Hors Champ

septembre/octobre 2017

Disparition du Kodachrome

LA FIN D’UNE IMAGE HORS DU TEMPS

par Nicolas Renaud
20 octobre 2005

Le 9 mai 2005, la compagnie Kodak annonçait qu’elle cesserait d’ici l’an prochain la production de la pellicule Kodachrome pour le Super 8 mm. Mais pourquoi s’attarderait-on à la disparition d’un type de film parmi tant d’autres, et pour un format aussi marginal que le Super 8 ? Car il est tout à fait normal, au fil des ans, que de nombreux types de pellicules aient été discontinués pour être remplacés par de meilleurs produits, suivant les innovations techniques et les besoins de l’industrie cinématographique. Mais voilà, cette annonce suscite aujourd’hui un ressentiment pour certaines raisons bien particulières : le Kodachrome, qui possède son histoire et ses qualités propres, n’est pas remplacé et est irremplaçable, il disparaît tout simplement, reléguant au passé une texture d’image qu’aucune autre pellicule ne peut offrir. De plus, cette décision souligne les contradictions d’un double discours, puisque Kodak prétend se dédier à la survie du Super 8 mm en offrant de nouvelles pellicules couleur, alors même que la compagnie liquide le film le plus prisé et le plus caractéristique de ce format. On peut à ce titre relever une certaine hypocrisie, ou du moins le signe d’un embarras, dans la formulation du communiqué, dont l’entête n’était pas : « Le Kodachrome discontinué », mais plutôt l’annonce d’un nouveau film couleur Super 8, l’Ektachrome 64T. Le communiqué présente ce produit et rappelle l’introduction récente en Super 8 des films de type Vision (originalement conçus pour le 35 et le 16 mm), et ce n’est qu’aux trois quarts du texte que Kodak, parlant du « renouvellement de son portfolio Super 8 », indique que le Kodachrome sera discontinué.

Rappelons que le Kodachrome est le premier réel film couleur dans l’histoire du cinéma, inventé par Kodak en 1935 (lire article). En fait, pour être plus précis quant à la complexité technique du procédé, des teintures des trois couleurs primaires sont ajoutées au développement, puisque les émulsions négatives contenant la couleur n’apparaissent que dans les années 1950. Il s’agit d’un film inversible (qui se développe en image positive, sans négatif). Les autres façons d’obtenir de la couleur à cette époque consistaient en des principes de division du spectre lumineux et de surimpressions avec des teintures sur des pellicules noir et blanc, tel le procédé Technicolor. Le Kodachrome était offert en 16 mm et en 8 mm, la grande industrie cinématographique (tournant généralement en 35 mm) le trouvant moins intéressant puisqu’on ne pouvait directement en tirer des copies multiples à partir d’un négatif. Jusqu’aux années 50, la majorité des films distribués dans les salles étaient en noir et blanc, et ceux en couleurs étaient tournés et développés avec le dispositif complexe du Technicolor. C’est donc largement grâce au Kodachrome si nous pouvons voir quelques images documentaires en couleurs des années 30 à 50, provenant le plus souvent de films amateurs ou institutionnels (documents militaires, scientifiques…). Il fut aussi employé par des cinéastes importants en documentaire, tels le Canadien F.R. Crawley et le Français Jean Rouch (les couleurs sublimes de Moi, un noir tourné en 1959). Le temps a su prouver les remarquables qualités de conservation de cette pellicule, sur laquelle l’image demeure pratiquement intacte après plus de 60 ans. Ce film couleur connut plus tard une bonne popularité avec l’avènement du Super 8 en 1965, le seul petit format qui ait perduré jusqu’à aujourd’hui (9,5 mm, 8 mm, Super 8 mm).

Le Kodachrome donne une image caractéristique, avec des couleurs saturées, de forts contrastes et un grain très fin. La texture du film est restée sensiblement la même à travers le temps, l’image amateure variant en qualité surtout avec le perfectionnement des objectifs sur les petites caméras. En parallèle, pour l’industrie du cinéma, les divers films couleur sur le marché se sont succédés, différenciés, marquant dans une certaine mesure les époques à l’écran : on reconnaît la texture des films des années 50, 60, 70… Si les images en couleurs du Kodachrome sont souvent associées au passé, c’est qu’elles nous rappellent surtout l’aspect particulier des films de famille avant l’avènement de la vidéo. Mais justement, ce qui demeurait jusqu’à aujourd’hui intéressant avec le Kodachrome, chez les professionnels ou les amateurs avertis tournant encore du Super 8, c’était d’obtenir des images ayant la même texture que ces films couleur du passé. Au-delà de ses qualités chromatiques, le film en est venu à posséder un certain pouvoir évocateur, le grain de la mémoire, un sentiment onirique, nostalgique. Mais encore plus qu’une filiation au passé, c’est plus précisément la nature intemporelle des images en Kodachrome qui donne à ce type de film tout son sens. Si certains y trouvent l’attrait visuel des « vieux films », c’est justement que nous sommes habitués à ce que la texture des images suive l’histoire de la technique, l’image d’hier étant toujours obsolète devant la nouveauté d’aujourd’hui, la technique d’hier n’ayant plus qu’un charme vétuste et muséal. En ce sens, le Kodachrome représentait une résistance de l’esthétique à la marche rapide, inéluctable et hégémonique de la technique et du marché. Ce n’est pas comme de comparer une image HD avec la piètre qualité des premiers formats vidéo, car le Kodachrome offre une image claire, définie, richement colorée, une spécificité qui se distingue des autres types de pellicules, hors d’une notion de progrès, hors du temps. Et aujourd’hui, Kodak ne propose pas de le remplacer ou de l’améliorer, on le fait tout simplement disparaître, et c’est donc cela qui disparaît : une texture d’image qui échappait à l’histoire accélérée des règles du marché et du développement technique.

Le Kodachrome n’est pas seulement un certain type de film couleur, il s’agit d’un procédé chimique exclusif à Kodak, pratiquement une « recette secrète », et aucun autre fabriquant de film (Fuji, Agfa…) n’a pu offrir une alternative identique. Il ne reste d’ailleurs qu’un seul laboratoire Kodak dans le monde, à Lausanne en Suisse, qui ait le matériel et l’expertise pour développer le Kodachrome. En Amérique, il existe un laboratoire indépendant au Kansas qui peut développer du Kodachrome Super 8, avec un procédé récemment certifié par Kodak. Cette exclusivité et cette spécialisation du Kodachrome contribuent à la distinction de la marque Kodak, en même temps que cela crée une rareté qui facilite son abandon.

Du propre aveu de la compagnie, la décision est essentiellement motivée par des raisons commerciales (« la dynamique du marché »). Pourtant, ce motif est en lui-même fort discutable. Un grand nombre des utilisateurs du Super 8 diront que le Kodachrome est leur pellicule couleur préférée, et d’ailleurs, hormis le grain caractéristique du petit format, le « look » du Kodachrome est en bonne partie ce qui a continué de distinguer le Super 8, dont Kodak prétend vouloir assurer la survie « tant qu’il y aura une demande ». Si les préoccupations sont commerciales, il est pourtant impossible de supposer que Kodak perde de l’argent en produisant le Kodachrome, car la petite quantité de pellicule produite continuait de s’écouler auprès d’une clientèle régulière. La raison commerciale serait donc, plus exactement, que le marché du Kodachrome (et éventuellement d’autres films Super 8) n’est pas assez important pour être soutenu, et non qu’il soit déficitaire. Il faut aussi noter que Kodak continue d’offrir du Kodachrome 16 mm pour un temps, et bien que sans données à l’appui, on peut douter fortement que son utilisation soit plus répandue dans ce format qu’en Super 8. C’est donc que le procédé continue pour le moment d’exister, et que la décision vise spécifiquement le format Super 8 et révèle la contradiction dans les prétentions de Kodak. On peut cependant s’attendre à la disparition complète du Kodachrome très prochainement, dans ses formats de photographie également.

Nous savons bien que la pellicule cinématographique est susceptible, dans un avenir plus ou moins rapproché, de disparaître sous la poussée des nouvelles technologies numériques. Du moins, c’est ce que ne cessent de scander les promoteurs de cette industrie et leurs multiples alliés technophiles, ainsi que les prophètes de la « démocratisation » des moyens de production. Pourtant, cette mort annoncée est pour l’instant toujours reportée à une échéance indéfinie, la première raison étant qu’aucun autre support que la pellicule n’arrive encore à une telle définition de l’image, autant pour la prise de vue que la projection. De même, depuis une vingtaine d’années, contre toute attente, un petit format cinématographique comme le super 8 mm a su survivre à l’avènement de la vidéo. Certes, le marché du film amateur s’est déplacé du Super 8 aux caméscopes, mais le Super 8 a pu conserver une niche auprès d’une multitude de cinéastes indépendants, expérimentaux, des étudiants et de certains créneaux commerciaux, comme celui du vidéo-clip. Ainsi, bien que l’équipement ne soit plus fabriqué, la compagnie Kodak a continué de produire de la pellicule Super 8 mm pour une demande constante, voire accrue au cours des dix dernières années [1].

Voilà en somme pourquoi cette décision de Kodak est regrettable, et en quoi la disparition du Kodachrome Super 8, comparativement au retrait et à l’avènement d’autres films, est un événement singulier. Mais il s’agit surtout d’affirmer que les motifs en sont évasifs, contradictoires et discutables. Il est à considérer toutefois que les personnes responsables chez Kodak seront disposées à entendre les échos du milieu du cinéma indépendant. Les utilisateurs de ce film, ou toute personne regrettant sa disparition, sont invités à réagir en écrivant à la compagnie Kodak. On peut trouver les coordonnées postales et électroniques pour différents pays à partir du site internet www.kodak.com (choisir le pays ou les bureaux aux Etats-Unis, puis la section « entreprise » ou « corporate », sélectionner le département « cinématographie » si spécifié).

Le communiqué officiel :

http://www.kodak.com/US/en/motion/about/news/super8.jhtml

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Il circule aussi quelques pétitions initiées par certaines communautés ou organisations en Amérique et en Europe. Certaines sont accessibles par internet en faisant une recherche.

Notes

[1Les caméras de marque française Beaulieu continuèrent d’être fabriquées jusqu’à la fin des années 90. Les autres compagnies fabriquant de l’équipement Super 8 cessèrent cette production au début des années 80.

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