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  Médias et Société
Tour de Babel, gravure du 17e siècle

Attentats à New-York

LES BARBARES


par
Simon Galiero
Frédérick Pelletier
Nicolas Renaud

2001, septembre 30

World Trade Center en ruines

 

L'acte est d'une barbarie sans nom. À l'annonce de la destruction du World Trade Center, l'émotion à été réellement ressentie par tous, traversée par l'impression diffuse que l'Occident allait à sa perte. Devant de telles actions, rassurante est la pensée que ces actes naissent de l'inhumanité, que leurs auteurs sont en dehors de l'Humanité, que l'homme des droits de l'Homme est ici, dans nos démocraties occidentales. Puis, rapidement, nous sommes dépassés par la machine médiatique. Cette émotion authentique, voyant en direct des milliers de vies disparaître brutalement en quelques secondes, nous fut volée. Elle s'est retrouvée comme outil idéal dans les mains d'autres barbares, en col blanc et drapés, plus fins, qui utilisent la barbarie des autres, quand elle est plus visible et finale, pour laisser la leur se répandre au grand jour avec l'assentiment des masses. Les médias ont des morts, des larmes et une guerre à l'agenda, le gouvernement des États-Unis peut renforcer l'ignorance de ses citoyens et même du monde sur le perpétuel terrorisme de leurs politiques étrangères, raviver le patriotisme et profiter de l'intoxication des Américains à leur image fictive.

Le jour même du drame, plusieurs évoquent Pearl Harbour devant les caméras. L'attaque nippone, qui trouva une ultime réparation à Hiroshima, est le seul exemple connu d'agression direct du territoire américain et sans doute le plus efficace catalyseur dans un pays qui a fait de sa sécurité, de son invulnérabilité un mythe vécu et véhiculé à chaque instant. Sur la glace noire de l'écran, c'était le début d'un dérapage contrôlé.

La journée avance et les médias, confinés aux mêmes images d'horreur depuis le matin, largués dans des suppositions de plus en plus apocalyptiques, se mettent d'eux-mêmes à évoquer un possible barrage de l'information. Collin Powell apparaît à la télé et rassure : Justice sera faite puisque la vengeance aura lieu (voir notre texte sur Colin Powell, tueur de "gooks"). Dès lors, tout est entendu : Les États-Unis s'en vont en guerre, et, derrière eux, nous, le "Monde libre".

"Une bataille entre le bien et le mal". Le Président annonce la Croisade. Nous voici forcés de choisir notre camp dans une lutte entre l'Occident chrétien et des Maures infidèles. À Londres, Tony Blair approuve et le Times, nostalgique, renchérit en éditorial sur le devoir des "nations civilisées d'aller jusqu'au bout" dans des expéditions punitives contre les "barbares". De perspicaces sénateurs américains décodent les motifs de criminels cependant toujours inconnus : "on s'attaque à notre mode de vie, à notre liberté, on en veut à la démocratie. Malgré les erreurs passées, c'est à ce qu'il y a de meilleur dans l'Amérique et dans l'Occident que l'on s'attaque." L'enflure verbale devient mensonges. Les journaux citent : "New York est plus gravement atteinte que Beyrouth ou Sarajevo, les ruines du WTC évoquent la destruction atomique." (1) L'ex-ambassadeur du Canada en Israël vient nous apprendre que cette horreur est possible parce que dans le monde arabe, la mentalité est "tribale" et que seul l'Occident fait la différence entre des victimes civiles et militaires. Racisme explicite et dissimulation à rebours : ne pas connaître le nombre de victimes civiles qu'ont fait, directement, les politiques américaines, entre autres, au Panama, au Cambodge, au Vietnam, en Yougoslavie, et indirectement, par la vente d'armes ou l'appui à des coups d'état, dans une grande partie de l'Amérique latine et au Timor Oriental. Silence radio complice sur le refus d'intervenir sachant ce qui allait arriver au Rwanda. On ose même dire, très sérieusement, dans tous les médias, que cette fois-ci, les États-Unis ne doivent pas refaire l'erreur de l'Irak, où "ils n'avaient pas été jusqu'au bout". Manière sournoise d'enterrer le fait que, depuis 10 ans en Irak, l'embargo américain sur la nourriture et les médicaments, ainsi que la destruction de réserves d'eau potable ont entraîné la mort de centaines de milliers de civils. Ce n'est pas là de l'anti-américanisme, ce sont des faits : l'Amérique aussi tue des civils.

Trop rapides mais aussi trop imparfaites, ces images d'enfants palestiniens qui célèbrent dans les camps de réfugiés. Ils sont dix, peut-être quinze gamins, avec les doigts déployés en signe de victoire à s'agiter devant les caméras. Derrière, quatre, cinq adultes applaudissent. Des badauds regardent, ni gais ni tristes, ce qui semble tant fasciner les télévisions d'ailleurs. En Israël, Sharon, belliqueux, envenime en répètant que "Arrafat est le Ben Laden de l'État hébreux." Irresponsabilité médiatique : qui se souvient, il y a quelques mois, de ce "Let them Bleed" (Qu'ils saignent !) asséné aux Palestiniens par un proche du gouvernement Bush fils ?

Si, comme on l'a beaucoup entendu, les attentats nous ont fait passer de la fiction à la réalité, il est tout aussi important de voir maintenant comment la fiction revient effacer la réalité. Au jour deux du déluge, déjà des suspects, déjà des arrestations. Une voiture avec un manuel de pilotage en arabe est retrouvée dans le parking de l'aéroport de Boston ; un homme est arrêté parce qu'on a trouvé une photo de lui habillé en agent de bord, debout devant les Twin Towers ; on trouve une copie du Coran dans la chambre d'un suspect ; un autre homme, visitant la tour de contrôle d'un aéroport, partage son angoisse d'avoir de la famille en Afghanistan et est immédiatement arrêté. Indices grotesques "dignes de Tintin" (2) et rappelant ces bavures où le policier place lui-même dans les mains de sa victime l'arme qu'il a crue voir.

Encore et toujours les mêmes images : les tours décapitées, New York sous une poussière de béton. Encore des images du Pentagone, mais cette fois dans un noir et blanc dramatique, répétées au ralenti sur une musique de pleureuses. Esthétiser l'information puisque, dans cette boucle de l'horreur, exprimer l'émotion signifie rapidement la maintenir, la faire croître jusqu'au patriotisme aveugle. "USA! USA! USA!" crient les sauveteurs harangués par "W". Comment croire à la plus grande valeur du deuil de quelqu'un qui veut tuer ? Bulletin de nouvelles : d'un coup, l'Occident devient étatsunien et perd tout sens critique, toute mémoire d'une politique étrangère dominatrice et agressive. L'Empire est "touché au cœur". Sur la rue Sainte-Catherine à Montréal ou devant Notre-Dame à Paris, le Star Banner est partout : les pays riches s'abandonnent au kitsch réconfortant de l'oncle Sam. "Pourvu qu'il nous protège ! Si le colosse tombe, il nous écrasera dans sa chute." Émotion proche de la peur panique : dès lors, plus aucune position critique sur le pourquoi de l'attentat, ses racines dans le passé et les conséquences dans l'avenir. "Vengeance ! Aujourd'hui, nous sommes tous Américains !" Tout le discours du gouvernement Bush ne démontre pas que les États-Unis doivent faire la guerre, plutôt il rappelle, comme par le passé, ce qu'ils fabriquent dans l'opinion publique lorsqu'ils veulent faire la guerre.

Puis le barrage continu de l'information se confirme, intuitivement, dilué dans un fertile flot de paroles et de considérations techniques (qui paiera pour les dégâts ? les compagnies d'assurance sont-elles liées à leur engagement en cas d'attentats ? et l'impact sur le marché de l'immobilier dans Manhattan, sur les aéroports, les marchants de canon, etc.). À la télévision, plusieurs reportages indignés sur Ossama Ben Laden prennent les ondes (Radio-Canada diffusera le sien quatre fois dans la première semaine seulement, Télé-Québec en dégote un de derrière les fagots, histoire de ne pas être en reste), mais aussi biographie (hagiographie) de Ronald Reagan où témoigne le père de l'actuel président, l'ex-président Bush (3). En général, on ne mentionne pas que Ben Laden fut initialement payé et entraîné par la CIA contre les Russes, comme il est coutume de le faire, en Iran, en Amérique Latine, en Asie, lorsque les États-Unis peuvent servir leurs intérêts en gardant les mains propres, sans compter les morts puisque ce ne sont pas les leurs. Quelques brèves : hausse massive des ventes d'armes, nombreux enrôlements dans l'armée, pénurie de drapeaux étoilés maintenant considérés par certains "comme une denrée de première nécessité". Le télescopage des images renvoie dos-à-dos deux fanatismes : un barbare barbu trimbalant un kalachnikov s'oppose à un peuple autosuffisant vivant enroulé dans un drapeau, tissus de mensonges d'une supposée grandeur morale et militaire.

Récupération politique. Jean Chrétien, Premier Ministre du Canada, s'empresse de réchauffer les relations américano-canadiennes engourdies depuis l'arrivée à la Maison blanche des Républicains. Le Canada appuie inconditionnellement les actions prises par notre grand voisin du Sud et déclare que le "Canada aussi est en guerre contre le terrorisme". L'événement est récupéré par les nationalistes "Canadians" qui placardent des unifoliés partout où flotte le drapeau américain et les Conservateurs de l'Ouest exigent des ressources financières additionnelles pour les troupes et pour le sang. Au Téléjournal de Radio-Canada (4), on demande au correspondant politique à Ottawa si le pays peut espérer aider les États-Unis. "Nos avions sont mal en point, nos hommes sont épuisés par les missions de l'ONU, nos navires, eux, flottent assez bien pour aller au front". dit-il en substance. Aucune réponse sur la nécessité, sur le bien-fondé d'une intervention militaire unilatérale, globale et violente parce que personne n'a cru bon de poser la question.

La même semaine, un sondage nous apprenait qu'au moins 40 % des Américains accepteraient du gouvernement une surveillance électronique de leurs communications privées si la sécurité nationale l'exigeait. "United We Stand, United We Fight !" 300 millions d'individus et, sur les ondes, un seul discours. L'Attorney général, l'ultraconservateur John Ashcroft, demande au Congrès de libérer de "certaines contraintes" les agences de surveillances en affirmant du même souffle que l'on "pourrait ordonner des assassinats avant qu'ils nous assassinent" (5). Ashcroft est, techniquement, ministre de la Justice. Dans les jours qui suivent, plusieurs intellectuels de la gauche américaine sortent publiquement parce qu'ils craignent que le climat actuel ne mène à une dégradation des libertés civiles. Ils ont eu droit à un entrefilet dans les journaux et à rien sur les grands réseaux de télévision. Qui invitera Noam Chomsky ou Michael Moore au Talk Show du soir ? Qui, dans les médias, traitera sans indifférence et sans mépris la dissidence de ceux qui disent la vérité, simplement. Peut-être y a-t-il déjà trop d'invités, membres du Congrès ou du Sénat venus capitaliser sur l'hystérie populaire.

Immédiatement, l'esprit d'entreprise, autre cible des terroristes selon certains, à repris ses droits. Apparaissent sur le marché des T-shirts "I survived the WTC attack" (J'ai survécu à l'attaque du WTC), des magazines souvenirs et autres séries de cartes postales du Skyline de Manhattan d'avant la tragédie. À New York, la Bourse reprend en grande pompe ses activités et, déjà, les courtiers désertent les compagnies aériennes pour investir chez les fabricants d'armes. Comment, encore une fois, croire la tristesse de celui qui rentabilise la mort ? Déjà dans le Sud de l'Union, un Hindou est mort parce qu'un blanc l'a pris pour un Arabe. Au Texas, patrie de Bush, des gens ont installé sur leur voiture des autocollants sur lesquels est inscrit "Hunk if you hate arabs" (klaxonnez si vous haïssez les Arabes).

Connecter les différentes manifestations d'intolérances, les opérations de charme, de relations publiques, les silences entretenus sur le sort du monde, de l'autre monde. Tout est en place pour la guerre. Militairement, mais aussi psychologiquement, médiatiquement. Si tous s'entendent sur la nécessité de contrer le terrorisme aveugle, personne sur les tribunes officielles n'a encore eu le courage, dans cette "guerre au terrorisme", de dire certaines vérités : que le terrorisme en col blanc, indirect, est aussi le fait de nos sociétés et lui aussi doit être combattu. Que la raison d'État, et à plus forte raison celle des États-Unis nécessite quotidiennement l'usage de la force contre des peuples entiers. On a donc pleuré les 6 000 victimes du 11 septembre 2001 dans le silence coupable des camps palestiniens, dans l'ignorance des 500 000 enfants irakiens victimes de l'intransigeance de la présidence. Il ne s'agit pas ici, comme certain imagologues de la pensée en place l'ont répété, de "faire des victimes de New York les bourreaux du monde entier" mais de rappeler des faits de causalité entre l'exploitation et la révolte, entre la misère intellectuelle et la croyance fanatique, entre l'indifférence et la haine. Au-delà d'un décompte morbide, les premiers bilans, ceux de notre conscience historique, sont eux aussi articulés sur le mode binaire. "Avant et Après le 11-09-01." Ces attentats ont d'ores et déjà été médiatiquement et politiquement - ce qui est de toute façon la même chose - érigés en événement décisif, sans précédent, ontologique, comme un sommet de l'Horreur et de la Barbarie. On a ainsi créé une classification à l'Innommable, donnant plus de poids à un cadavre occidental qu'aux restes d'un gamin du tiers-monde.


Notes :

1) Journal de Montréal, télévision de Radio-Canada.
2) François Parentaux à l'émission Samedi et rien d'autre, Première chaîne de Radio-Canada, 15 septembre 2001.
3) Biography Channel, Vendredi 14 septembre 2001.
4) Téléjournal de Radio-Canada, Vendredi 14 septembre.
5) Téléjournal de Radio-Canada, dimanche 16 septembre 2001.

World Trade Center en ruines

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