Hors Champ

septembre/octobre 2017

{Confessions d’un capitaine}, d’Alexandre Sokourov

LES QUESTIONS DE L’ÂME

Festival international Cinéma du réel 2003 (Paris)

par Diane Poitras
27 mai 2003

« Les sujets et les personnages de ce film ne sont rien d’autre qu’une invention de l’auteur » peut-on lire en exergue à chacun des épisodes des Confessions. Nous voilà donc avertis. Ce film appartient à ces zones floues où Alexandre Sokourov aime bien circuler, entre documentaire et fiction, entre réalisme et onirisme, entre observation et interprétation. Le personnage principal, commandant d’un bateau garde-frontière qui patrouille à l’extrémité nord de la Russie, viendra bientôt renchérir : « La vérité est dans l’imagination, pas dans ces paysages gris. » Il ne s’agit donc pas de se laisser écraser par le réel. Lorsqu’il tourne un documentaire, Alexandre Sokourov se pose en observateur actif. Et le spectateur est convié à en faire autant.

En effet, dans les films documentaires de ce cinéaste qu’il m’a été donné de voir, l’intervention de l’auteur s’affirme en tant que telle. Elle entre en dialogue avec le réel. Dans Élégie d’une traversée par exemple, la caméra subjective et la voix hors champ de Sokourov créent un personnage qui est le moteur du film. Dans L’Arche russe, ce narrateur entre en interaction avec un personnage fictif à l’écran. Dans les Confessions, le narrateur introduit le public dans les pensées d’un capitaine qui réagit à la situation dans laquelle le cinéaste l’a placé. Car le générique de fin le rappellera bientôt : ce capitaine est un être fictif, incarné par un comédien. Le spectateur, entre-temps, l’aura peut-être oublié… comme il aura peut-être aussi oublié que le navire et ses matelots constituent sans doute la matière documentaire du film.

Réel et fiction forment donc un amalgame dense d’où émerge une rare unité de langage cinématographique. Est-ce le réel qui densifie ainsi la fiction ou l’inverse ? On sait pourtant à quel point, dans le cinéma documentaire, la mise en scène se casse facilement devant la réalité. Dans cette confrontation, la part de création apparaît souvent comme une imitation empesée et plaquée sur le vivant, ou pire, comme une fabrication douteuse. Or, chez Sokourov, la réussite de cette mise en relation vient du fait qu’elle exprime précisément ce qui apparaît comme le leitmotiv de l’auteur : Quels rapports entretiennent le monde et l’imaginaire humain, l’art et la vie ?

Revenons à ce bateau malmené par les intempéries arctiques. La vie quotidienne y est observée dans le menu détail. Un défilé de nouvelles recrues envahit les passerelles puis se repand dans le ventre du navire par les escaliers de métal et les couloirs étroits. Les marins s’installent dans les dortoirs, y recréent un petit espace intime. Les scènes sont répétitives : ranger avec précision ses quelques vêtements sur les étagères, former les rangs, rompre les rangs, se regrouper dans une grande salle, se dévêtir pour l’inspection du médecin. Celui-ci répète inlassablement les mêmes deux ou trois questions en examinant ces corps qui défilent, tous semblables mais jamais tout à fait identiques. Ce long regard documentaire sur tous ces rituels, pour peu qu’on s’y abandonne, finit par nous emporter dans une sorte d’état hypnotique. Un état « second » auquel font écho ces rêves de matelots endormis résonnant de rires de femmes. La réalité peut bien les river à ces petits lits de fer, les corps n’en sécrètent pas moins de l’imaginaire. C’est une condition de survie.

Car autrement, il y a risque de s’engluer dans le poids du quotidien. La conscience y est facilement prise d’une léthargie induite de la répétition des gestes autant que du froid. Comme il est tentant, n’est-ce pas, de céder au ronron des choses connues, à la douce familiarité des événements prévus, même désagréables. Par contre la résistance au laminage du quotidien n’est jamais acquise.

Aussi, pour vaincre cette somnolence, le capitaine entretient son imagination comme d’autres s’entraînent à l’exercice physique. « Il est bon de penser que Tchékov a vécu en Russie » se dit-il. Et de se remémorer ces poèmes sur « les nuits si longues que les gens qui habitent ces terres ont perdu tout espoir de changer la vie ». On est moins seul lorsqu’on s’entoure, pour traverser ces longues nuits de l’existence, de la présence de Tchékov ou de Mozart. À première vue, il semble que pour Sokourov l’art (ou la création) peut rendre la vie supportable. C’est dans un musée, devant des tableaux flamands, que le voyageur de l’Élégie d’une traversée s’arrête enfin. La musique de Mozart, d’une beauté légère et aérienne, est l’œuvre, nous dit-on dans Les voix spirituelles, d’un compositeur malade, pauvre et plutôt laid. Içi, le commandant d’un navire, traversant des mers glaciales, trouve réconfort dans la lecture d’auteurs du 19e siècle.

Le narrateur explique aussi que le commandant ne peut s’empêcher d’écouter les questions de son âme. Parce qu’il est officier, il a le devoir de penser pour ne pas devenir bête. Il s’impose donc « de lire des livres épais, écrits par des écrivains d’antan ». L’ironie de cette phrase, répétée deux fois dans le film, nous indique que l’officier n’est pas dupe de sa nostalgie. Il sait bien que l’imaginaire échoue parfois devant les assauts du réel. Ce jeune matelot montant la garde sur le pont gelé en est un exemple. Il a beau tenter d’écrire une lettre pour se tenir éveillé,son esprit engourdi n’arrive plus à formuler que les mots « chère maman ». Le capitaine confie ailleurs qu’un jour une musique merveilleuse lui a fait haïr la vie sur ce bateau. L’art n’aide donc pas toujours à vivre. Parfois, il ne peut que laisser entrevoir ce que la vie ne sera jamais. Ce désenchantement fait partie du risque qu’il y a à opposer réel et fiction.

Au début du récit, le capitaine, âgé de trente ans, s’interroge sur ce que lui réserve l’avenir. Quelles possibilités professionnelles s’ouvrent devant lui ? Mais il découvre bientôt qu’il ne lui arrivera plus rien. « Tout ne sera que la répétition de ce qu’il a vécu jusque-là. » Encore la force de la répétition, qui écrase et tire vers le bas. Elle se révèle aussi à ces nouveaux matelots qui, une heure après leur arrivée sur le bateau, ne savent pas encore à quoi s’attendre. Bientôt, ils auront compris qu’ils ne feront rien d’autre que cela : s’occuper de leur corps, s’occuper de leurs vêtements, s’occuper du bateau. S’occuper.

Le commandant se demande, à propos de ses jeunes marins : « Peut-il leur arriver une telle cruauté qu’ils en oublient la noirceur et le vide de l’Arctique ? ». Lui-même ne se souvient plus de sa première journée de service militaire. L’impression de ce jour marquant, et pourtant peu lointain, se serait donc dissoute dans l’épaisseur des gestes si souvent reproduits. Mais « ce n’est qu’en paroles qu’il se révolte contre la monotonie ». Le capitaine finit par admettre qu’au fond, il est casanier et ne souhaite rien d’autre que cette vie remplie de prévisible. Loin de le réconcilier avec le destin, ce constat pourrait éventuellement le faire basculer vers le suicide.

Si la vie fournit, ici et là, quelques occasions de gestes héroïques et généreux ou d’affrontements avec la nature, personne ne peut témoigner de ces exploits. Ou ceux qui pourraient le faire ne s’y intéressent pas. Dans le dernier épisode du film, une opération exigeante est lancée. Il s’agit de procéder au dégel d’un pipeline sur la côte. Toute la nuit, les hommes s’affairent malgré le vent et le froid. La section du pipeline à réparer traverse une petite agglomération. Aucun habitant, cependant, ne sort de sa maison. Les marins travaillent seuls dans cette ville claquemurée et repartent vers le bateau qui les attend au large sans qu’il y ait eu d’échange avec les habitants de la ville. Cette solitude rappelle les paysages inhabités de l’Élégie d’une traversée, l’isolement des deux femmes meurtries de Dolce, l’indifférence des occupants de L’Arche russe, l’ennemi invisible des Voix spirituelles - film qui se termine d’ailleurs par ce commentaire : « Il temps de rentrer au pays. Et il n’y a personne… »

Cette solitude est aussi celle de L’Arche russe elle-même, que le plan final nous révèle traversant une nuit brumeuse (les ténèbres de l’histoire ?). On serait bien sûr tenté d’y voir une allégorie de la Russie à la dérive depuis la fin d’un long rêve. Mais cette solitude est aussi le lot de celui qui accepte la charge d’autres hommes et les responsabilités nécessaires à la survie du monde… tout en sachant que cet effort est désespéré. Une solitude que littérature, musique ou peinture éclairent de leurs fulgurances. Mais l’art ne s’oppose au poids du réel que pour un temps. Et bientôt, la nuit recouvre à nouveau les mers blanches et les mers intérieures. Le capitaine consigne ses confessions dans un journal. Elles montent d’un navire en plein désert arctique et parlent de fragilité, de combat contre l’engourdissement et la pesanteur, de faiblesse et d’héroïsme. Mais il n’y a pas de témoin. Alors Sokourov en fait un film.

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