Hors Champ

mai / juin 2019

Le réel mis en image

À PROPOS D’UN MALENTENDU

par Frédérick Pelletier
30 septembre 2003

La frontière entre documentaire et reportage n’est certes pas marquée aussi clairement que deux pays séparés par le cours d’une rivière. Cependant, la confusion grandissante entre ces deux pratiques distinctes vient brouiller la réception du travail des documentaristes, mettant ainsi à mal leur capacité à « dire » le réel et à réinventer un rapport personnel au monde, à l’histoire et à l’autre. S’il est de plus en plus important de dégager une large définition des différentes façons d’appréhender le réel. On pourrait dire que la vie est comme un territoire inondé par le flot des images en continu, un marécage où il est bien difficile de bâtir quoi que ce soit.

Rapporter l’image de l’image du réel

« Le réel brut ne donnera pas a lui seul du vrai »
Robert Bresson, notes sur le cinématographe

La télévision, parce qu’elle finance et distribue le documentaire de façon très importante, a modifié la pratique des cinéastes et les attentes du public envers ce genre. De même, parce que c’est l’une des fonctions avouées de la télévision que d’informer, on a exigé du documentaire qu’il soit informatif, entraînant une confusion entre le cinéma documentaire issu de diverses traditions - Vertov, Perrault, Flaherty, Grierson, etc. - et ce que l’on nomme « grand reportage ». Le critère d’objectivité (tous les points de vue sur une question se valent et toute ombre de subjectivité de la part du réalisateur est, a priori suspecte, voire non professionnelle) est devenu la norme par excellence.

À la télévision, documenter une situation se résume souvent à en enregistrer la chronologie. Pas une journée ne passe sans que la télévision ne diffuse un reportage sur l’Irak. On y parle du régime de Saddam Hussein, de son arsenal chimique, des difficultés rencontrées par les « forces de la coalition » dans la stabilisation du pays ou, simplement, de la première guerre du Golfe. Il arrive que ces émissions nous apprennent vraiment quelque chose. Mais reste que, là encore, ces reportages sont davantage des objets de communication qui exposent et connectent des faits avec plus ou moins de succès. Ce n’est pas dénigrer le reportage - la connaissance factuelle de la vie est nécessaire à sa conduite - que d’affirmer qu’il repose sur un nivellement des expériences pour les ramener au plus grand dénominateur commun. Son rapport à l’intime est souvent basé sur la recherche de l’exemple le plus général, celui auquel le spectateur peut s’identifier. Trop souvent, l’entrevue n’est, au-delà de la sincérité du témoignage, qu’un procédé d’humanisation d’une problématique sociopolitique ou économique. Ainsi, l’interview d’un Irakien qui raconte les tortures qu’il a subies sous le parti Baas servira surtout à souligner qu’il n’en est pas la seule victime, que des milliers d’autres Irakiens ont subi le même sort et que c’est ce qui fait de « Saddam » un horrible dictateur. Parfois, c’est la voix d’un expert qui nous dit carrément ce qu’il faut penser - « Saddam Hussein était un tyran », « En 1991, les Américains ont eu tort de ne pas prendre Bagdad ». Que ce soit vrai ou non, la figure de l’expert (celle du colonel à la retraite, de l’intellectuel irakien en exil, etc.) donne à ces affirmations la valeur d’un argument d’autorité. Car étrangement, dans le reportage, le discours ne s’oppose plus ni aux faits ni à l’action puisqu’un simple énoncé - témoignage ou point de vue - est de facto vrai.

La capture ou simplement l’énoncé des « faits » sert davantage à créer une norme, une sorte d’unité de mesure de la vie. Comme un agent du cadastre, le travail du reporter tient davantage à définir l’emplacement de chaque chose, leur étendue et leur valeur relative face à un autre morceau de terre. Son travail n’est pas de labourer, de récolter ou de projeter sens, imaginaire ou appartenance dans cette parcelle de vie.

Documentaire : se jeter dans le vrai de la vie

« Les faits créent la norme, alors que la Vérité nous illumine. »
Werner Herzog, Déclaration du Minnesota.

Il ne s’agit pas d’écarter certaines formes du documentaire (film de montage, reconstitution, entretien de fond avec un penseur ou un artiste, etc.) qui pourraient fausser cette esquisse typologique - du reste bien peu scientifique - , mais de nous limiter à une quête du réel qui, parce quelle se fait « sur le terrain », en compagnie du « vrai monde » est facilement amalgamé à l’information, surtout depuis que celle-ci se veut en direct sur la vie .

Dans ses grands et rares moments de Vérité, le cinéma documentaire rejette souvent cette appropriation factuelle et utilitariste de la réalité qui est celle du reportage. La parole - celle qui fut au cœur du cinéma de Pierre Perrault et qui se veut l’expression de ce qui est vécu au moment où cela l’est - prend le pas sur le discours construit - l’idée que pour chaque question posée, il y a une réponse à donner. Le documentaire devient alors capable de sortir, de libérer une situation du contexte de l’actualité dans lequel elle s’inscrit d’ordinaire.

Quand Werner Herzog filme les incendies des puits de pétrole au Koweït, il ne JPEGfilme pas que les conséquences désastreuses de la première guerre du Golfe et les pompiers d’élite venus éteindre les feux. Davantage, il filme le feu, le sable, la fumée, les mers d’huile qui ont le reflet de l’eau et la monstruosité d’un monde vidé de sens. Paradoxalement, en ramenant les choses à leur essence, il les fictionnalise et leur donne ainsi un caractère intemporel, universel, la qualité d’une vérité quasi-mythique. Herzog filme des hommes et des femmes qui parlent de violence, mais ses Leçons des ténèbres (1992) sont moins un témoignage sur les atrocités commises pendant cette guerre que la voix d’un étranger en visite au cœur des ténèbres, à la rencontre de l’altérité et de la dévastation.

Qui peut dire, sans le réduire, le sujet d’un documentaire comme les Leçons des ténèbres ? Car si par nature le reportage rapporte, le documentaire ne fait pas que documenter. Il met en scène le réel, conscient que pour le saisir dans sa complexité, il doit s’écarter des notions journalistiques d’objectivité et de recherche des faits. Il ne ment pas pour autant puisque, finalement, son sujet est avant tout la recherche de sens et la Vérité d’une rencontre, d’un regard.

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