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Sommet des Amériques
COMPLICITÉ NÉO-LIBÉRALE
par
Simon
Galiero
2001,
septembre 30
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Quand
le néo-libéralisme veut se faire complice
de la société civile et que des syndicats
acquiescent à l'image pacifique
À
Québec, lors du Sommet des Amériques,
des centaines de manifestants issus de syndicats déambulaient
en groupes distincts, organisés et "encadrés"
par des milices privées spécialement mises
en place pour l'occasion et qui rejetaient les invitations
des "perturbateurs" incitant les marcheurs
à venir rejoindre la mobilisation près
du périmètre de sécurité.
Ces syndiqués se gargarisaient d'afficher leur
pureté d'intention face à une autre branche
de manifestants soi-disant anarchistes et colériques,
en se dirigeant vers un terrain vague loin du périmètre
et mis à leur disposition par les autorités.
Voilà
qui était propre de la part de ces objecteurs
de conscience en herbe, qui semblaient fiers de disséminer
la contestation et d'acquiescer à l'image d'une
"non-violence" banale, comme un passeport
nécessaire afin que personne ne manque de remarquer
cette sagesse paternaliste dans toute sa splendeur.
Cette position ("non-position" serait peut-être
plus juste) fut félicitée avec zèle
par les élans enthousiastes et doucereux des
nombreux journalistes qui suivaient les événements
sur place, en direct. Ainsi, à chaque
minute, un observateur venait rappeler que "les
gens se comportaient bien, que la "majorité"
était pacifique", donnant ainsi un visage
d'adolescent frustré aux mouvements qui s'opéraient
près des clôtures... Le cri de la révolte
écrasé par un véritable bloc de
sérénité. Et un bon bulletin accordé
avec commisération par la majorité des
journalistes canadiens ; des gens souvent mi-sel mi-poivre,
issus d'une pensée centre droite, et dont la
réputation de "rigueur de l'information"
au profit d'une mollesse intellectuelle n'est plus à
faire.
Une
chose s'est finalement révélée
lors du Sommet des Amériques : la confirmation
s'est enfin faite que les policiers ne sont désormais
plus des gardiens de la paix, mais bien des fonctionnaires
de police, obéissant au doigt et à l'oeil
à un État de plus en plus retors dans
l'organisation de ses événements politiques.
Cette situation fut évidemment moins relevée
par les journalistes et les syndicats en place. Il était
beaucoup plus important pour ces derniers de s'assurer
de leur non-culpabilité quant à
une éventuelle dégénérescence
généralisée de la part des manifestants.
Or tout porte aujourd'hui à constater que la
dégénérescence se produisait beaucoup
plus à l'intérieur du périmètre
où des gaz lacrymogènes furent lancés
à profusion et sans aucun discernement sur une
foule majoritairement calme, également mitraillée
par des centaines de projectiles en plastique dur.
Mais
la véritable dégénérescence,
ou du moins la pire, fut probablement celle de la manipulation,
dans tous ses sens. Qu'elle soit directe, indirecte,
volontaire ou non, c'est bien par elle que se sont produits
les pires écarts. Car la limite de la cooptation
était mince entre, d'une part, des mouvements
syndicaux qui ont coupé court par leur puritanisme
(et leur volonté de se faire reconnaître
comme décret politique, et non comme citoyens)
à la légitimité de la révolte,
et, d'autre part, des journalistes qui fuyaient l'analyse
critique comme le diable, trop occupés à
faire rouler ce Cheval de Troie qu'ils avaient conçu
et organisé en toute conscience : le suivi des
événements comme une sorte de "guerre",
de reality show qu'il faut suivre (et faire suivre)
dans le feu de l'action. Nous donnant d'ailleurs
droit à des débordements quasi hilarants
: les commentateurs en studio qui, toutes les 20 secondes,
recommandaient à leurs collègues sur le
terrain de "faire attention à eux, d'être
prudents". Ces soubresauts fraternels et touchants
n'en finissaient plus de revenir ; et les journalistes
sur place tout heureux de faire croire qu'ils étaient
à Beyrouth.
C'est
lorsque la droiture de l'image se dérobe aux
bases de la raison que le pire surgit dans l'analyse
journalistique des grands réseaux, qui fit preuve,
comme à l'habitude, d'une absence totale de mise
en contexte réfléchie et étudiée.
Et ce autant dans le suivi du discours des organisateurs
du Sommet que dans celui de la contestation. Encore
une fois il s'agissait de pointer les micros et d'offrir
une présention affable et sans relief. Et lorsque
les journalistes affichèrent leur présence
au Sommet des Peuples quelques jours avant le Sommet
des Amériques, on pouvait sentir une vanité
latente quant au fait que l'on se penchait "avec
la même attention" sur le discours contestataire
que sur le discours officiel. Mais finalement cela donna
le même résultat tiède et innofensif.
Et la raison en est simple : la pseudo-éthique
journalistique n'est qu'un frein à la réflexion
lorsqu'elle rejette la rigueur d'analyse. En suivant
le Sommet des Peuples, il ne suffisait pas de faire
écho aux discours de tout acabit, il aurait fallu
les mettre en perspective. Cette absence de réfléxion
fut terrible, et fit perdre de vue l'essentiel en se
contentant de prendre une photo aérienne des
nombreux sentiers (souvent battus) de la contestation
anti-mondialisation.
De
cette façon, nombre de journalistes et commentateurs
ne firent que se référer aux fameux "textes"
officiels (qui n'étaient pas rendus publiques),
se cantonnant ainsi dans des palabres sur la transparence
des États alors que le phénomène
est beaucoup plus vaste et profond. Il est faux d'avoir
ainsi porté à croire que la contestation
populaire s'organisait uniquement autour de textes précis,
ou de lois, ou de codes. La véritable mobilisation
était sociale et instinctive. N'a-t-on pas pensé
ou cru pertinent de constater que nombre de gens s'étaient
déplacés, symboliquement et le temps d'une
journée, afin de simplement contrarier les perspectives
rayonnantes de cette sous-culture de l'hyper-rentabilité
? Qu'il s'agissait là peut-être d'une simple
dissension face à l'affaisement du socialisme
progressiste délaissé par des politiques
qui vendent à rabais les fondations sociales
et culturelles ? Qu'il s'agissait peut-être d'un
malaise profond face à une dépersonnalisation
des structures ? D'une rage face à un État
arrogant qui favorise la propagation d'un individualisme
exacerbé par la consommation et la publicité
alors que sont fréquemment rejetés avec
mépris les véritables projets collectifs
? Les enjeux se trouvaient là, nul part ailleurs,
et les chantres du néo-libéralisme n'ont
qu'à se féliciter que les journalistes
n'aient pas approfondi ce qui les aurait vraiment dérangés
: une mise en perspective globale et philosophique.
Car la majorité des médias (surtout télévisuels)
invitent sans cesse les mêmes "experts",
souvent des journalistes ou des chroniqueurs qui ne
cachent même plus leur copinage, des gens dont
le seul talent est de ménager le chou et la chèvre
en atténuant tout discours dissident dans des
pseudo-synthèses qui ne font en rien réfléchir.
Où sont les penseurs ? Les philosophes ? Les
intellectuels, artistes, enseignants, écrivains,
etc., sont tout simplement devenus invisibles aux heures
de grande écoute.
Le
site officiel du Sommet des Amériques (http://www.americascanada.org/)
regorge de trésors de révélations
éclairées par les rayons du véritable
soleil qu'est devenu le consensus néo-libéral.
Autant de relents définitifs, et fort habiles,
visant à "inclure" par l'entremise
d'une complicité amicale, la Société
Civile au cercle radieux mis de l'avant par les organisateurs
du Sommet :
Le
Canada joue un rôle prépondérant
dans l'inclusion des voix des organismes bénévoles
et non gouvernementaux dans les conférences
commerciales et diplomatiques. Lors de la neuvième
Conférence annuelle des épouses des
chefs d'État et de gouvernement des Amériques,
qui a eu lieu à Ottawa en septembre 1999, une
foire aux ONG et une exposition ont été
incorporées au programme officiel.
Nous
sommes ainsi heureux d'apprendre que se trouve au Canada,
cet acteur de fine pointe en ce qui a trait à
l'inclusion des organismes non gouvernementaux,
une place pour la société civile lors
de la Conférence annuelle des épouses
des chefs d'État. Petits fours et trempettes
au menu ? Nous sommes d'autant plus émus qu'il
s'agit d'une foire aux ONG : l'esprit festif
est donc au rendez vous, le moral c'est ce qui compte.
Toujours suivant cette formidable volonté d'incorporation
au programme officiel vous pourrez trouver une section
spéciale "Société Civile"
que l'on s'est permis de représenter par un logo
fort éloquent, surtout lorsqu'on le compare au
logo officiel.
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Logo officiel
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Logo de la
Société Civile conçu par
les instances du Sommet des Amériques
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À
gauche, sur le logo officiel, vous avez un montage désignant
un Canada représenté par une feuille d'érable
souple et fière, de laquelle surgit d'un élan
gracieux des bandes colorées, symbole de l'harmonie.
Le tout reposant sur un demi-cercle qui donne sens au
sentiment global de toute la chose. À droite,
le logo de la société civile n'hésite
pas non plus dans l'exaltation de l'harmonie, y allant
carrément avec un fond de planète terre
encerclé par des citoyens solidaires et uniformes.
On sent toute la volonté de "construction".
Vous remarquerez au passage que les petits bonhommes
portent les mêmes couleurs, et dans le même
ordre, que les bandes arc-en-ciel qui jaillissent élégamment
du logo officiel. Une véritable apothéose
d'intégration.
Le
fidèle destrier du premier ministre canadien
et principal organisateur du Sommet, Marc Lortie (qui
s'est affublé pour l'occasion du titre de "Sherpa"
: un guide qui mène le troupeau au sommet !),
ainsi que ses joyeux drilles, a fait de l'événement
de Québec un hymne à la manipulation politique
par l'exposition d'un positivisme radical faisant miroiter
à la population les reflets dorés du libre-échange.
Et ce avec des fils aussi minces que des câbles
de paquebot, révélant ainsi la double
nature du néo-libéralisme chantant : le
profil d'une taupe mais la délicatesse d'un bulldozer.
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