 |
Manifestations anti-mondialisation
ENTRE LE BLACK BLOC
ET LE WHITE BLOC
par
Nicolas
Renaud
2001,
septembre 30
|
Introduction
Avons-nous
besoin d'en dire davantage sur le phénomène
des manifestations anti-mondialisation, du déploiement
des forces policières qui y répondent
et du spectacle médiatique qui s'en nourrit ?
Après Seattle, les événements de
Québec, Suède, Italie et bien d'autres
ont saturé les médias d'information, mais
malgré tout ce qu'on montre, plus que jamais
on constate que voir n'est pas comprendre (Ignacio
Ramonet). Le discours critique a semblé faire
de grands pas, à certains moments, pouvant dissiper
un peu du brouillard qui entoure les réels enjeux
des accords internationaux en cause et incliner beaucoup
plus de gens à une certaine réserve envers
les médias. Il y a aussi une explosion des médias
alternatifs. Ceux-ci ne sont pas exempts de certains
défauts, de manques occasionels à la rigueur,
mais surtout, les vérités qui y circulent
servent à informer les gens déjà
éveillés aux enjeux, désireux de
vouloir mieux comprendre et résister. C'est essentiel,
mais il reste que la grande majorité de la population
ne consulte pas ces sources. Les opinions dominantes
dans la société, le contrôle des
gouvernements et la légitimité de leurs
discours demeurent intimement liés aux médias
de masse. À Gênes, la mort d'un manifestant
et le raid sanglant de la police, au milieu de la nuit,
dans une école hébergeant des activistes,
ont au moins contribué à changer un peu
l'angle sous lequel est perçu l'utilisation de
la police contre la dissidence, par les États
dits démocratiques. Distorsions, diversions,
confusions, sensationnalisme : nous serons tous d'accord
d'en blâmer les médias, mais là
où il semble nécessaire de nourrir davantage
la réflexion, d'articuler la critique de façon
moins vulnérable, c'est de chercher à
mieux saisir comment s'opère cette érosion
de la réalité, cet éloignement
d'une exposition compréhensible de l'événement.
C'est sous cet angle qu'il faut proposer quelques observations
susceptibles d'éclaircir le passage de la réalité
à son existence médiatique, car l'évidence
de la distorsion n'émerge pas de sa simplicité,
son origine est diffuse et multidimensionnelle. Il n'est
certainement pas trop tard pour revenir à ces
événements, puisque les mêmes scénarios
risquent fort de se reproduire dans l'avenir.
Soupçonner
et dénoncer des préjudices à la
vérité est une chose, mais il faut se
garder d'attribuer hâtivement une manipulation
intentionnelle aux acteurs de l'information ou une intrusion
directe du pouvoir, sauf dans des cas flagrants et autrement
inexplicables. Le discours critique sur les médias
est trop souvent mis en doute pour de telles spéculations
plus émotives que rationnelles. Nous savons très
bien que le directeur des nouvelles dira qu'il ne reçoit
pas de directives d'un téléphone secret
et que le journaliste affirmera "faire son travail".
La proposition est de considérer que les médias
et le pouvoir partagent avant tout un système
de valeurs, et que la cohésion de ce système
dicte plus radicalement le caractère des médias
que ne le feraient des rapports explicites de subordination
au pouvoir ou un détournement volontaire des
faits. La nouvelle est une entité pré-déterminée
dans sa forme, il faut voir ce qu'elle demande du journaliste
qui "fait seulement son travail". Le principal
filtre entre la réalité et la représentation
qui en sera rendue est cette conception de la nouvelle
à satisfaire dans la tête du journaliste,
laquelle conception implique généralement
une appréhension de ce que la majorité
peut ou doit penser. Le vice est dans l'arrière-plan
d'idéologie néo-libérale qui s'étend
derrière l'information et dans le spectacle
perçu comme une évidence (donc une
quasi-psychose), plus que dans l'intention machiavélique
de quelques grands patrons. Il faut toujours, a priori,
écarter toute allusion à ce qu'on nommerait
"conspiration". Il n'y a pas conspiration,
entente secrète entre les instances étatiques,
policières et médiatiques, quant à
la version des faits qui devrait prévaloir, mais
plutôt une connaissance mutuelle tacite leur permettant
de s'utiliser l'un l'autre, au plus grand profit de
chacun. En ce sens les événements d'avril
2001 à Québec furent des plus probants.
Les
médias sur le terrain : soulever un coin de l'écran
"La
moindre violence risquerait de porter un coup fatal
à la crédibilité de leur mouvement."
(La Presse, avril 2001). C'est ainsi que la plupart
des médias appréhendaient la grande marche
qui devait avoir lieu la deuxième journée
du Sommet des Amériques à Québec.
C'est en fait le ton général qui prévaut
la veille de toutes les manifestations qui accompagnent
les divers sommets du libéralisme économique
mondial. Les écueils du discours et l'hypocrisie
du pouvoir s'appuient sur cette formulation. En fait,
pourquoi la violence de quelques dizaines annulerait-elle
le message de milliers ? Seulement si les médias
se bornent alors à montrer les premiers sans
entendre les autres. Cette attitude des médias
soulève aussi la question des intérêts
des États dans la tournure violente des manifestations,
cela ne devient-il pas leur meilleure arme pour discréditer
le discours des opposants, sans s'y engager dans le
contenu ? N'est-ce pas aussi ce dont les policiers ont
besoin pour justifier l'ampleur de leurs ressources,
l'utilisation de tous leurs jouets et l'exécution
des stratégies publicisées ? De plus,
cette lâcheté journalistique évacue
toute réflexion nécessaire et critique
sur la violence, ses degrés de légitimité
et d'intensité, elle engouffre tout dans une
sanction morale univoque, séparant les bons des
méchants, scindant la dissidence en deux clans
qui se contredisent. Le démantèlement
d'une clotûre entre l'État et le peuple
n'est-il pas légitime ? Cette attaque n'est-elle
pas symbolique ? Est-elle gratuite, ou n'est-ce pas
quand quelqu'un refuse d'écouter qu'on met le
poing sur la table ? Les gouvernements écoutent-ils
? Les textes de la zone de libre-échange des
Amériques étaient-ils disponibles ? Une
fois publiés, des semaines plus tard, n'incluent-ils
pas ce fameux chapître 11, principal enjeu de
contestation, clause par laquelle les grandes corporations
acquièrent davantage le statut juridique d'une
personne ayant droit à ses intérêts,
contre les gouvernements étrangers, les droits
des travailleurs, les lois sur l'environnement... ?
Une clôture jetée par terre, une pierre
qui ricoche sur un casque, est-ce plus ou moins violent
que d'étouffer et de cracher du sang au milieu
des gaz lacrymogènes, que de recevoir une balle
de plastique dans la jambe (dans la gorge pour un manifestant
à Québec), que d'être arrêté
et menoté pendant des heures simplement pour
avoir été présent à une
manifestation... ? Pour les médias, toutes ces
questions n'existent pas, sinon en marge du spectacle,
de sa conclusion morale et statistique.
- Le
montage télévisuel amalgame au lieu
de discerner. À Québec, on pouvait observer
que les manifestants directement actifs contre les
policiers n'étaient pas plus de 150, de 30
à 50 personnes en trois points du périmètre.
Derrière se trouvaient rassemblés des
milliers de gens. Les médias montraient les
gestes commis à l'avant, puis disaient que
5000 bombones de gaz lacrymogènes et 500 balles
de plastique avaient été nécessaires
pour contrer l'agressivité de la foule. La
majorité des gens présents, le rassemblement
le plus significatif, était justement celui
de citoyens n'appartenant ni à un groupe d'activistes
identifiable, ni à des syndicats. Familles,
étudiants, personnes de tous âges, écologistes,
artistes, venus de partout, impossible à réduire
en tant que simples badauds ou voyeurs. Beaucoup qui
habituellement ne participent pas activement à
des protestations dans la rue, mais qui cette fois
ont cru devoir le faire. Ils ne furent jamais représentés
comme tel, certains médias ont même affirmé
que "malheureusement les extrémistes étaient
en surnombre". Un mensonge grossier ; mais puisque
la plupart des reporters étaient de l'autre
côté du périmètre, blottis
derrière l'épaule des policiers... Pour
eux il n'y avait que deux groupes, les "terribles
Black Bloc" entraînés à la
confrontation directe, ou bien les jeunes bigarés,
pancartes au pastel, costumes, ambiance de cirque.
Tous ceux entre les deux avaient de la sympathie pour
ces deux extrêmes, mais si on s'abstient de
lancer des pierres, ce n'est pas non plus déguisé
en tournesol qu'on croit pouvoir s'opposer à
des bandits planétaires.
- Quelques
militants pouvaient se débattre contre une
clôture et des armures, visibles, sur la ligne
de front directement en face des policiers. Pourtant
les gaz volaient alors en tous sens, venant de plusieurs
directions. Des rangées de policiers arrivaient
sournoisement des rues adjacentes, ils tiraient en
ligne droite dans la foule : en l'air, au milieu,
vers l'arrière, visaient des petits groupes
assis paisiblement à l'écart, puis ils
avançaient pour disperser les gens dans les
rues. Des tactiques qui ne pouvaient donc nullement
mener à l'affirmation que X bombones de gaz
étaient nécessaires... Mais plutôt
il fallait soulever la question suivante, qui est
capitale : la violence isolée n'est-elle pas
un prétexte permettant d'utiliser des gaz pour
disperser la foule en entier ? L'idée de protéger
un périmètre n'entraîne-t-elle
pas des actions visant à empêcher tout
rassemblement, à réprimer totalement
une manifestation ?
- Optique
de répression (non de défense et de
sécurité), dans laquelle l'utilisation
abusive des gaz est l'option médiatiquement
plus acceptable, moins disgracieuse, mais visant les
mêmes objectifs, que les coups de matraque.
- Les
canons à eau étaient présentés
à la télévision comme s'ils remplissaient
leur fonction prescrite : repousser la foule. Toutefois,
le jet d'eau étant considérablement
réduit à travers la clôture, et
parfois même incliné vers le haut, il
était évident que l'intention consistait
à simplement asperger les gens. Pourquoi ?
On se rend vite compte que le gaz brûle beaucoup
plus vivement la peau mouillée. Une forme de
zèle difficilement conciliable avec les louanges
du "professionalisme" des forces policières
qui firent ensuite les grands titres.
- Une
brève conversation avec un reporter de CNN
a permis de comprendre que les questions de légitimité
des actions policières, des droits des manifestants,
ne font pas l'objet d'un effort de dissimulation,
car elles n'effleuraient même pas son esprit.
Pour lui il n'y a que les faits réduits à
leur plus simple expression - une pierre ici, une
bombone de gaz là - et des considérations
techniques. Ici ils utilisent des gaz X, qui ont tel
effet, ce n'est rien de nouveau, à Washington
il a vu des gaz Y... C'est plus efficace que la matraque...
Son frère est policier, il ne gagne que 30
000$ par année, etc.
- Il
serait bête de croire que dans le feu de l'action
tout est vu par les journalistes et que les policiers
n'ajusteraient pas leur comportement selon la présence
ou non d'une caméra. Le long du périmètre,
marchant calmement, à l'écart des foules
nombreuses, subir l'intimidation verbale et les tirs
de gaz de la part des policiers était monnaie
courante. De même pour la "cueillette"
de gens inoffensifs lorsque le soir des escouades
descendaient dans les rues (leur rôle n'était-il
pas de protéger le périmètre?).
Les médias se contentaient de divulguer le
nombre des arrestations, montraient les quelques manifestants
menottés en bordure du périmètre,
et rarement évoquaient-ils les motifs, les
gestes coupables. À un certain moment, 200
ou 300 personnes étaient rassemblées
devant la clotûre, adressant des slogans ironiques
aux policiers, sans arrogance ni agressivité.
Un jeune a lancé une bouteille de plastique
et les gens autour l'ont immédiatement rappelé
à l'ordre. Les policiers, impatients d'avoir
une raison d'attaquer, ont voulu changer l'atmosphère
en provoquant les manifestants. Armé d'un sécateur
au bout d'une perche, l'officier qui semblait être
le chef est venu abattre les affiches accrochées
à la clôture. Des véhicules des
médias étaient postés non loin,
les gens ont crié : "Nous voulons une
caméra !". Dès l'arrivée
d'une caméra de télévision, le
policier s'est retiré et a rangé son
outil.
- Marchant
le long de la clôture (qui était plus
ridicule qu'opprimante), la veille du premier jour
du Sommet, une conversation entendue entre deux policiers
laissa s'échapper, dans la pénombre
tranquille : "En tout cas, demain on va passer
à la TV".
Suite
aux événements de Québec, ceux
de Suède et d'Italie, où des manifestants
furent blessés ou tués par balles, ont
servi aux autorités canadiennes et québécoises
pour tenter de clore le débat, telle une preuve
par comparaison du professionalisme de leurs troupes.
Non que les policiers n'aient pas agi professionellement
dans l'ensemble, simplement la question n'est pas là,
elle est de savoir dans quelle mesure les droits des
manifestants ont été violés par
les stratégies des autorités à
leur endroit, entendu que l'exécution professionnelle
de ces stratégies par les policiers sur le terrain
est essentielle à l'assentiment des médias.
Le
White Bloc
Les
médias, si friands des actes du Black Bloc, fantasmagorie
d'une organisation underground qui menacerait la sécurité
publique, forment eux-mêmes un bloc beaucoup plus
solide et inaltérable, peu importe le cours des
événements qui s'offrent à eux.
Un bloc de valeurs, une idéologie qui établit
les limites du sens critique et de la réflexion.
Le débat politique gauche-droite apparaît
trop simpliste, un résidu virtuel du passé,
dans un système dont la force est justement de
pouvoir incorporer les deux sans fléchir son
implaccable effectivité. Mais faute de terminologie
plus claire, on peut dire que les médias sont
résolument à droite, parce que même
lorsque des enjeux forcent une prise de conscience à
gauche, la forme même des nouvelles est de droite,
elle est le fruit et l'outil de la droite. Et c'est
dans un abîme d'ignorance sur le monde et d'inconscience
de cette forme autonome et toute-puissante que les médias
tendent à droite, une idéologie sous-jacente
et jamais remise en cause, au-delà de laquelle
ils sont aveugles. L'idéologie n'est pas l'oeil
subjectif des médias, elle est la frontière
de leur champ de perception. Des émissions d'information
et des journaux peuvent inclure des journalistes et
analystes qui soutiennent des points de vue de gauche,
mais ce n'est pas par adhésion ou reconnaissance
de la justesse possible de ces points de vue, c'est
simplement pour nourrir le besoin d'une diversité
d'opinions. La diversité fait partie de l'idéologie,
encore une fois une assise formelle du pouvoir et des
médias.
Quelques
manifestations de cet aveuglement pervers du White
Bloc :
- On
présente des sondages comme information valide,
pour représenter l'opinion des gens sur l'événement.
Cependant on le fait sans compter que les gens ont
perçu cet événement par les médias.
Une opinion n'y est-elle pas déjà induite
? On diffusait ainsi les résultats d'un sondage
mené auprès des gens dans "la région
de Québec". Déjà cela est
différent d'un sondage qui aurait visé
les citoyens de la ville de Québec, ayant pu
vivre l'événement de près. Donc
après les avoir bombardés d'images de
jeunes mercenaires en noir lançant toutes sortes
de projectiles sous quelques nuages de fumée,
il est évident qu'une forte majorité
allait répondre oui à la question "croyez-vous
que les policiers aient bien agi dans les circonstances
?". Se prévalant du droit à l'information,
nous avons obtenu une copie du sondage, commandé
par la SQ, police provinciale qui relève du
Ministère de la sécurité publique.
Une question qui n'a pas été diffusée
dans les médias y apparaît. "Croyez-vous
que le droit démocratique des citoyens de manifester
pacifiquement leur opinion est menacé au Québec
?". 34% des répondants ont affirmé
que ce droit était fortement ou assez menacé.
Tout de même un nombre assez élevé
pour rendre le gouvernement inconfortable, il est
en fait très significatif que le sommet de
Québec mène 34% des gens à cette
opinion. Les médias ont-ils donc choisi d'éliminer
cette partie du sondage ? Hypothèse : ils ne
l'ont jamais reçu dans le communiqué
acheminé par le gouvernement.
- Même
chose pour les sondages d'opinion sur la mondialisation
économique, on ne considère pas les
sources d'information dont les gens disposent. Par
exemple, un ami de London en Ontario me disait que
son député fédéral avait
fait parvenir à tous les foyers un petit fascicule
expliquant les bienfaits de la Zléa, que tous
devaient se rallier derrière cette promesse
d'un avenir meilleur, sans être confondus par
le discour des manifestants à Québec,
qui avaient peut-être de bonnes intentions mais
ne comprenaient pas les enjeux d'un tel accord. Les
tenants de propositions alternatives ont-ils les moyens
de mener de telles campagnes, et les médias
leur accordent-ils la même crédibilité
?
- Pendant
que Jean Chrétien serre la main du président
bolivien Hugo Banzer, le journaliste s'indigne : "et
à l'extérieur des pierres sont lancées
aux policiers !". Si ce journaliste avait fait
son travail de recherche, il aurait appris que Hugo
Banzer, aidé par les États-Unis, avait
mené le coup d'état renversant le gouvernement
Torres en 1970, lequel venait de nationaliser les
ressources pétrolières détenues
par des intérêts américains. Le
règne de Banzer qui suivit à l'époque
en fut un de terreur. Fermeture des écoles,
arrestations et tortures sans procès, raid
contre les communautés catholiques, dépossession
des terres des autochtones pour les offrir à
des immigrants blancs sud-africains. Mais baigné
dans son ignorance, pendant que le premier ministre
serre la main d'un tueur, le journaliste fait la nouvelle
avec quelques pierres lancées par des jeunes
derrière une clôture.
- Dans
le même sens que l'observation précédente,
les médias demeurent totalement aveugles à
des associations qui s'imposent d'elles-mêmes
dans le contenu de l'information et qui mettraient
en lumière diverses injustices et absurdités.
D'autres exemples : le deuxième jour du sommet,
on entend brièvement à la radio que
le Canada se retire provisoirement de l'accord de
Kyoto, puisque les États-Unis décident
de l'ignorer. Dans les discours officiels, le Canada
prétend veiller à la défense
de l'environnement au sein de la Zléa. Justement
l'une des causes pour laquelle des milliers de gens
sont dans les rues, et à qui on balance des
gaz lacrymogènes. Les médias ne font
pas le rapprochement. Ils reproduisent la déclaration
officielle disant qu'il n'y a pas matière à
enquête publique sur les agissements des policiers
et les mauvais traitements infligés aux manifestants
en prison, dans un pays où auparavant un homme
fut condamné pour voies de fait à 30
jours de prison après avoir lancé une
tarte à la crème au visage du premier
Ministre. Même quand le fossé entre l'État
et le peuple se prouve juridiquement, les médias
se contentent de rapporter les faits séparément.
- Le
White Bloc est amnésique. Un jour on se demande
si l'érection d'un périmètre
gardé par la police ne serait pas une geste
anti-constitutionnel, le lendemain on discute de l'efficacité
du périmètre. La première question
est oubliée.
- Le
White Bloc donne toujours valeur de crédibilité
aux paroles des politiciens, même si elles sont
fausses. Comme s'il s'agissait d'une opinion aidant
à comprendre les eujeux, la télévision
de CBC a même retransmis les mots d'un représentant
du gouvernement fédéral qui disait :
"je ne crois pas que les grandes corporations
aient quoi que ce soit à voir avec les dommages
causés à l'environnement ou l'appauvrissement
des conditions de travail". Complètement
faux, sans aucune pertinence au débat, mais
officiel, donc ayant droit de cité. Ce n'est
que dans l'isolement d'un propos par la fenêtre
médiatique que des aberrations peuvent être
validées comme "opinion". Une grande
part des difficultés de la dissidence contre
le discours politique n'est justement pas de se mesurer
à des orateurs habiles, mais bien souvent d'être
confrontée à la normalisation-officialisation
de la stupidité et à une arrogance nouvelle
de la part de l'État. Jean Chrétien
peut dire "les manifestants ne m'empêcheront
pas de dormir" et les médias lui rendent
un charme comique, comme si on ne voyait pas le profond
mépris de la démocratie que ces mots
expriment. L'un des plus grands bénéficiaires
de ce système est le ministre Pierre Petigrew.
Il est normal selon lui d'avoir peur quand on ne comprend
pas ce que l'avenir nous réserve, comme si
l'opposition était un groupe de personnes âgées
mystifiées par leur magnétoscope et
internet, alors que c'est parce que les gens comprennent
de plus en plus le fonctionnement du système
actuel qu'ils protestent. Il répète
aussi que les manifestants nuisent au gouvernement
qui veut défendre leurs intérêts
et, se creusant encore plus les méninges, que
c'est parce que les textes n'avaient pu être
traduits à temps qu'ils n'étaient pas
divulgués à la population avant le sommet.
Cette affirmation selon laquelle un politicien tel
Petigrew est un être fondamentalement simple
d'esprit, aussi grossière soit-elle, n'est
pas gratuite. Un journaliste lui demande : "mais
avez-vous compris maintenant qu'il faudra écouter
davantage le message de tous ceux qui se sont rassemblés,
vous ne les avez pas sentis, vous, les gaz?",
et Petigrew, ne voyant pas l'ironie dans la question,
rétorque sérieusement : "ah mais
oui, à un certain moment, il y avait une odeur
dans les couloirs du centre des congrès".
(Un vieux proverbe dit : "le sage pointe du doigt
et l'idiot regarde le doigt")...
- J'ai
écrit, en introduction, qu'il ne fallait pas
attribuer de manipulation intentionnelle aux médias,
sauf dans des cas flagrants. L'un de ces cas s'est
produit aux nouvelles télévisées
de CBC, au lendemain du sommet. On interviewait des
activistes plutôt articulées, Naomi Klein
et Maude Barlow, dont on alternait les propos au montage
avec ceux de deux "spécialistes"
de l'économie. Le White Bloc aime opposer critiques
et spécialistes. Toutefois, Klein et Barlow
étaient interviewées sur le vif, dans
la rue avec les manifestants, elles étaient
toujours placées en premier, alors que les
deux autres venaient ensuite les contredire sur la
même question, interviewés en studio
sur un fond noir. Une lettre à CBC, qui les
interrogeait sur cette méthode de toujours
donner la réplique au même côté,
avec le temps de préparer sa réponse,
est demeurée sans écho.
- Selon
Radio-Canada, lors du téléjournal du
7 mai, "la retombée positive du sommet
est que vous pouvez acheter une voiture officielle
avec 10 000$ de rabais, et peut-être un dignitaire
s'est-il assis sur votre banquette arrière...".
La manière dont un sujet meurt dans les médias
de masse, le détachement routinier avec lequel
on le tue dans les jours qui suivent, la nature burlesque
et anecdotique de ses derniers soubresauts, révèlent
autant les préjudices à la vérité
que le traitement qu'on en fait sur le moment.
L'espoir
qui émerge de ce fouilli, c'est la croissance
d'une conscience critique au sein de la population.
À travers de nombreuses discussions suite au
Sommet de Québec, on se rend compte que de plus
en plus de gens doutent de ce que leur dit le petit
écran. Même, et surtout, ce "monsieur
tout le monde", à qui les médias
s'adressent, est de moins en moins facile à berner,
le bon sens marque quelques points contre l'ignorance
et le non-sens du spectacle. "Qu'est-ce que cette
clôture autour de la ville ? Pourquoi remplir
de gaz des quartiers en entier ? Pourquoi est-ce qu'on
nous montre toujours la même vitre cassée
? Pourquoi suis-je allé chercher mon fils à
la prison, sans chaussures et les poignets bleus, à
six heures du matin, et qu'à la TV on voit toujours
le ministre de la sécurité publique dire
qu'on peut être fiers ?".
|