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Cinéma

Les archives couleur oubliées

HISTOIRE DE LA COULEUR ET DU CINÉMA AMATEUR

par Nicolas Renaud
dimanche 24 juillet 2005

Quel effet produisent des images du passé en couleurs, pour des événements dont nous avons traditionnellement vu des films en noir et blanc ? Pourquoi existe-t-il des films couleur de la Seconde Guerre mondiale, tournés par des soldats et leurs familles, alors qu’à l’époque, 90% des films que les gens allaient voir au cinéma étaient en noir et blanc ? Enfin, la couleur réduit-elle la distance émotive du spectateur à la réalité du passé, aux archives, à l’horreur de la guerre ?

La diffusion à la télévision de Radio-Canada, le 8 mai 2005, du film Le Canada en guerre - Les archives couleur oubliées, demande qu’on s’attarde à ces questions. Il s’agit en soi d’un événement télévisuel exceptionnel, assemblant des images rares, dont certaines n’avaient jamais été vues, pour ainsi les diffuser à grande échelle. Mais aussi, cela nous ramène à un croisement fascinant entre l’histoire des innovations techniques du cinéma (premiers films couleur, petits formats amateurs…) et le chapitre le plus marquant de l’Histoire du 20e siècle.

Le film avait été diffusé en anglais sur CBC plus tôt cette année. D’une durée de trois heures, cet assemblage d’archives aux couleurs vibrantes, à la texture parfois un peu rude du 8mm et du 16mm, possède un formidable attrait visuel et un impact émotif indélébile. Fruit du travail de recherche et de montage de Karen Shopsowitz (pour Yap Films, à Toronto), le film reprend en fait un concept initié il y a quelques années ailleurs dans le monde. Des chercheurs et des cinéastes ont passé des années à fouiller les archives des gouvernements, des institutions militaires, des collections personnelles, pour y trouver des films couleur de la 2e Guerre. Entreprises qui ont donné, avant la version canadienne, les films World War II : the Lost Color Archive, Second World War in Colour : the British Story, The Perilous Fight : America’s World War II in Color et The Third Reich in Color.

Aussi simple soit-il, le motif de la couleur, pour construire un film à partir d’images disparates d’un même épisode historique, est tout à fait légitime, même très efficace dans le renouveau d’une représentation de la 2e Guerre, déjà si largement présente dans le patrimoine audiovisuel. Certaines images, que nous avons tant vues, revivent soudainement sous l’effet de la couleur. Il est frappant que la mer soit si bleue avant le débarquement de Normandie, que la peau et le sang soient si tangibles dans les charniers…

Bien que chacun de ces films regroupe davantage les images d’un pays en particulier, et s’annonce ainsi par son titre, ils font aussi appel à une collection mondiale, constituée au fil de recherches menées dans plusieurs pays. Ainsi les images du camp ennemi peuvent être utilisées. Dans le film du Canada, on imagine bien que les séquences sur les navires de guerre allemands, ou celles des soldats nazis tentant d’éteindre les feux lors du bombardement de Berlin, n’ont pas été tournées par des Canadiens.

Les films couleur et la Seconde Guerre Mondiale : une coïncidence historique

Les innovations techniques du cinéma, dans les années 20 et 30, ont permis que cette guerre soit filmée en couleur, bien que jusqu’à tout récemment, nous en ayons surtout vu des images en noir et blanc. Ce fut la première guerre fixée sur des pellicules couleur, et la première fois qu’il était possible de transporter des caméras légères dans le quotidien de la guerre, jusqu’aux premières lignes du front, plus de 20 ans avant le Vietnam, et avant la technologie numérique retransmettant les guerres modernes, souvent dans des contextes hautement contrôlés.

Rappelons que la couleur a d’abord connu un long développement marqué par de multiples essais au cours des trois premières décennies du cinéma, et ce n’est en fait que dans les années 50, en réponse à l’introduction massive de la télévision dans les foyers, que l’industrie cinématographique s’est lancée dans la production plus régulière de films en couleurs, bien qu’on continuait aussi de tourner une grande quantité de films en noir et blanc. Le noir et blanc fut définitivement marginalisé au cinéma avec l’arrivée de la télévision couleur dans les années 60.

La couleur fut néanmoins l’objet de divers essais et expérimentations depuis l’origine du cinéma. Son histoire est vaste, complexe et fragmentée. Nous ne pouvons ici qu’en retracer les grandes lignes. Jusqu’à la pellicule négative couleur dans les années 1950, tous les procédés implique la coloration de films en noir et blanc. Il y eut d’abord les couleurs patiemment appliquées à la main sur des portions de l’image, ou avec la technique du "pochoir" ("stencil"). Il y eut ensuite l’immersion des films ou de certaines scènes dans une teinture d’une couleur, technique répandue dans toute l’époque du muet mais plus rare à partir de la fin des années 1920. Il y eut aussi des tentatives de projection avec des filtres de couleur, ce qui présentait le désavantage de réduire la luminosité de l’image. Le Technicolor fut ensuite inventé, au cours des années 20, d’abord avec un procédé en deux couleurs, mais eut peu de succès, se réduisant à offrir deux couleurs de qualité ordinaire, des images mêlant un bleu verdâtre et un rose orangé. Ce fut enfin au début des années 30 qu’apparurent les premiers films reproduisant toute la gamme des couleurs, grâce au Technicolor trichrome, utilisant trois rouleaux de pellicule noir et blanc, avec un prisme et des filtres qui séparent le rouge, le vert et le bleu dans la caméra, pour ensuite obtenir trois copies monochromes en appliquant des teintures (magenta, cyan, jaune) et permettant de composer une copie finale richement colorée. La technique des 3 couleurs primaires offrait une reproduction plus naturelle de la réalité, mais avec des couleurs typiquement saturées, voire quelque peu "irréelles".

La compagnie Technicolor exerçant un monopole, les appareils et l’expertise coûtaient très cher, et seul un faible pourcentage des productions pouvait s’offrir la couleur. Aussi le dispositif était lourd et complexe, de la caméra jusqu’au tirage de la copie finale. On imagine donc mal la réalité de la guerre filmée en Technicolor, cela aurait été difficile, mais aussi absurde, voire indécent. Il a donc fallu d’autres développements techniques pour que nous parviennent des images couleur de la Deuxième Guerre Mondiale, et ce sont ceux des petits formats cinématographiques.

Alors que le 35 mm fut adopté comme standard de l’industrie cinématographique en 1907, Kodak inventa le 16 mm en 1922, un an après que Pathé, en France, eut introduit le 9.5 mm. Avec ces formats naissait la possibilité du cinéma amateur ainsi qu’une facilitation du tournage dans certaines conditions de terrain. Le 16 mm perdure jusqu’à aujourd’hui, davantage comme format professionnel, alors que le 9.5 mm fut rapidement délaissé. Le 16 mm était cependant un luxe que très peu de gens pouvaient s’offrir, le coût de la caméra et du projecteur équivalait à peu près à celui d’une automobile.

JPEGC’est avec l’invention du 8 mm par Kodak, en 1932, que le cinéma amateur devient une réalité concrète et que se produit, avant la guerre, une explosion du marché à l’échelle des consommateurs, qui se poursuit jusqu’aux années 70 pour le format Super 8 mm, comme ce fut le cas dans les années 80 pour l’entrée massive des petites caméras vidéo sur le marché. Donc, aussi importantes que furent les innovations de la couleur, il est tout autant fascinant que l’on ait pu miniaturiser et rendre accessible la technique cinématographique, qui était alors si lourde et onéreuse dans son dispositif industriel.

Mais qu’en était-il donc de la couleur pour ces petits formats ? Évidemment, il ne s’agissait pas d’introduire le système Technicolor dans ces caméras plus petites. Néanmoins, les premiers films couleur en 16 mm fonctionnaient sur un principe similaire. Le Kodacolor 16 mm vit le jour en 1928. C’était un film couleur « lenticulaire additif », c’est-à-dire que la base du film utilisé était toujours le noir et blanc, mais un seul rouleau de pellicule avec différentes strates d’émulsion recevait les trois couleurs que séparait un filtre fixé sur une lentille spéciale. On obtenait un film couleur en le projetant avec une lentille et un filtre analogues. Cette technique ne fut pas très répandue, sans doute par qu’elle était limitée à l’usage d’un équipement exclusif pour le tournage comme pour la projection.

Il y eut donc, outre le Technicolor et autres principes de division de la lumière sur des films noir et blanc, des recherches parallèles visant à élaborer des films qui seraient directement développés en couleurs. Ainsi, en 1935, Kodak met au point le film Kodachrome, initialement offert en 16 mm, puis en 8 mm en 1936. Il ne s’agit pas encore d’une émulsion contenant la couleur (celle-ci n’apparaît que dans les années 1950 avec la pellicule négative couleur), mais d’un procédé complexe ajoutant des teintures au développement. Ce fut le premier film couleur commercialisé avec succès pour les cinéastes amateurs, ou pour des utilisations scientifiques et militaires, et le premier vrai film couleur ne nécessitant aucune lentille spéciale sur la caméra ou le projecteur. Il s’agit d’un film inversible (se développant directement en positif, sans négatif), ce qui, pour les amateurs, présentait l’avantage de faire développer un film prêt à être projeté. La plupart des images couleur de l’époque de la guerre sont du Kodachrome.

Le film a aussi survécu jusqu’à aujourd’hui. C’est la texture typique des films de famille en 8 et Super8 mm, une image contrastée avec des couleurs vives. Néanmoins les images amateurs en 8 mm peuvent paraître parfois un peu floues, et à l’occasion les couleurs sont plus fades. C’est le cas pour certains films faisant partie du documentaire Les archives couleur oubliées. Cela tient souvent à la plus basse qualité des lentilles sur certaines caméras amateures, et parfois à une conservation des films dans de mauvaises conditions. Il y a aussi une limite inhérente à la petite dimension de la pellicule elle-même. Autrement, le Kodachrome donne une image très nette et des couleurs saturées. Les extraits en 16 mm sont tous quant à eux d’une clarté et d’une richesse saisissantes dans les documentaires sur la guerre. En Allemagne, le film inversible Agfacolor était une pellicule similaire au Kodachrome fabriqué aux Etats-Unis, et a permis aux troupes Nazis de filmer en couleurs. Aux Etats-Unis, dès l’engagement dans la guerre, le gouvernement a réquisitionné tous les films couleur du marché américain.

Des cinéastes amateurs ou professionnels ont continué de tourner du Kodachrome en Super8 mm (qui a été introduit en 1965 pour remplacer le 8 mm) justement pour la texture et la qualité incomparables de l’image. De plus, il est propre au celluloïd en général, mais particulièrement aux pellicules inversibles et au Kodachrome, de se conserver pendant très longtemps sans détérioration. Ainsi, après plus de 60 ans, les couleurs sont toujours intactes. On sait très bien qu’en vidéo, les images ont subi une dégradation visible au bout de 5 ou 10 ans pour les premiers petits formats amateurs (VHS, vidéo 8, Hi-8, etc.). Mais triste sort de cette pellicule aux couleurs uniques, et porteuse de tant de mémoire : la compagnie Kodak vient d’annoncer, le 9 mai 2005, qu’elle cesse la production du Kodachrome (lire article).

Bref, la Deuxième Guerre Mondiale fut le premier grand événement historique et tragique à être filmé en couleurs et par des amateurs, avec des caméras qui pouvaient accompagner le quotidien de ceux qui vivaient cette guerre. Les archives composant les documentaires en couleurs sur la 2e Guerre sont autant des documents militaires que des images saisies au passage lors de moments de repos, de voyage, de désolation, de joie… C’était la première fois que des soldats, des officiers, des pilotes ou des infirmières, transportaient de petites caméras et pouvaient immortaliser leur expérience sur film, de surcroît en couleur, alors que les films qu’ils voyaient au cinéma étaient pratiquement tous en noir et blanc. Une équipe canadienne de pompiers, mobilisée à Londres, a ramené des images de la destruction au lendemain des bombardements, un pilote québécois en Afrique du Nord filmait des tribus de nomades, les chameaux et le ciel bleu sur l’horizon du désert, une infirmière pointait quant à elle sa caméra sur les blessés qui faisaient la file devant l’entrée sombre de la grande tente, ceux qui souriaient sur leur lit, ou sur ses collègues pendant une pause, étendues dans l’herbe… Dans le ciel, en plein combat, des hommes ont filmé les éclairs rouges et bleus qui volaient partout dans l’obscurité. Mais il y a aussi les premiers films de famille en couleur, juste avant la guerre, des souvenirs personnels, la maison, Noël, des images de ceux qui ne sont jamais revenus, mais aussi le document d’une époque, de la vie au Canada dans les années 30.

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Si certaines de ces images n’avaient jamais été vues par le public, c’est dans certains cas parce que les films appartenaient à des particuliers, et qu’ils étaient restés dans des collections familiales au Canada et à travers le monde. Et parmi les films officiels, documents militaires ou « news reel », ceux qui avaient été diffusés l’ont été en noir et blanc. C’est que les films négatifs couleurs n’ont été fabriqués qu’une quinzaine d’années après l’invention du Kodachrome. Film inversible, le Kodachrome résulte en une seule copie couleur originale, et à l’époque de la guerre, il n’y avait pas de moyen pratique et rapide pour en tirer un grand nombre de copies de distribution à partir d’un négatif couleur. Au besoin, on en faisait un négatif noir et blanc à partir duquel on pouvait produire de multiples copies. Le travail des documentaristes, pour les films couleurs autres qu’amateurs, fut donc de retourner dans les archives pour trouver la seule copie originale de ces films. C’est pourquoi le Kodachrome ne fut pas utilisé par l’industrie cinématographique (sauf quelques exceptions intéressantes, dont au Canada, dans des documentaires tournés à l’Office national du film ou par Crawley Films dans les années 1940-50). La première pellicule négative couleur pour le cinéma fut introduite par Eastman au début des années 50, alors qu’auparavant, tous les films en couleurs dans les salles de cinéma étaient en Technicolor.

Il est intéressant aussi de noter qu’aux débuts du Technicolor, on utilisait la couleur le plus souvent pour des films fantastiques, d’animation, des comédies musicales ou des drames historiques à grand déploiement [1]. Paradoxalement, bien que la couleur offrît une représentation plus naturelle de la réalité, elle était donc davantage associée au spectacle et à l’imaginaire. Au contraire, les films couleur 16 mm et 8 mm de cette époque nous apparaissent aujourd’hui, avec le recul, comme des images plus directes et engageantes de la réalité, comme résurrection du passé sous une nouvelle lumière. Ceci, en partie parce que nous avons assimilé la mémoire de cette époque en noir et blanc, mais aussi parce que les films couleurs, souvent tournés par des amateurs, traduisent des expériences personnelles, la vie quotidienne, des points de vue différents de celui de la représentation officielle.

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Enfin, il faut se replacer dans le contexte précédant la télévision, et concevoir le fait extraordinaire qu’était pour M. et Mme tout le monde la possibilité de préserver des moments sur des images en mouvement et de les projeter chez soi. Parmi les archives couleur du Canada en guerre, nous trouvons les films simples d’une femme qui tournait des images de sa petite fille et d’elle-même avec sa caméra 8mm, voulant conserver le temps qui passait pour son mari parti combattre en Europe.

*Les trois images extraites du film Le Canada en guerre : les archives couleur oubliées, sont une gracieuseté de la réalisatrice Karen Shopsowitz et de Yap Films.

Notes

[1Exemples 1932 - 45 : La Cucaracha, The Garden of Allah, Becky Sharp, Wizard of Oz, etc.

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