Hors Champ

juillet/août 2017

Les reconstitutions télévisuelles et l’oubli du documentaire

LES IMITATEURS

par Nicolas Renaud
15 juillet 2005

Lire aussi la suite de ce texte : La culture du faux et Les reconstitutions


Le 16 janvier dernier, Hors Champ présentait le programme Trois classiques oubliés du NFB (National Film Board, voulant ainsi signifier que le programme s’intéressait à la production anglaise de l’ONF), au Cinéma de l’Office national du film du Canada (voir la présentation des films). Ces trois oeuvres remarquables mais méconnues n’ont pu attirer qu’une poignée de spectateurs. L’un de ces films était The Sword of The Lord, de Giles Walker, récit épique des aspirations de « Jungle » Jim Hunter au sein de l’équipe canadienne de ski alpin, au milieu des années 70. Le 2 février, le réseau de télévision CTV présentait un téléfilm de deux heures sur la célèbre équipe dont faisait partie Jim Hunter. Cette dramatique télévisuelle, avec des acteurs ressemblant le plus près possible aux vrais athlètes de l’époque, s’intitulait Crazy Canucks, d’après le surnom que les jeunes skieurs intrépides s’étaient mérités, et fut regardée par des millions de téléspectateurs. Aucune mention ne fut faite de The Sword of the Lord, ni dans les communications entourant la diffusion du téléfilm, ni à l’intérieur du récit ou encore au générique, bien que visiblement, plusieurs détails des événements et des personnages de Crazy Canucks ne pouvaient qu’être directement inspirés des images du documentaire de 1976. D’ailleurs, il fut commode d’évacuer complètement du téléfilm le fait que, pendant l’une des saisons reconstituées, une équipe de tournage de l’ONF accompagnait quotidiennement Jim Hunter.

Notre intention, avec la projection des films en salle, était de promouvoir leur intérêt cinématographique, les sortir de l’ombre où ils étaient relégués dans la masse des archives, éclairer une certaine approche documentaire moins célébrée que d’autres dans l’histoire de l’ONF, et finalement souligner le regrettable état des collections sur celluloïd, vue l’impossibilité de présenter les films dans leur format 16mm original. Mais s’il s’agissait alors simplement du rapport entre l’héritage cinématographique et la culture actuelle, la diffusion de Crazy Canucks nous renvoie des questions plus générales qui s’étendent au rapport de notre culture télévisuelle avec le documentaire, avec le temps et avec la réalité. Et ces questions résonnent aussi pour d’autres télé séries : René Lévesque, Pierre E. Trudeau, Félix Leclerc… Ainsi les images du réel ne sont pas seulement guettées par l’oubli au fil du temps, mais s’effacent lorsque remplacées par d’autres images, celles de la fiction.

Crazy Canucks n’est pas forcément mauvais, mais c’est simplement un téléfilm, une reconstitution stylisée, un objet télévisuel bien fait et standard. Les scènes s’enchaînent selon le potentiel comique, spectaculaire ou mélodramatique des événements. On s’efforce de rendre le tout résolument « cool », les traits distinctifs des personnages sont grossièrement soulignés en surface, et la musique des 70s meuble l’action mur à mur. En fait, l’ensemble revêt toutes les apparences de The Sword of the Lord, mais sans nulle part en rejoindre les subtilités, l’intelligence du récit, la complexité des personnages ; sans non plus parvenir à vibrer du même rythme et briller d’une égale maîtrise cinématographique, malgré l’ampleur des moyens en comparaison du documentaire. Le paysage des montagnes enneigées demeure certes époustouflant, mais même dans le feu de l’action, le vertige des descentes, Crazy Canucks, avec le recours aux cascadeurs et aux effets de post-production, n’arrive pas à injecter aux images la même dose d’adrénaline, à posséder la même précision, la même souplesse et vélocité de la caméra que The Sword of the Lord. L’équipe des documentaristes devait suivre le quotidien réel des skieurs, s’intégrer au déroulement des courses, en saisir les éléments forts, s’adapter à la montagne… Tandis que l’équipe du téléfilm planifie et contrôle une mise en scène. La fiction peut parfois faire plus que la réalité, nous aider même à mieux voir celle-ci, mais ne peut recréer l’énergie, la tension, l’éclair passager et unique de la réalité saisie sur le moment.

Dans The Sword of the Lord, lors des entraînements, le caméraman cadre habilement en glissant sur la pente avec les skieurs. Au sommet, le montage construit l’instant qui précède une descente, avec les signes du stress et de la concentration dans les yeux, les exercices de réchauffement, les gestes des officiels dans la cabine de départ… Puis lors des descentes, la caméra parvient à tenir au bout de son objectif des corps qui filent à une vitesse fulgurante, à saisir en d’extrêmes ralentis les moindres mouvements de cette « chute contrôlée », et finalement à décomposer l’émotion sur les visages des coureurs qui attendent le verdict du chronomètre à l’arrivée. Dans Crazy Canucks, on construit la tension des départs avec des dialogues simplifiés qui explicitent bien l’enjeu de la compétition et rendent les personnages sympathiques, et dans les descentes, on use d’effets spéciaux comme la traînée floue des formes pour exprimer la vitesse, ou une caméra attachée aux skis, trucs qui deviennent redondants, et pas aussi spectaculaires que souhaités. Avec le cascadeur placé au bon endroit au bon moment, pour des prises de vue anticipant souvent l’effet de post-production auquel elles sont destinées, une sorte de mollesse s’imprime dans l’action, comparativement au sentiment d’urgence, de réflexe, de présence opportune qui se dégage des images du documentaire tourné trente ans plus tôt.

Malgré les différences de nature, d’intention et de temps qui séparent les deux films, il en ressort néanmoins une quasi-symétrie qui appelle la comparaison, le téléfilm étant indéniablement calqué sur la forme du documentaire, mais comme un miroir déformant (ou « reformatant »). Quelques scènes, justement avec le personnage de Jungle Jim, qui exprime sa foi religieuse ou s’entraîne avec zèle dans la chambre d’hôtel, relèvent du pur plagiat. L’acteur qui l’interprète va même jusqu’à parler de « l’épée du seigneur » (« the sword of the lord »).

Mais alors, qu’est donc le film de Walker pour les artisans de Crazy Canucks, qui de toute évidence l’ont visionné ? Dans une entrevue avec le producteur, publiée sur le site du réseau CTV après la conclusion du tournage l’hiver dernier, on apprend que les créateurs du téléfilm se sont surtout inspirés du livre d’un des skieurs et qu’ils ont regardé des « extraits de nouvelles et d’entrevues ». Est-ce donc, pour les ouvriers de la télévision, à quoi est réduite une pièce d’anthologie de leur cinématographie nationale : « des extraits de nouvelles et d’entrevues » ?

Mais tout ceci s’inscrit dans le cours normal des choses pour la culture médiatique d’aujourd’hui. Toute réalité digne d’intérêt, toute histoire « cinégénique », est sujette à sa résurrection, à sa reconstitution par la fiction, et ressemble toujours davantage à une « taxidermie » qu’à une incursion dans l’histoire. Et ce, sans égard à l’existence documentaire de la réalité en question. Il s’agit bien plutôt d’une disqualification du documentaire. Sinon, pourquoi ne s’intéresserait-on pas plus au matériel documentaire qu’à la reconstitution fictive, pour des personnes et des événements qui furent immortalisés par l’image documentaire. Pourquoi, en fait, voudrions-nous voir une reconstitution, quand la réalité existe déjà en images ? Car la réalité reconstituée ne répond qu’aux codes de la fiction en vogue, au formatage visuel et de l’écriture dramatique. Ceci n’est d’ailleurs pas exclusif à la télévision, pourquoi un acteur devrait-il incarner Muhammed Ali au cinéma ? Ali n’est même pas mort que des millions de spectateurs peuvent maintenant lui superposer le visage de Will Smith, et pourtant, le magnifique When We Were Kings est un monument du cinéma documentaire. Ali est alors embaumé vivant par le film, plutôt que ramené à une représentation vivante. Au Québec et au Canada, on a produit des dramatiques télévisuelles sur René Lévesque et Pierre E. Trudeau. Les critiques et le public ont palabré sur les performances mimétiques des acteurs, sur la justesse ou les écarts des reconstitutions, du récit historique. Les séries ont aussi eu droit à des rediffusions. Pourtant, des kilomètres de documents audiovisuels existent sur ces deux hommes. Il faudrait vérifier si l’incontournable documentaire de Donald Brittain, Les champions, monté en trois partie à partir d’images d’archives des deux adversaires politiques, fut présenté à nouveau à la télévision au-delà de sa diffusion sur CBC lors de sa sortie, à la fin des années 80.

Dernièrement, il y eut une polémique autour de la série dramatique sur Félix Leclerc. La famille du défunt poète, tout comme la direction de la Société Radio-Canada ainsi que la critique, ont vivement dénoncé la mauvaise qualité de la série. C’est donc dire que tous y consentaient au départ, et qu’il n’y aurait eu pour eux aucun problème si la série avait été « mieux faite ». Mais on posera ici la même question : de précieuses images ont immortalisé Félix Leclerc, dans les archives de l’ONF, de Radio-Canada ou ailleurs, alors pourquoi ne pas y puiser la matière d’un grand portrait du poète chanteur, plutôt que de le faire revivre sous les traits d’un acteur, au gré des fantaisies d’un scénariste-réalisateur peu inspiré, et de s’inquiéter ensuite si c’est « bon » ou non ? Car Félix Leclerc, lui, n’est pas trop mauvais en tant que Félix Leclerc !

Parallèlement à la télé série sur René Lévesque, un nouveau documentaire réalisé à partir d’images d’archives et d’entrevues fut aussi diffusé à la télévision l’an dernier. L’existence de celui-ci, et initialement la simple disponibilité des images qui ont servi à le constituer, auraient dû suffire à interdire le travail d’embaumement de la fiction télévisée. Mais c’est plutôt le contraire que la culture a de plus en plus tendance à faire : les images du réel, l’histoire en images, ne sont que des références utiles pour la reconstitution fictive, laquelle devient le destin figé des personnes et des événements qui ont laissé une marque.


2e partie...

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