tire. Donc l’Afrique est responsable. C’est-à-dire qu’une politique n’est imposée que quand tu l’acceptes. Tu peux la refuser.

En considérant la présence de l’Occident sur la scène économique et les gouvernements si corrompus, j’ai de la difficulté à comprendre comment l’Afrique fera pour apaiser ses souffrances ou renaître de ses cendres, en fait améliorer son sort ? Comment un bon gouvernement pourrait naître et se faire élire en ayant l’appui du peuple sans être assassiné ?

Je pense que c’est peut-être l’expérience démocratique qui va imposer ça petit à petit. Lorsque le pouvoir va se faire à travers la démocratie, le vote, et qu’il y aura un contre-pouvoir, les choses vont être différentes.

Est-ce que vous croyez que l’économie doit d’abord être stabilisée pour que les gens accèdent à la démocratie ?

Je crois que ça va ensemble absolument. Il faut que le développement apporte le strict minimum aux gens. C’est-à-dire qu’il faut que les gens puissent vivre et manger à leur faim, il faut qu’ils puissent envoyer leurs enfants à l’école, qu’ils puissent acheter des livres, avoir un transport. Il faut le minimum. Quand on n’a pas le minimum c’est difficile de se mobiliser comme société civile, de se battre pour les choses. Ce n’est pas possible.

Que pensez-vous de l’Occident ? Est-ce un modèle de démocratie ?

Moi je ne pense pas que ce soit un modèle de démocratie (Rire). Mais ce serait trop compliqué pour l’instant à expliquer. Je pense que quand même, l’Occident a amené plusieurs choses positives bien sûr. Je ne pense pas qu’il faille rejeter en totalité le développement en Occident. Je crois que dans toute chose il y a des choses bien et d’autres moins bien. Il faut voir et prendre. Mais il y a beaucoup de choses positives en Occident. Au final, j’essaie de voir comment l’homme est bien ou ne l’est pas. Comment l’être humain trouve son "domaine". Quelque part, une société riche ne crée pas des gens heureux. Par mon expérience personnelle, j’arrive à voir ce paradoxe. Dans certaines sociétés, on se réveille le matin avec un sentiment de responsabilité trop lourd, celui d’avoir fait ceci et de ne pas avoir fait cela, celui d’être à jour sur ça et ça. Je ne pense pas que cela soit démocratique. Pourtant, c’est le domaine de l’homme dans de grandes civilisations. Les pays riches doivent faire en sorte que les gens soient bien dans leur tête.

Beaucoup de silences imprègnent le film Bamako. Ils sont souvent aussi révélateurs que les discours qui sont présentés. Que signifient ces silences dans un continent où prédominent la parole et la tradition orale ?

D’abord je pense que c’est une fausse vision de considérer que c’est une société qui est dominée par la parole. Je pense que c’est une société qui est portée par le silence aussi. Mais il faut le lire. De ce que je vis, de ce que je vois et de ce que j’essaie de comprendre, j’ai vu beaucoup de silences, d’interrogations, ne serait-ce que dans un regard aussi, dans le non-dit des choses. D’ailleurs quand on dit quelque chose et que l’autre n’est pas d’accord, il va te dire : « Ah bon ? », et il ne va pas commenter. Donc le silence est souvent là. Dans ce sens-là, je dirais que par moments, la vision ou la description de ce continent est souvent... Enfin, l’Afrique est peut-être par moment particularisée, c’est-à-dire qu’elle est vue comme étant si différente. Bien sûr qu’elle est différente dans certaines choses. Mais quelque part, j’ai le sentiment que d’où que l’on soit, on est un peu malheureux et un peu heureux....

À la fin du film, un vieux griot chante son témoignage avec toute la force de son âme. C’est aussi la seule scène du film qui n’est pas sous-titrée. Pourquoi n’avez-vous pas ajouté de sous-titres à cette scène ?

Tout simplement parce qu’au début, c’est quelqu’un qui vient à la barre prendre la parole et qui ne l’a pas. Il veut parler et le juge ne lui donne pas la parole. Il va s’asseoir en disant que sa parole ne restera pas en vie. Il revient vers la fin du film. Entre le début et la fin beaucoup de choses ont été dites ou contredites. Donc, quand il se lève à ce moment pour prendre la parole, ce qu’il chante devient pour moi un peu un cri. Dans ce sens-là, un cri n’a pas besoin d’être traduit.

J’avais en fait une arrière-pensée en vous posant cette question. C’est que le côté initiatique en Afrique est très important et j’ai l’impression que parfois il y a certaines choses qui ne veulent pas être dévoilées de l’Afrique.

Je crois qu’en Occident on veut tout savoir, on veut tout connaître. Tout doit être donné en fait. Je ne pense pas que la vie soit ainsi. On peut ne pas entendre une traduction. Il faut priver de quelque chose. Ça j’y crois. Je dirais aussi que si j’avais traduit cette chanson, je ne serais pas fidèle au sens de ce chant, qui normalement dure une heure. Mais pour les besoins du film, je l’ai fait chanté dix-sept minutes. Et pour mon montage, je l’ai monté trois minutes, donc je ne pourrais pas être cohérent en traduisant.

Certaines pratiques traditionnelles telles : l’excision, le gavage, etc., sont encore présentes en Afrique. Est-ce que vous croyez que la condition de la femme soit en cours d’évolution ?

C’est évident et clair que c’est en cours d’évolution, je crois. Ne serait-ce qu’avec la diminution de l’excision. Il y a quinze ans c’était plus important qu’aujourd’hui. C’est presque en voie de disparition dans certains pays. C’est pourquoi je dis qu’il ne faut jamais voir les choses de façon globale, parce que ce n’est pas juste. Les femmes et les hommes se battent contre ce genre de choses. Donc l’évolution est inhérente à toute société. L’obscurantisme est une réalité du monde et même le monde dit civilisé arrive à un moment de son évolution et devient obscurantiste aussi. Comme aujourd’hui, prenez le mouvement négationniste sur l’holocauste et des choses comme ça. Lorsqu’on veut refuser que l’holocauste a existé... c’est tellement récent tout ça, ça prend un sens obscurantiste aussi. Donc, oui une société est toujours en danger, une société évolue toujours aussi. Pour moi, je me vois même dans le rôle que la femme a de plus en plus, un rôle politique. Dans BAMAKO pour moi la parole est de nous et elle est prise aussi par les femmes. Ce n’est pas parce que je leur ai donné la parole. Ce sont les femmes qui se sont imposées dans le film aussi, comme dans les gouvernements. Une femme présidente au Libéria... Ce ne sont pas de petites choses, ce sont de grandes réalités. Donc l’Afrique change et évolue tous les jours.

JPEG

Filmographie d’Abderrahmane Sissako

Réalisateur :

1. Bamako (2006)

2. Heremakono (2002)
En attendant le bonheur (France)
Waiting for Happiness (International : titre anglais)

3. Vie sur terre, La (1998)
Life on Earth (USA)

4. Rostov-Luanda (1998)

5. "Africa Dreaming" (1997) Série télé (épisode : "Sabriya")

6. Sabriya (1997)

7. Oktyabr (1993)
October (International : titre anglais)
Octobre (France)

Producteur :

1. Daratt (2006)
Dry Season (International : titre anglais : titre festival)
Saison sèche (France)

2. Bamako (2006)

3. Malenkie lyudi (2003)
Little Men (Europe : Titre anglais)
Maneken pil
Petites gens, Les (France)

4. Silence de la forêt, Le (2003)
The Forest (International : Titre anglais)

5. Abouna (2002)
Abouna (France)
Our Father (International : Titre anglais)

Scénariste :

1. Bamako (2006)

2. Heremakono (2002)
En attendant le bonheur (France)
Waiting for Happiness (International : Titre anglais)

3. Vie sur terre, La (1998)
Life on Earth (USA)

4. Rostov-Luanda (1998)

5. Oktyabr (1993)

Recherche

Mots-clés

Mots-clés liés a cet article:

Autres groupes de mots-clés

A lire également

  • Dossier Gitai

    Introduction

    Ce dossier dédié à Amos Gitai est issu de la volonté de poursuivre, sous une autre forme, le cycle d’études que nous avons consacré à ce réalisateur en 2015 (Université de Montréal).

  • Entretien avec Pedro Costa

    "C’EST LÀ QU’ON VIT"

    Entretien avec Pedro Costa réalisé dans le cadre de l’édition 2014 du Festival du nouveau cinéma où fut présenté son dernier film, Cavalo Dinheiro.

  • Entretien avec Rodrigue Jean et Mathieu Bouchard-Malo

    LA POÉSIE DU VIVANT

    Rodrigue Jean occupe une place absolument singulière dans le paysage cinématographique québécois. D’origine acadienne, mais vivant à Montréal depuis plusieurs années, Jean aboutit au cinéma après avoir été chorégraphe, dans les années 90. Ses longs métrages de fiction, Full Blast, Yellowknife, Lost Song, ainsi que ses documentaires L’extrême frontière et Hommes à louer composent un œuvre d’une rigueur extrême, révélant une « poésie du vivant » qui transite par des situations-limites, un refus du psychologisme et des typologies si communes dans notre cinéma.

Nouvelles et liens

ISSN 1712-9567
copyright 2015

OffScreen       Conseil des arts du Canada   iWeb Technologies   Conseil des arts de Montréal