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L'acte
est d'une barbarie sans nom. À l'annonce de la
destruction du World Trade Center, l'émotion
à été réellement ressentie
par tous, traversée par l'impression diffuse
que l'Occident allait à sa perte. Devant de telles
actions, rassurante est la pensée que ces actes
naissent de l'inhumanité, que leurs auteurs sont
en dehors de l'Humanité, que l'homme des droits
de l'Homme est ici, dans nos démocraties occidentales.
Puis, rapidement, nous sommes dépassés
par la machine médiatique. Cette émotion
authentique, voyant en direct des milliers de vies disparaître
brutalement en quelques secondes, nous fut volée.
Elle s'est retrouvée comme outil idéal
dans les mains d'autres barbares, en col blanc et drapés,
plus fins, qui utilisent la barbarie des autres, quand
elle est plus visible et finale, pour laisser la leur
se répandre au grand jour avec l'assentiment
des masses. Les médias ont des morts, des larmes
et une guerre à l'agenda, le gouvernement des
États-Unis peut renforcer l'ignorance de ses
citoyens et même du monde sur le perpétuel
terrorisme de leurs politiques étrangères,
raviver le patriotisme et profiter de l'intoxication
des Américains à leur image fictive.
Le
jour même du drame, plusieurs évoquent
Pearl Harbour devant les caméras. L'attaque nippone,
qui trouva une ultime réparation à Hiroshima,
est le seul exemple connu d'agression direct du territoire
américain et sans doute le plus efficace catalyseur
dans un pays qui a fait de sa sécurité,
de son invulnérabilité un mythe vécu
et véhiculé à chaque instant. Sur
la glace noire de l'écran, c'était le
début d'un dérapage contrôlé.
La
journée avance et les médias, confinés
aux mêmes images d'horreur depuis le matin, largués
dans des suppositions de plus en plus apocalyptiques,
se mettent d'eux-mêmes à évoquer
un possible barrage de l'information. Collin Powell
apparaît à la télé et rassure
: Justice sera faite puisque la vengeance aura lieu
(voir notre texte sur Colin
Powell, tueur de "gooks"). Dès
lors, tout est entendu : Les États-Unis s'en
vont en guerre, et, derrière eux, nous, le "Monde
libre".
"Une
bataille entre le bien et le mal". Le Président
annonce la Croisade. Nous voici forcés de choisir
notre camp dans une lutte entre l'Occident chrétien
et des Maures infidèles. À Londres, Tony
Blair approuve et le Times, nostalgique, renchérit
en éditorial sur le devoir des "nations
civilisées d'aller jusqu'au bout" dans des
expéditions punitives contre les "barbares".
De perspicaces sénateurs américains décodent
les motifs de criminels cependant toujours inconnus
: "on s'attaque à notre mode de vie,
à notre liberté, on en veut à
la démocratie. Malgré les erreurs
passées, c'est à ce qu'il y a de meilleur
dans l'Amérique et dans l'Occident que l'on s'attaque."
L'enflure verbale devient mensonges. Les journaux citent
: "New York est plus gravement atteinte que Beyrouth
ou Sarajevo, les ruines du WTC évoquent la destruction
atomique." (1) L'ex-ambassadeur
du Canada en Israël vient nous apprendre que cette
horreur est possible parce que dans le monde arabe,
la mentalité est "tribale" et que seul
l'Occident fait la différence entre des victimes
civiles et militaires. Racisme explicite et dissimulation
à rebours : ne pas connaître le nombre
de victimes civiles qu'ont fait, directement, les politiques
américaines, entre autres, au Panama, au Cambodge,
au Vietnam, en Yougoslavie, et indirectement, par la
vente d'armes ou l'appui à des coups d'état,
dans une grande partie de l'Amérique latine et
au Timor Oriental. Silence radio complice sur le refus
d'intervenir sachant ce qui allait arriver au Rwanda.
On ose même dire, très sérieusement,
dans tous les médias, que cette fois-ci, les
États-Unis ne doivent pas refaire l'erreur de
l'Irak, où "ils n'avaient pas été
jusqu'au bout". Manière sournoise d'enterrer
le fait que, depuis 10 ans en Irak, l'embargo américain
sur la nourriture et les médicaments, ainsi que
la destruction de réserves d'eau potable ont
entraîné la mort de centaines de milliers
de civils. Ce n'est pas là de l'anti-américanisme,
ce sont des faits : l'Amérique aussi tue
des civils.
Trop
rapides mais aussi trop imparfaites, ces images d'enfants
palestiniens qui célèbrent dans les camps
de réfugiés. Ils sont dix, peut-être
quinze gamins, avec les doigts déployés
en signe de victoire à s'agiter devant les caméras.
Derrière, quatre, cinq adultes applaudissent.
Des badauds regardent, ni gais ni tristes, ce qui semble
tant fasciner les télévisions d'ailleurs.
En Israël, Sharon, belliqueux, envenime en répètant
que "Arrafat est le Ben Laden de l'État
hébreux." Irresponsabilité médiatique
: qui se souvient, il y a quelques mois, de ce "Let
them Bleed" (Qu'ils saignent !) asséné
aux Palestiniens par un proche du gouvernement Bush
fils ?
Si,
comme on l'a beaucoup entendu, les attentats nous ont
fait passer de la fiction à la réalité,
il est tout aussi important de voir maintenant comment
la fiction revient effacer la réalité.
Au jour deux du déluge, déjà des
suspects, déjà des arrestations. Une voiture
avec un manuel de pilotage en arabe est retrouvée
dans le parking de l'aéroport de Boston ; un
homme est arrêté parce qu'on a trouvé
une photo de lui habillé en agent de bord, debout
devant les Twin Towers ; on trouve une copie
du Coran dans la chambre d'un suspect ; un autre homme,
visitant la tour de contrôle d'un aéroport,
partage son angoisse d'avoir de la famille en Afghanistan
et est immédiatement arrêté. Indices
grotesques "dignes de Tintin" (2)
et rappelant ces bavures où le policier place
lui-même dans les mains de sa victime l'arme qu'il
a crue voir.
Encore
et toujours les mêmes images : les tours décapitées,
New York sous une poussière de béton.
Encore des images du Pentagone, mais cette fois dans
un noir et blanc dramatique, répétées
au ralenti sur une musique de pleureuses. Esthétiser
l'information puisque, dans cette boucle de l'horreur,
exprimer l'émotion signifie rapidement la maintenir,
la faire croître jusqu'au patriotisme aveugle.
"USA! USA! USA!" crient les sauveteurs
harangués par "W". Comment croire à
la plus grande valeur du deuil de quelqu'un qui veut
tuer ? Bulletin de nouvelles : d'un coup, l'Occident
devient étatsunien et perd tout sens critique,
toute mémoire d'une politique étrangère
dominatrice et agressive. L'Empire est "touché
au cur". Sur la rue Sainte-Catherine à
Montréal ou devant Notre-Dame à Paris,
le Star Banner est partout : les pays riches
s'abandonnent au kitsch réconfortant de l'oncle
Sam. "Pourvu qu'il nous protège ! Si le
colosse tombe, il nous écrasera dans sa chute."
Émotion proche de la peur panique : dès
lors, plus aucune position critique sur le pourquoi
de l'attentat, ses racines dans le passé et les
conséquences dans l'avenir. "Vengeance !
Aujourd'hui, nous sommes tous Américains !"
Tout le discours du gouvernement Bush ne démontre
pas que les États-Unis doivent faire la
guerre, plutôt il rappelle, comme par le passé,
ce qu'ils fabriquent dans l'opinion publique lorsqu'ils
veulent faire la guerre.
Puis
le barrage continu de l'information se confirme, intuitivement,
dilué dans un fertile flot de paroles et de considérations
techniques (qui paiera pour les dégâts
? les compagnies d'assurance sont-elles liées
à leur engagement en cas d'attentats ? et l'impact
sur le marché de l'immobilier dans Manhattan,
sur les aéroports, les marchants de canon, etc.).
À la télévision, plusieurs reportages
indignés sur Ossama Ben Laden prennent les ondes
(Radio-Canada diffusera le sien quatre fois dans la
première semaine seulement, Télé-Québec
en dégote un de derrière les fagots, histoire
de ne pas être en reste), mais aussi biographie
(hagiographie) de Ronald Reagan où témoigne
le père de l'actuel président, l'ex-président
Bush (3). En général,
on ne mentionne pas que Ben Laden fut initialement payé
et entraîné par la CIA contre les Russes,
comme il est coutume de le faire, en Iran, en Amérique
Latine, en Asie, lorsque les États-Unis peuvent
servir leurs intérêts en gardant les mains
propres, sans compter les morts puisque ce ne sont pas
les leurs. Quelques brèves : hausse massive des
ventes d'armes, nombreux enrôlements dans l'armée,
pénurie de drapeaux étoilés maintenant
considérés par certains "comme une
denrée de première nécessité".
Le télescopage des images renvoie dos-à-dos
deux fanatismes : un barbare barbu trimbalant un kalachnikov
s'oppose à un peuple autosuffisant vivant enroulé
dans un drapeau, tissus de mensonges d'une supposée
grandeur morale et militaire.
Récupération
politique. Jean Chrétien, Premier Ministre du
Canada, s'empresse de réchauffer les relations
américano-canadiennes engourdies depuis l'arrivée
à la Maison blanche des Républicains.
Le Canada appuie inconditionnellement les actions prises
par notre grand voisin du Sud et déclare que
le "Canada aussi est en guerre contre le terrorisme".
L'événement est récupéré
par les nationalistes "Canadians" qui
placardent des unifoliés partout où flotte
le drapeau américain et les Conservateurs de
l'Ouest exigent des ressources financières additionnelles
pour les troupes et pour le sang. Au Téléjournal
de Radio-Canada (4), on
demande au correspondant politique à Ottawa si
le pays peut espérer aider les États-Unis.
"Nos avions sont mal en point, nos hommes sont
épuisés par les missions de l'ONU, nos
navires, eux, flottent assez bien pour aller au front".
dit-il en substance. Aucune réponse sur la nécessité,
sur le bien-fondé d'une intervention militaire
unilatérale, globale et violente parce que personne
n'a cru bon de poser la question.
La
même semaine, un sondage nous apprenait qu'au
moins 40 % des Américains accepteraient du gouvernement
une surveillance électronique de leurs communications
privées si la sécurité nationale
l'exigeait. "United We Stand, United We Fight
!" 300 millions d'individus et, sur les ondes,
un seul discours. L'Attorney général,
l'ultraconservateur John Ashcroft, demande au Congrès
de libérer de "certaines contraintes"
les agences de surveillances en affirmant du même
souffle que l'on "pourrait ordonner des assassinats
avant qu'ils nous assassinent" (5).
Ashcroft est, techniquement, ministre de la Justice.
Dans les jours qui suivent, plusieurs intellectuels
de la gauche américaine sortent publiquement
parce qu'ils craignent que le climat actuel ne mène
à une dégradation des libertés
civiles. Ils ont eu droit à un entrefilet dans
les journaux et à rien sur les grands réseaux
de télévision. Qui invitera Noam Chomsky
ou Michael Moore au Talk Show du soir ? Qui,
dans les médias, traitera sans indifférence
et sans mépris la dissidence de ceux qui disent
la vérité, simplement. Peut-être
y a-t-il déjà trop d'invités, membres
du Congrès ou du Sénat venus capitaliser
sur l'hystérie populaire.
Immédiatement,
l'esprit d'entreprise, autre cible des terroristes selon
certains, à repris ses droits. Apparaissent sur
le marché des T-shirts "I survived the
WTC attack" (J'ai survécu à l'attaque
du WTC), des magazines souvenirs et autres séries
de cartes postales du Skyline de Manhattan d'avant la
tragédie. À New York, la Bourse reprend
en grande pompe ses activités et, déjà,
les courtiers désertent les compagnies aériennes
pour investir chez les fabricants d'armes. Comment,
encore une fois, croire la tristesse de celui qui rentabilise
la mort ? Déjà dans le Sud de l'Union,
un Hindou est mort parce qu'un blanc l'a pris pour un
Arabe. Au Texas, patrie de Bush, des gens ont installé
sur leur voiture des autocollants sur lesquels est inscrit
"Hunk if you hate arabs" (klaxonnez
si vous haïssez les Arabes).
Connecter les différentes manifestations d'intolérances,
les opérations de charme, de relations publiques,
les silences entretenus sur le sort du monde, de l'autre
monde. Tout est en place pour la guerre. Militairement,
mais aussi psychologiquement, médiatiquement.
Si tous s'entendent sur la nécessité de
contrer le terrorisme aveugle, personne sur les tribunes
officielles n'a encore eu le courage, dans cette "guerre
au terrorisme", de dire certaines vérités
: que le terrorisme en col blanc, indirect, est aussi
le fait de nos sociétés et lui aussi doit
être combattu. Que la raison d'État, et
à plus forte raison celle des États-Unis
nécessite quotidiennement l'usage de la force
contre des peuples entiers. On a donc pleuré
les 6 000 victimes du 11 septembre 2001 dans le silence
coupable des camps palestiniens, dans l'ignorance des
500 000 enfants irakiens victimes de l'intransigeance
de la présidence. Il ne s'agit pas ici, comme
certain imagologues de la pensée en place l'ont
répété, de "faire des victimes
de New York les bourreaux du monde entier"
mais de rappeler des faits de causalité entre
l'exploitation et la révolte, entre la misère
intellectuelle et la croyance fanatique, entre l'indifférence
et la haine. Au-delà d'un décompte morbide,
les premiers bilans, ceux de notre conscience historique,
sont eux aussi articulés sur le mode binaire.
"Avant et Après le 11-09-01."
Ces attentats ont d'ores et déjà été
médiatiquement et politiquement - ce qui est
de toute façon la même chose - érigés
en événement décisif, sans précédent,
ontologique, comme un sommet de l'Horreur et
de la Barbarie. On a ainsi créé une classification
à l'Innommable, donnant plus de poids à
un cadavre occidental qu'aux restes d'un gamin du tiers-monde.
Notes
:
1)
Journal de Montréal, télévision
de Radio-Canada.
2) François Parentaux à l'émission
Samedi et rien d'autre, Première chaîne
de Radio-Canada, 15 septembre 2001.
3) Biography Channel, Vendredi 14 septembre 2001.
4) Téléjournal de Radio-Canada,
Vendredi 14 septembre.
5) Téléjournal de Radio-Canada,
dimanche 16 septembre 2001.
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