Hors Champ

juillet / août 2019

LE MONDE DES MÉDIAS

Brèves éditoriales

par André Habib, Nicolas Renaud, Simon Galiero
1er septembre 2004

Archives des brèves sur les médias, 1ère partie (2003-2004).


« Quelle est, à votre avis, le motif qui attire la populace aux exécutions publiques ? L’inhumanité ? Vous vous trompez : le peuple n’est point inhumain ; ce malheureux autour de l’échafaud duquel il s’attroupe, il l’arracherait des mains de la justice s’il le pouvait. Il va chercher en Grève une scène qu’il puisse raconter à son retour dans le faubourg ; celle-là ou une autre, cela lui est indifférent, pourvu qu’il fasse un rôle, qu’il rassemble ses voisins, et qu’il s’en fasse écouter… » (Denis Diderot, Jacques le fataliste et son maître)

- 

Le sang gicle… Comme dans les films

Prise d’otage au centre-ville de Toronto. Les curieux s’attroupent aux coins des rues, derrière les policiers qui prennent position, les caméras tournent et l’homme ainsi frappé de folie, tenant une arme sur la tempe d’une passante, refuse d’entendre raison. On apprendra plus tard qu’il venait de tirer sur son ex-femme à l’intérieur de la gare. Un coup de feu met fin au suspense après moins d’une demi-heure, l’homme abattu d’une balle à la tête s’effondre sur le champ et l’otage ainsi libérée court vers les policiers. Immanquablement, dans les divers bulletins de nouvelles de la journée, les reportages sur cet événement faisaient une large place aux commentaires des témoins sur la rue, dont la plupart voilaient mal leur excitation d’assister à une telle scène. Comme il fallait aussi s’y attendre, la réaction qui semblait la plus importante à reccueillir pour certains médias était : « C’est comme dans les films ! ». La vie d’une femme est menacée, puis la tête d’un homme éclate en morceaux en pleine rue, et la pensée partagée sans doute par des centaines de personnes témoins de la tragédie se résume à cette phrase, « comme dans les films ». On ne sait pas, alors, dans quelle mesure il faut s’indigner de l’imbécilité d’une telle remarque, qui du reste n’est pas fausse, et force est de reconnaître, d’ailleurs, que les êtres humains ne surmonteront jamais cet étrange plaisir ressenti dans la possibilité d’assister « live » à des événements exceptionnels, aussi horribles soient-ils. On reste par contre atterré de voir à quel point les médias font corps avec cette réaction populaire, leur intention flagrante de rechercher ces commentaires comme s’il s’agissait d’une vision pertinente de la tragédie. Ce qui consterne, c’est leur choix délibéré de sceller le drame sous cette enseigne - « comme dans les films » - de l’universaliser comme perception légitime des réalités les plus troublantes. Ils ne manquent pas, en revanche, de proclamer leur moralité par le montage des images, en « nous épargnant les détails sanglants », nous dit le présentateur des nouvelles. L’homme est debout, coupe, le corps est allongé sur le trottoir sous une couverture.

Il faut néanmoins prendre au sérieux cette indication courante du fait que la fiction s’est complètement superposé au monde réel, que celui-ci est perçu comme étant « banal », alors que la fiction est « riche », et qu’ainsi tout événement hors de l’ordinaire ne puisse se rapporter qu’à des référents de la fiction. Il faudrait s’attarder aussi au fait, qu’inversement, devant les fictions du cinéma et de la télévision, il est rare que nous puissions dire : « c’est comme dans la réalité ». (N.R.)


Le temps des décapitations

Il est plutôt étonnant que les décapitations d’otages n’aient pas causé plus d’émoi, que ces événements s’écoulent normalement, dans le flot déjà percutant des images quotidiennes du chaos en Irak. Le gouvernement américain semble s’efforcer d’émettre un minimum de réactions et de discours publics sur ces incidents, comme pour en contenir l’impact, et tout en promouvant l’idée, pour eux-mêmes comme pour tout pays visé, que le moindre fléchissement aux demandes des terroristes est un signe de faiblesse et une défaite inacceptable. Mais un sombre constat s’impose, nous vivons une époque où le monde entier peut voir, sinon en direct du moins le jour même, une personne se faire trancher la tête, et ceci est sans précédent dans l’histoire. Si le degré de violence n’est rien de nouveau, sa médiatisation mondiale dans le cours habituel de l’information était inimaginable hier, et s’est intégré sans heurt au répertoire des nouvelles de guerre. Le début du 21e siècle n’est donc pas en reste, quant à l’évolution de la cruauté, par rapport à tous les épisodes sanguinaires et les spectacles violents du passé. Ici aussi, le montage des médias est « moral », ou « éthique », on montre la scène, mais on coupe normalement au moment où le bourreau masqué porte la lame de son couteau à la gorge de la victime, juste avant qu’il ne lui sectionne la tête. Mais il est sans doute possible, avec un peu de recherche, de visionner toute la scène sur internet. (N.R.)


- 

>>>>Hiver 2004 :

« …Et il y a toujours le soma pour calmer votre colère, pour vous réconcilier avec vos ennemis, pour vous rendre patient et vous aider à supporter les ennuis. Autrefois, on ne pouvait accomplir ces choses-là qu’en faisant un gros effort et après des années d’entraînement moral pénible. À présent, on avale deux ou trois comprimés d’un demi-gramme, et voilà. Tout le monde peut être vertueux, à présent. On peut porter sur soi, en flacon, au moins la moitié de sa moralité... » -Aldous Huxley, Le meilleur des mondes.


Sondages divinatoires

Les sondages d’opinions dans les médias ne s’intéressent plus vraiment à une opinion à proprement parler, c’est-à-dire à une position, un jugement. Ils récoltent plutôt des avis et des prédictions. La question n’est plus « que pensez-vous de… », mais simplement « pensez-vous que cela va arriver ». Ni même « pour ou contre », par exemple la guerre, mais « croyez-vous que la guerre aura lieu ? ». Ou bien, que ce soit pour une remise de prix, une compétition sportive ou une campagne électorale, la question « qui supportez-vous ? » est remplacée par « qui l’emportera selon vous ? ». Au lieu d’un sondage qui dit par exemple que 50% des répondants supportent tel candidat, on présente un sondage qui dit que 80% des répondants croient que l’autre candidat va l’emporter. Ainsi, tout en sollicitant l’opinion publique, ces sondages l’écartent. Ils neutralisent toute pertinence et portée des idées qui pourraient s’y exprimer, ils sont passés dans le champ indifférent du calcul des probabilités et de la divination populaire. (N.R.)


Publicité pour la famille

Depuis quelques années, le gouvernement québécois déploie de vastes moyens pour des campagnes publicitaires qui n’ont d’autres but que d’inciter les familles à se rapprocher, les parents à s’intéresser à leurs enfants. On y ressent pourtant un indicible malaise, quelque chose d’effrayant habite de tels messages. Dans quel monde vivons-nous quand, par la télévision, l’État croit devoir dire aux parents : « aimez vos enfants » ? (N.R.)


Le marché littéraire du deuil et des conflits

Quelle est la meilleure façon de devenir un écrivain à succès, sans savoir écrire ni réfléchir ? C’est d’aller passer quelques semaines dans un pays ravagé par la guerre, de faire des entrevues, de prendre des notes, d’épancher ses bons sentiments et de remettre tout ça à une maison d’édition qui se charge de retaper le texte et de mettre une belle photo en couverture, comme les tours du WTC, une femme voilée ou un enfant noirci par la saleté qui fixe le photographe. Cela fonctionne aussi très bien en revenant sur les pas d’une victime, d’un disparu, pour construire une carrière en invoquant la « nécessité de la mémoire », Bernard-Henri Lévy donnant encore l’exemple avec son « enquête » sur Daniel Pearl. Les journalistes et correspondants de tout acabit ont déjà une longueur d’avance dans cette industrie. Depuis le 11 septembre, les librairies n’ont plus assez de place pour étaler les monticules de livres aux titres accrocheurs, sur les attentats, le terrorisme, la religion, l’Afghanistan, l’Irak, les « récits d’un correspondant de guerre »… L’industrie du livre ne s’en porte que mieux lorsqu’elle peut capitaliser sur la misère et la confusion intellectuelle. (N.R.)


Bush l’orateur

Si l’on veut admettre que G. W. Bush n’est que l’instrument et le porte-parole d’un pouvoir qui le téléguide de bien haut, composé principalement par la droite religieuse américaine et les financiers du pétrole, il demeure cependant étonnant que l’on n’ait pas trouvé un meilleur "acteur". Ses discours défient toutes les lois de la crédibilité pour un personnage public et médiatisé. On peut observer un décalage et une rigidité typiques dans son expression, entre ses regards sur la feuille (les bras écartés avec les mains posées de chaque côté de la tribune) et ses pauses légèrement trop longues, les yeux rivés sur l’audience. On y perçoit l’effort conscient de bien appliquer la leçon. Il serait intéressant de voir la copie du manuscrit qu’il tient devant lui lors d’une allocution. Il est presque certain que les faciès et gestes à faire y sont tous clairement indiqués à travers le texte. (N.R.)


La télé-réalité aux nouvelles

Élaine Ayotte, qui travaillait pour une émission d’information au réseau TVA, a quitté ses fonctions et publié dans le quotidien La presse une lettre dénonçant l’indignante confusion qui s’installe avec le suivi obligé des émissions de télé-réalité au sein même des bulletins d’information (« est-ce ce soir que la petite blonde tombera dans les bras du grand brun ? »), à TVA et à TQS. Avec la lucidité d’une brique, dans le même journal la chroniqueuse Louise Cousineau ne trouvait pas meilleur soutien à exprimer que : « bonne chance pour vous trouver un nouvel emploi avec ces réseaux ». (N.R.)


- 

à l’automne 2003 :

« L’homme réclame des idoles depuis toujours. Pour le sortir de l’enfance, Moïse grimpe le Sianï et lui rapporte les Tables de la Loi. La religion se sentait déjà menacée par l’image. Elle confie à l’écriture le soin d’approfondir le sens. Mais à son tour, elle use et abuse de l’image. Elle se rend compte à son tour qu’il est bien plus facile de régner par l’image. Au retour de son entretien avec Dieu, Moïse rencontre le Veau d’or, proche parent de la Palme d’or et de l’Oscar… » -Pierre Perrault


Échanges de bons procédés

Arnold Schwarzenegger se lance en politique. Par ses huées à l’endroit de Michael Moore, une bonne partie de la salle lors de la soirée des Oscars a démontré son allégeance républicaine. La CIA a demandé à Jennifer Garner, qui interprète une agente de la CIA dans la série télé Alias, de jouer le rôle principal dans une vidéo destinée à l’éducation de ses recrues. Les vedettes de films d’action de Hollywood s’entraînent avec les forces spéciales israéliennes. Un scénographe de Hollywood a conçu la scène pour les conférences de presse de l’armée états-unienne lors de l’intervention en Irak… Etc, etc.

Il est normal que l’on voit au grand jour les échanges et collaborations entre ceux qui partagent le pouvoir de l’image. Il faudrait se méfier de l’illusion contraire qui les maintiendrait dans des mondes en apparence distincts. (N.R.)


Fait vécu inspiré d’un fait non vécu

Il fut déjà soulevé, quasiment prouvé (si ce n’était de la disparition des images originales « non-montées »), que la libération spectaculaire de Jessica Lynch par l’armée des États-Unis en Irak, largement publicisée, était en fait un canular monté de toute pièce, pour rallier la nation derrière des actes héroïques de ses troupes. N’empêche, le réseau NBC est en train d’en faire un téléfilm, que l’on dit « inspiré d’un fait vécu ». (N.R.)


De la langue française

Au Québec, l’Office de la langue française veille à l’application ferme des lois de l’affichage en français pour le moindre petit commerçant qui afficherait ses produits seulement en d’autres langues. Cependant, jamais ne fait-elle pression sur les réseaux de télévision TQS et TVA, regardés par des millions de personnes et dont la plupart des journalistes et animateurs ne peuvent dire une seule phrase sans erreur de français. (N.R.)


Politiciens ambidextres

Un nouveau genre de politicien « libéral » a vu le jour depuis Bill Clinton, qui fut, comme le dit Michael Moore et bien d’autres, le meilleur président républicain. Sous l’enseigne « démocrate », il s’est livré à des coupures sauvages dans les services sociaux, a déclenché une guerre pour faire oublier ses problèmes personnels et célébrer le 50e anniversaire de l’Otan, a enraciné la culture du mépris envers l’ONU en maintes occasions, a milité contre l’avortement sur les ondes d’une radio chrétienne, etc. Cette efficacité d’éxécution pour des politiques radicalement de droite derrière l’écran de fumée des partis qui se disent « centre-gauche », nous en aurons maintenant les avatars québécois et canadien, avec Jean Charest et Paul Martin. Sauf quelques exceptions, cette contradiction élémentaire n’est nullement présentée comme telle dans les médias. Ceux-ci s’appliquent à entretenir le jeu des étiquettes. (N.R.)


Sous un tas de fumier

Les agriculteurs québécois élèvent la voix contre la nouvelle publicité de Bell pour ses services de téléphonie sans fil. Le fermier enseveli sous un tas de fumier, qui parvient à rejoindre ses proches grâce à son portable, serait une représentation blessante des agriculteurs. Soit, mais sur quelle base cette protestation s’affirme-t-elle ? Que la publicité devrait être une représentation fidèle de la vie ? Qu’on lui consent le rôle « culturel » auquel elle prétend indûment ? Pourtant, on n’entend personne dénoncer publiquement le géant pétrolier Shell, qui revient à la charge avec une nouvelle publicité « environnementale », bêtes sauvages et danses amérindiennes à l’appui. Le rôle du puissant lobby pétrolier est connu dans ses entraves au protocole de Kyoto, ses pressions sur les États afin d’ouvrir la voie à l’exploitation des aires naturelles protégées, son rachat des innovations scientifiques pour des sources d’énergie alternatives… Mais voilà Shell en amant et protecteur de la nature, c’est bien pour de telles publicités qu’il faudrait réserver l’usage de mots comme « blessant », mais surtout « immoral » et « obscène ». Obscène aussi que l’on soit « vrai » et « intègre » si l’on conduit une Chevrolet, ou qu’un plan d’investissement nous soit vendu avec le sourire radieux d’un enfant au ralenti… Mais non, ça c’est joli, mais l’agriculteur sous le fumier… Ah non alors ! Là il faut s’indigner ! (N.R.)

- 

à l’été 2003 :

« Tant que la guerre sera regardée comme néfaste, elle gardera sa fascination. Quand on la regardera comme vulgaire, sa popularité cessera. » - Oscar Wilde


Simplifier la colère… Parce que sinon, tout va bien…

Les médias prennent toujours soin de mentionner, lorsqu’il y a soulèvement populaire en Irak contre l’occupation américaine, que les manifestants sont des partisans de Saddam Hussein, ou qu’ils habitent des quartiers et des villages reconnus pour leur soutien au parti de Saddam Hussein. Ces mécontents sont-ils donc tous, nécessairement, des partisans du méchant tyran ? Aucun attachement des gens à leur peuple, à leur terre natale, ne pourrait donc résister à l’avènement de la bonne nouvelle états-unienne ? C’est bien ce que les médias veulent nous faire croire, s’ils insistent systématiquement sur ce point. Pourtant, n’est-il pas normal de s’insurger contre la destruction et l’occupation de son pays, la main mise sur ses ressources, le meurtre de ses compatriotes, de ses enfants… ? Les Russes, abandonnés, affamés, se sont-ils battus avec acharnement contre l’invasion nazie parce qu’ils aimaient Staline, qui se terrait ailleurs, invisible, ou parce qu’ils refusaient de perdre leur pays ?

De même, avant la guerre, alors que se multipliaient les protestations partout dans le monde, les médias ont de plus en plus insisté sur "la colère dans les rues de certains pays à forte population musulmane". (N.R.)


L’étoffe des héros

Avant de partir décharger leurs munitions sur l’Irak, les soldats américains étaient invités à regarder des films pornographiques approuvés par leurs supérieurs. Ceci, bien sûr, combiné aux séances de prières et à l’ingestion de speed. (N.R.)


Bombarder le Canada

23 mai. Bulletin de nouvelles du réseau CTV. Un reportage sur la perception qu’ont les Américains du Canada, suite aux divers contentieux politiques de la dernière année (Kyoto, l’Irak, le bois d’oeuvre, la vache folle, la légalisation de la marijuana, etc.). Des gens sont interviewés dans la rue, certains aiment le Canada, d’autres non. Une femme dit poliment : « je crois que vous vous sentez inférieurs, mais vous ne devriez pas. » Le reportage se termine sur les mots d’un homme, dans la trentaine, avec son épouse souriante : « J’aime bien le Canada, mais vous devriez toujours être de notre côté, et non avec la France, car voyez vous, vous êtes si proches, nous pourrions vous bombarder ». (N.R.)


Grand prix

Pour faire la promotion du Grand Prix de Formule 1 à Montréal, le réseau CTV a réalisé une bande annonce dans laquelle s’enchaînent les scènes d’accidents, un montage rythmé et glamour qui fait voler les voitures en pièces, monter la fumée, exploser les moteurs. Il est assez aberrant que ce soit ainsi que l’on veuille susciter l’intérêt des gens, pas avec la course, mais avec ce qu’on souhaite ne pas voir arriver, ces accidents qui peuvent destiner les pilotes à une fin tragique. Il est facile pour la télévision, en 30 sec., de faire passer l’éventualité de la mort dans la sphère du spectacle. (N.R.)

- 

le 15 avril 2003.

« Il n’est rien à quoi communément les hommes soient plus tendres qu’à donner voix à leurs opinions : où le moyen ordinaire nous fait défaut, nous y ajoutons le commandement, la force, le fer et le feu. Il y a du malheur d’en être là, que la meilleur touche de la vérité, ce soit la multitude des croyants en une presse où les fous surpassent de tant les sages en nombres... » - Montaigne, Les Essais, Livre III, Chapitre XI

_____________________________

Selon

Il apparaît que certains médias se sont détachés d’une forme d’autorité dans la divulgation de leurs informations. Ainsi, la chaîne télévisuelle d’information continue, RDI, affiche en permanence en bas de l’écran un fil de presse annonçant les derniers événements de l’actualité. Chaque phrase commençant ou se terminant par un « Selon l’AFP… », « Selon Reuters… », « Selon le Pentagone… », « Selon Médecins sans Frontières… », etc. On peut voir cela comme une avancée dans la présentation de l’information, comme une sorte de quête plus grande de l’objectivité morale. À l’inverse, on peut tout aussi bien se dire que ce « recul objectif », avec des détails subtils comme l’utilisation du mot « selon », ne fait que donner plus de légitimité à la chaîne qui en fait l’usage, comme pour assurer la pérennité et la valeur objective de sa propre information. Mais peu importe. Pour aller jusqu’au bout de cette vertu nouvelle, il serait simplement amusant d’y voir également apparaître en permanence, peut-être en haut de l’écran, en grosses lettres : « Selon RDI. » (S.G)


Chemical Ali

« Ali le Chimiste », voici le pseudonyme d’un cousin de Saddam Hussein, l’un des dirigeants de l’armée irakienne, appelé ainsi car il aurait été l’instigateur du bombardement des Kurdes avec des armes chimiques lors de la dernière guerre du Golfe. Le 7 avril, aux nouvelles de RDI et Radio-Canada ainsi que d’autres chaînes, on nous annonce que « Ali le Chimiste, aurait été tué suite au bombardement de sa résidence par les Américains ». Preuve à l’appui, le journal nous présente un officiel de l’armée américaine répétant mot pour mot : « Nous croyons qu’Ali le Chimiste a été tué lorsque nous avons bombardé sa maison. » Dans l’idée que la coalition anglo-américaine veuille donner l’apparence aux médias de mener une « guerre propre », le sens des mots se joue à la virgule près dans l’interprétation. Non pas qu’il s’agisse d’un mensonge en soi, mais, plus malin, il suffit de donner l’impression, avec des mots choisis, qu’un officiel de l’armée irakienne est mort presque par hasard : « il a été tué », lorsque « nous avons bombardé sa maison ». On peut tout de même estimer qu’il soit fréquent que quelqu’un soit potentiellement décédé lorsqu’un missile frappe de plein fouet son domicile... Il est évident que tuer avec préméditation un commandant officiel d’une armée, peu importe ses antécédents, n’est peut-être pas très légal ni « moral » vis-à-vis de la convention de Genève par exemple. Il est donc normal que les Américains choisissent leurs formulations, en profitant par ailleurs au passage pour désigner le personnage irakien qu’ils viennent de tuer sous un pseudonyme de voyou ou de gangster : « Ali, le Chimiste », une désignation populaire des Kurdes que les Américains reprennent soudainement à leur compte, comme s’ils ne connaissaient pas le véritable nom de leur ennemi (tout comme Bush ne cesse d’appeler Saddam Hussein par son prénom « Saddam », étrange familiarité dont le but est d’infantiliser sans subtilité son adversaire). Normal, donc, mais par contre on peut remettre en doute le fait qu’il ne vienne en tête à aucun éditorialiste des journaux télévisés de filtrer le langage des officiels de l’armée américaine. Il aurait peut-être été préférable d’entendre une formule plus proche de la vérité : « Les Américains, qui visaient à assassiner Ali Hassan Majid, un commandant de l’armée de Saddam Hussein, auraient réussi à le tuer en bombardant sa maison. » (S.G)


Compte à rebours

Dès le début de l’invasion américaine en Irak, de nombreuses chaînes de télévision, en particulier les réseaux d’information continue, ont imposé à leurs téléspectateurs un « compte à rebours » (Jour 1, Jour 2, etc.). Offrant ainsi un calendrier fictif des événements (et même doublement fictif puisque qu’on ne connaît pas à l’avance l’échéance de ce calendrier). Cela n’est autre qu’un choix esthétique indéniablement lié à une volonté de créer un spectacle, une attente, une dépendance et une adhésion au caractère fictionnel de la description des événements faite par ces mêmes chaînes. On peut douter fortement de la position morale d’un tel choix, comme s’il ne s’agissait que d’une simple campagne électorale ou d’un événement sportif quelconque. Mais la question qui peut également se poser en amont est la suivante : quand donc décide-t-on que s’arrête ce compte à rebours ? S’il était plutôt aisé de définir le début des hostilités lors de la déclaration de guerre faite par George W. Bush, qu’en est-il de la fin ? Suffit-il aux télévisions de voir une statue de Saddam Hussein s’écraser sur le sol pour considérer que la « libération » est effective et que la guerre est terminée ? Cela ne reviendrait-il pas à cautionner, sans aucune objectivité professionnelle et morale, le dispositif d’informations véhiculé (inventons un verbe : « chardassaudiser ») par Washington et l’armée américaine ? Car on pourrait tout aussi bien déterminer que la fin du conflit arrive lorsque Saddam Hussein est retrouvé, ou qu’un nouveau ministère est mis en place, ou que les Américains quittent le sol irakien, etc. Autrement dit, sans cooptation nécessaire entre les médias télévisés et le pouvoir américain (ou un autre pouvoir d’ailleurs), c’est simplement par un savoir-faire d’une présentation qui offre des repères de fiction (ce conflit sera une histoire qui se déroulera sous vos yeux, qui aura un début, une fin, des émotions, etc.) que les médias assujettis à ce type de pratique et les pouvoirs qui savent les utiliser se retrouvent à livrer les mêmes messages. Petit poème : une statue de Saddam Hussein est tombée, donc le peuple irakien est libéré, donc les Américains ont gagné la guerre…
La télévision nous aura encore raconté une bien belle histoire, et on peut ainsi refermer le livre… jusqu’à la prochaine ! L’ « Axe du Bien » n’aurait pu espérer une meilleure soupe à servir dans le bol de la télévision. (S.G)


Montrer les morts

Les Américains sont très pudiques lorsqu’il s’agit de montrer leurs morts : Guerre du Golfe, 11 septembre, Guerre en Irak, etc. En revanche, montrer à la télévision des morts irakiens, civils ou combattants, ne semble pas poser de problèmes puisqu’il ne se passe pas un jour sans qu’on en voit éparpillés sur les routes, ensevelis sous des décombres ou étalés dans des cercueils de fortune… Doit-on en conclure que la dignité humaine s’arrête à la frontière des « pays libres » ? L’argument est facile, mais en est-il moins indéniable ? (S.G)


The End of War ou The End of Invasion ?

Le jour suivant la « fin de la guerre » (déterminée, je le rappelle, par la télévision et l’armée américaine lorsqu’une statue de Saddam Hussein est tombée par terre), on a pu voir des discours de George W. Bush et Tony Blair s’adressant à une population irakienne « libérée ». Avec le même décor et la même échelle de plan, Bush et Blair avaient en fait enregistrés leurs discours en même temps lors d’une rencontre en Irlande qui eut lieu… avant la « fin de la guerre » ! Révélation : les deux dirigeants anglo-saxons savaient donc le dénouement « avant la fin » ! Voici du badinage dira-t-on, mais ce n’est que pour mieux poser cette question aux chaînes d’information télévisuelles : quel était donc le choix du mot le plus approprié et le plus proche de la vérité pour les événements en Irak ? Guerre ou invasion ? (S.G)


Chemical Army

Durant les mois qui ont précédé l’invasion anglo-américaine en Irak, tout le débat qui avait lieu à l’ONU entre l’ « Axe des Traîtres » (France, Allemagne, Russie) et l’ « Axe du Bien » (États-Unis, Grande-Bretagne, Espagne) était traversé par un seul et unique argument invoqué par les Américains : Saddam Hussein et son armée cachaient des armes de destruction massive qui menaçaient le monde entier. Or, à partir du premier jour de l’invasion américaine en Irak, cet argument n’a plus jamais fait partie des enjeux. L’armée américaine a ouvert une nouvelle perspective en désignant leurs opérations sous l’appellation de « Opération Libération ». Ce mensonge éhonté dans le discours n’a pas besoin de faire dans la dentelle, puisque les Américains ne s’adressent pas au monde entier mais uniquement à eux-mêmes. C’est ce dialogue d’hermaphrodite qui révèle le mieux ce que représente la démocratie pour l’administration Bush et une partie des Américains : la démocratie ne veut rien dire et n’a absolument aucune valeur si elle n’est pas une démocratie américaine. (S.G)


Quand Donald Rumsfeld se fait critique des médias

Le 11 avril, en conférence de presse, Donald Rumsfeld critiquait les médias : « Vous ne faites que montrer la même image de pillage avec un enfant qui porte un vase sur sa tête. Le peuple irakien est enfin libre grâce à nous, il est normal qu’il y ai une période de flottement ». Cette affirmation révèle un douleureux dilemme pour l’armée américaine : doivent-ils intervenir pour mettre fin aux pillages ou les laisser aller pour quelques temps afin de démontrer le « défoulement » des Irakiens suite à 30 ans de régime dictatorial ? Finalement l’armée américaine nous écrit encore un joli scénario : « face à nos interventions le peuple irakien était réticent, puis craintif, puis victime des « dommages collatéraux », puis reconnaissant. Désormais, dans la suite logique des choses, il exprime sa colère contre le régime dont nous les avons libérés. Laissons-les donc s’exprimer… »… Il est ainsi d’autant plus pratique pour Donald Rumsfeld et l’administration Bush de laisser croire que les médias trichent un peu et abusent des images de pillages, puisque cela vient à la fois leur permettre d’expliciter leur « scénario » au monde entier (le peuple irakien se défoule parce que nous l’avons libéré) et en même temps de prendre une posture pseudo critique sur les médias qui met de l’avant le fait qu’ils sont autonomes face à eux, et vice versa. Ce genre de critique qui est faite dans une ambiance bon enfant avec le sourire en coin de Rumsfeld, doit plutôt plaire également à certains médias « près du pouvoir » qui voient ainsi tracer une belle ligne qui les démarquent de ce même pouvoir… Nous pourrions désormais trouver un nouveau nom à Donald Rumsfeld : je suggère Donald Chomsky. Ou Noam Rumsfeld. (S.G)


Churchill et les Alliés sont de retour

Depuis le début de l’invasion anglo-américaine en Irak, le Pentagone essaie fréquemment d’utiliser le terme « Alliés » ou « Forces Alliées » pour parler de leur coalition avec l’Angleterre. Ce terme fut d’ailleurs récupéré par la télévision au tout début du conflit mais fut rapidement remplacé, justement par le mot « coalition ». Mais, encore aujourd’hui, les fils de presse qui présentent des annonces officielles du Pentagone évoquent encore la notion d’ « Alliés ». Cette volonté de l’armée américaine d’associer leur invasion en Irak avec la légitimité des deux premières guerres mondiales est patente et l’objectif propagandiste évident. Dans ce même ordre d’idées, un commandant de l’armée Américaine citait le 11 avril en conférence de presse Sir Winston Churchill, devenu une figure incontournable dans l’art de la citation pendant la deuxième guerre mondiale : « Ce n’est pas la fin de la fin, ni le début de la fin. En fait, c’est la fin du début ». Il ne manquait à ce commandant américain que cette citation de Charles de Gaulle : « Les choses capitales qui ont été dites à l’humanité ont toujours été des choses simples ». Churchill, les Alliés, un dictateur… Il ne manque plus que les Japonais et tout le monde y est ! Mais alors, qui donc sera le prochain MacCarthy ? (S.G)


>>>>> mars 2003 :

« Ce qui inquiète surtout aux États-Unis, c’est l’accession de la droite chrétienne au pouvoir, c’est-à-dire des gens pour qui il est moins sérieux de massacrer un peuple que de faire l’amour avant le mariage. » -Luc Picard, acteur et militant.


Faucons et colombes

Des mots apparaissent dans les médias de temps à autre, comme sous l’effet d’une mode. Ils en viennent à être utilisés à outrance, jusqu’à ce qu’il ne signifient plus grand chose et opèrent seulement une polarisation simpliste des enjeux. Au cours des derniers mois, dans les manchettes politiques, j’ai lu et entendu le mot « faucon » au moins une cinquantaine de fois (Sharon, Rumsfeld, Hussein, etc.). Partout les factions politiques ont leur faucon. Était-ce un mot depuis longtemps en usage, devenu dernièrement plus courant, ou une expression imagée devenue terme officiel ? Enfin, je sais maintenant qu’il y a des faucons, et des « colombes » aussi. La politique se joue donc entre les faucons et les colombes. Toutefois il faut bien suivre qui est quoi, sinon on est parfois confus. Par exemple afin de bien identifier les personnages de l’administration Bush, certains médias décrètent que Colin Powell est la « colombe ». Curieuse colombe égarée qui se comporte comme un faucon, une colombe qui met tous ses efforts à partir en guerre. Chose certaine on se rapproche de la réalité quand les discours qu’on nous fait entendre ne peuvent venir que d’une cervelle d’oiseau. (N.R.)


Une autre expression, dans les pages culturelles celle-là : « dans tous ses états ». À propos de telle exposition, tel événement, c’est le corps dans tous ses états, la danse dans tous ses états, le cinéma, la peinture, la musique dans « tous leurs états ». Et qu’est-ce que ça veut dire ? Rien. C’est justement le genre de formule généralisante en vogue qui permet de ne rien dire de particulier. (N.R.)


Il a fallu presque un mois entier dans les médias avant que l’on comprenne ce qui se passe au Vénézuela. Chaque jour on disait "le peuple fait la grève pour sortir le président Chavez", avec une sorte de ton de suspens à savoir s’ils allaient réussir, puis il y avait les autres qui manifestaient pour soutenir Chavez, mais arrêteraient-ils le mouvement du "peuple" ? Puis un beau jour on donne plus de 10 secondes à un correspondant de Radio-Canada et il prend le temps d’expliquer. Ce n’est pas une grève, ce sont les partis de l’opposition, alliés aux puissants industriels et aux médias privés, qui ont décidé de fermer les usines et on lancé une campagne de la peur pour faire pression sur Chavez, mécontents de ses politiques de nationalisation des ressources et de sa tendance "communiste", même si le gouvernement Chavez se dit "un gouvernement socialiste nécessairement très ouvert au capitalisme". Il semblerait aussi que plus de la moitié de la population soutien Chavez et que les leaders du mouvement d’opposition n’ont aucune vision en commun, sinon les limites à leur pouvoir respectif que peuvent poser les politiques de Chavez. Tout ça semble donc un peu trop nuancé et complexe pour qu’on ressasse pendant un mois l’histoire « du peuple contre Chavez ». Et n’oublions pas, même si certains se plairont à dire qu’on alimente des théories du complot, que Chavez est l’un des dirigeants d’Amérique les plus opposés à la Zléa, et que des membres de l’opposition dînaient avec des représentants américains la veille de la tentative de coup d’État l’an dernier. Les faits sont quand même les faits. (N.R.)


Une « preuve », selon les États-Unis :

« Regardez les armes sur la photo. » - « Mais il n’y a rien. » - « Ah Ah, justement, c’est parce qu’ils les cachent ! » (N.R.)


Le journaliste Stéphane Bureau faisait une entrevue avec Pierre-Jean Luizard, auteur de La question irakienne. Bureau semblait fasciné et en accord avec les révélations de l’auteur sur la politique des États-Unis à l’endroit de l’Irak dans les annés 80, puis avec les raisons pour lesquels Saddam Hussein fut laissé au pouvoir après la Guerre du Golfe ; il est plus facile de contrôler un pays en détruisant une société et laissant un dictateur au pouvoir, plutôt que de permettre l’établissement d’un gouvernement légitime qui reconstruirait le pays. Important moment d’information télévisé pendant la présente crise. Ce qui est triste, c’est que ce même Bureau qui écoute attentivement et acqiesse aux propos de son interlocuteur, nous savons que dans quelques semaines il écoutera avec la même attention un "expert" militaire qui viendra nous expliquer quel type de missile l’armée américaine utilise, et un autre qui vient nous parler de l’importance de l’implication canadienne. Ce seront de crédibles analystes qui seront d’ailleurs les derniers à feuilleter le livre de Luizard. (N.R.)


La télé-série The West Wing, dramatique sur la vie des politiciens et les événements quotidiens à la Maison Blanche, m’est personnellement incompréhensible. Non au sens d’une appréciation critique de la série, mais du simple fait qu’elle existe. Pourquoi regarderait-on la version fictive de ce qui occupe déjà l’écran chaque jour dans la réalité ?

Il y avait un phénomène similaire dans les années 80 pour les téléspectateurs de la ville de Québec ; un soir on regardait un match de hockey des Nordiques de Québec, le lendemain on regardait un épisode de Lance et compte, télé-série autour d’une équipe de hockey, avec les matchs mis en scène du « National » de Québec. Sauf que pour certains la démarquation entre la réalité et la fiction est peut-être moins claire autour de la Maison Blanche. Dans Lance et compte on suivait le National, dans la réalité on suivait les Nordiques, mais aux nouvelles comme dans The West Wing, on regarde « le président ».

Ironiquement, on décrit Georges W. Bush comme étant un « mauvais acteur », et l’acteur Martin Sheen, président dans The West Wing, était des manifestations anti-guerre à New York. (N.R.)


À deux reprises dans la dernière année le gouvernement des États-Unis a dit ne pas exclure l’utilisation d’armes nucléaires contre ses ennemis ? Ce fut dit une fois par Bush et une fois par Rumsfeld. C’est passé en douceur, parmi les autres nouvelles, sans recul et sans suite. Ne faudrait-il pas s’inquiéter que l’administration Bush sente le besoin de faire de telles déclarations ? Les États-Unis possèdent le plus grand arsenal nucléaire de la planète, ils s’apprêtent à partir en guerre et parlent de bombes atomiques, mais silence du côté des médias, pas de question, pas d’enquête, pas de reportage sur le sujet. L’armée américaine a de plus développer de nouveaux types « high-tech » de bombes atomiques au cours des 20 dernières années. L’histoire enseigne que les nouvelles armes ou dispositifs technologiques, créés dans « l’éventualité de », finissent par leur seule disponibilité (sinon l’envie, la curiosité, la peur…) à inciter leur utilisation. La bombe atomique lancée sur Hiroshima était-elle nécessaire ? Et s’il s’en trouve pour dire oui, que dire de la deuxième sur Nagasaki ? (N.R.)


Archives des BRÈVES, 2e partie.

Archives des BRÈVES, 3e partie.

Recherche

Mots-clés

Mots-clés liés a cet article:

Autres groupes de mots-clés

A lire également

  • Hommage

    Les essais d’Agnès – Varda

  • Pour Angela Ricci Lucchi

    Dans et à travers les images

    Hommage à Angela Ricci Lucchi, décédée le 28 février 2018, à Milan.

  • Du Prédateur au Singe Fantôme, l’énigme d’une origine

    Tout commence par une image, ce texte comme la vie du cinéphile qui en est l’auteur. Une image des origines si l’on veut, une image de mon origine, mais aussi une image qui nous pointe vers l’origine de toute image, ou plutôt une image dont l’origine nous échappe, ce qui nous incite, en retour, à contempler cette question de l’origine, précisément parce que la réponse n’est pas donnée.

ISSN 1712-9567
copyright 2015

OffScreen       Conseil des arts du Canada   iWeb Technologies   Conseil des arts de Montréal