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Derrière
la haine des élites
et la loi des cotes d'écoute
SUBTERFUGE DE L'IDÉOLOGIE DÉMOCRATIQUE
DE LA CULTURE
par
Nicolas
Renaud
2001,
novembre 20
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"Le comédien a de l'esprit, mais un esprit
dénué de conscience. Il
croit toujours à ce qui lui permet d'amener les
autres à croire - à
croire en lui.
(...)Une vérité qui n'est faite que pour
des oreilles délicates, il
l'appelle mensonge et néant."
- Nietzsche (1)
Parlant
du "comédien", Nietzsche ne discute
pas de théâtre, mais de la scène
culturelle dans son ensemble. Les "comédiens",
par opposition aux "créateurs", sont
les acteurs de la scène publique, ceux qui amènent
la culture au peuple, qui guident, définissent,
qui sont étrangers aux sources souterraines comme
aux sommets de la culture, mais en feignent une connaissance
infuse pour faire croire à leur cause. S'il avait
vécu un siècle plus tard, Nietzsche aurait
peut-être remplacé "comédien"
par "médias". Ou plus largement, dans
les médias comme ailleurs, le jeu des comédiens
de la culture est ce que Kundera nomme la "misomusie".
À
la fin de l'été, c'est le temps pour les
chaînes de télévision et de radio
de dévoiler leur nouvelle programmation. Cette
année, comme à l'habitude, mais avec une
vigueur nouvelle, il semble que le mot d'ordre, le slogan
de la grille horaire, soit d'"être plus accessible".
Il s'agit d'une doctrine masquée sous forme d'intention
de la part de quelques individus, une dépendance
à un mouvement plus vaste de la culture. Des
concepts tels que "accessibilité" et
"démocratie" sont parmi les moteurs
de ce mouvement. "La culture c'est pour tous, pas
seulement pour une élite" et "c'est
vous qui faites la programmation" sont les maximes
d'un discours généralisé. Pourtant,
sous les apparences d'une mission noble, l'idée
de démocratie telle qu'elle s'applique actuellement
dans la culture est en fait la première censure.
Cette logique économique et publicitaire déguisée
en parti du peuple engendre une haine des élites
(artistiques et intellectuelles), le nivellement et
l'anesthésie du jugement. Les médias ne
font pas que refléter cette idéologie,
celle-ci est plutôt directement née du
rapport de la culture avec les médias. Il y a
dès lors une double articulation : ce que font
les médias avec un domaine (art, politique, information...)
et ce que ce domaine devient en utilisant les médias.
Les médias reflètent la culture, mais
une culture déjà modifiée par les
médias. Même chose pour la politique de
façon plus évidente.
Il
faut d'abord voir que l'accessibilité est un
principe économique et autonome, il ne s'appuie
pas sur une compréhension profonde du public,
ni n'est-il issu d'une réelle vision de la culture.
Des gens en sont responsables, mais en même temps,
ça fait partie de ces forces du système
qui le font avancer "tout seul", au sens où
ceux qui en suivent le sillon n'ont pas conscience d'exécuter
un scénario déjà écrit,
celui des ramifications sociales et psychologiques requises
par le modèle de la société capitaliste
et du libre marché. Il est vain de vouloir trouver
un leitmotiv sensé au mouvement constant vers
l'accessibilité. Sinon, on nous dirait quoi ?
Que la majorité des gens sont moins intelligents
qu'avant ? Que ce qui était en onde auparavant
était donc trop compliqué et inaccessible
? Bien sûr que non, et la programmation n'était
pas pire ou meilleure. Quelle loi énigmatique
entraîne donc la culture dans une spirale tirant
incessamment vers le bas, vers le dénominateur
commun, pas simplement avec le souci de l'accessibilité,
mais toujours vers plus d'accessibilité
? À quelle compréhension et attention
généreuse envers le public prétend-t-on
se référer pour être convaincu d'un
tel objectif ?
Démocratie et dictature de l'audimat
Il
n'y a rien d'illégitime dans le fait que la majorité
regarde tel type d'émission et qu'on lui en redonne.
La confusion et la réduction commencent alors
qu'on veut définir et qualifier la culture par
la loi de la majorité et qu'on prétend
qu'il s'agit du meilleur principe démocratique.
De
se baser sur les cotes d'écoute pour affirmer
ce qui, dans la programmation existante, plaît
à la majorité, est une chose, mais de
dire qu'on lui donne ce qu'elle veut en est une autre.
Il ne peut y avoir que spéculation sur une quelconque
psyché collective et ce qu'elle demanderait.
Ce n'est qu'un outil de communication, et alors, un
peu de la même façon dont la publicité
s'adresse à nous pour faire circuler des biens,
on nous donne ce qu'on nous dit que nous voulons.
Les médias, à l'instar des politiciens,
prétendent avoir ce don magique de toujours savoir
ce que veut "leur" public.
L'idéologie
égalitaire de la culture risque-t-elle d'ouvrir
ou de restreindre l'horizon culturel d'une société
? Et puisque cette idéologie s'applique aussi
aux divers contenus d'information (sans nier la somme
de connaissances qui nous provient de la télévision),
entraîne-t-elle, en général, un
souci et une compréhension du monde ou bien l'indifférence,
la confusion, la fragmentation dans l'anodin ? Prenons
comme indice une étude réalisée
aux États-Unis il y a quelques années,
qui visait à évaluer la compréhension
des enjeux politiques chez les téléspectateurs
par rapport à la quantité d'information
saisie par l'entremise de la télévision.
Les résultats ont produit une corrélation
assez révélatrice : plus la proportion
d'information politique puisée à la télévision
est grande, plus le degré d'incompréhension
et de désintéressement des enjeux politiques
s'avère élevé.
L'accessibilité
est devenue une échelle de mesure, une vertu
absolue qu'on brandit bien haut, et non seulement une
qualité à développer pour certains
contenus qu'on jugerait déjà pertinents
et d'intérêt. Il y a une différence
lourde de conséquences pour la culture entre
: "c'est bon d'être accessible" et "c'est
bon parce que c'est accessible". Dans le premier
cas, il s'agit de ce que Bourdieu appelle "travailler
à l'universalisation des moyens d'accès
à l'universel". Bien sûr, ce n'est
pas cette tendance qui prévaut quand les médias
parlent d'accessibilité. On assiste à
la simplification, la standardisation, la propension
au kitsch et à la "formule", l'abaissement
du niveau de langage et l'escamotage de la recherche
au profit des modes de participation du public.
Au
sein du concept d'accessibilité, on prône
aussi la variété. Mais cette variété
est toute soumise aux mêmes forces de nivellement.
À travers l'éventail de la programmation,
très peu d'éléments échappent
au formatage prescrit dans le but de plaire à
la majorité. Il s'agit donc de ce qu'on perd,
non de ce qu'on gagne. Il y a de nombreux exemples d'émissions
le moindrement différentes et intelligentes,
qui avaient su créer un certains cercle de fidèles,
susciter l'intérêt de ceux attendant "autre
chose" de la télévision, et qu'on
a modifiées ou retirées des ondes parce
qu'elles ne rejoignaient pas un public assez large (ex.
: La fin du monde est à 7 h, émission
d'humour, d'improvisation et d'ironie sur l'actualité
et le langage télévisuel, qui était
appelée à mourir sous la guillotine du
réseau TQS). Les "minorités"
sont généralement bien utiles au discours
des promoteurs de la démocratie culturelle, mais
alors pourquoi un public restreint, intéressé
à des contenus moins accessibles à une
partie du grand public, n'est pas considéré
comme une minorité à servir ? C'est plutôt
en intégrant des minorités visibles au
formatage standard et majoritaire qu'on fait acte d'allégeance
au particularisme, et non en reconnaissant une communauté
d'esprits. On introduit des Noirs dans la pub, des homosexuels
dans les télé-romans, des Asiatiques aux
nouvelles... La différence qui s'assimile au
système de pensée en place n'est pas menaçante,
ne demande pas d'effort et permet d'avoir une image
démocratique.
Les
émissions de recherche, entrevues, opinions sur
des faits sociaux et culturels, se modifient pour être
plus "séduisantes". Les intervenants
crédibles font place à ceux qui sont controversés,
la caméra ne tient plus en place et adopte l'esthétique
MTV, on oublie la substance pour le mordant et le vernis
(ex. : Les Francs-Tireurs à Télé-Québec).
Les émissions littéraires s'élaguent
pour mélanger littérature et "best-sellers",
celles de cinéma confondent critique et promotion
des nouveautés et de plus en plus, les gens invités
à s'exprimer ne sont pas nécessairement
ceux qui ont quelque chose à dire, on préfère
inviter des gens connus du grand public pour qu'ils
viennent nous dire ce qu'ils pensent de tel livre, tel
film. Par exemple l'émission de cinéma
Le Septième à Télé-Québec,
se voulant à la fois sérieuse et accessible,
a invité un commentateur de golf pour discuter
d'un film hollywoodien dans lequel le héros joue...
au golf. En général, tout contenu culturel
n'est pas valide en soi si on ne trouve un concept d'émission,
une "formule". En fait, chaque renouveau de
la programmation change peu les bases du contenu, il
s'agit plutôt d'essayer de nouvelles formules,
d'en maintenir d'autres et de les appliquer ailleurs.
Enfin,
il est important de noter, même si l'analyse concerne
l'ensemble des médias à divers degrés,
que ce sont les chaînes publiques justement reconnues
comme des lieux de culture qui offrent les symptômes
les plus caractéristiques d'un malaise culturel.
Au Québec du moins, des chaînes comme Radio-Canada,
Télé-Québec et même ARTV
constituent le meilleur observatoire des manigances
de l'idéologie, là où il faut se
dire : c'est ici qu'on désigne l'enceinte de
la culture, sous quelle forme lui est-il donc permis
d'apparaître ? Il est inutile de critiquer les
grandes chaînes commerciales de divertissement,
pour qui la culture n'est point un enjeu ni même
une couleur de la façade. C'est la culture fade,
nivelée, délavée et ornementale
affichée aux fenêtres de ceux qui prétendent
la défendre qu'il faut critiquer, là où
il est par surcroît difficile de le faire, puisqu'on
aura souvent tendance à y adoucir son regard
en pensant qu'au moins la culture y survit. Il est facile
de critiquer la disparition complète d'une chose,
mais il faut rester alerte pour distinguer le vivant
de l'empaillé parmi ce qui demeure.
Démocratie et déraison
Les
architectes et figures des médias, directeurs
de programmation, animateurs, comédiens, auteurs
de séries à succès, s'enorgueillissent
de leur populisme, qu'ils scandent au besoin sur la
place publique, tel un antidote contre la pensée
critique, contre tous ceux qui ont le souci de la culture.
Ce qui est insupportable dans le discours actuel, c'est
que le produit démocratique, ce qu'on fabrique
dans le but de plaire à tous, est ce qu'ils veulent
nommer culture dans son sens le plus noble. Toute attaque
contre ce principe devient pour eux élitisme,
prétention, mépris du peuple. Ceux qui
n'ont aucune idée de la grandeur et aucun souci
de la culture, mais jouissent d'un statut avantageux
dans le monde médiocre qu'ils engendrent, tentent
toujours de forcer l'opinion publique à haïr
les hauteurs qu'ils ne pourraient atteindre eux-mêmes.
Il
est devenu si difficile d'en appeler seulement de la
raison, du jugement, sans que les humanistes modernes
du marketing crient au fascisme. Il est pourtant simple
de pouvoir dire que telle émission regardée
par un grand auditoire est pauvre, ridicule, sans pour
autant mépriser tous ceux qui la regardent. Qu'une
majorité regarde ne peut en aucun cas être
un gage immédiat de qualité. Reality
shows, vidéos de catastrophes, types d'émission
à grande cote d'écoute, pourtant mauvaises
et inutiles. Programmer des exécutions en direct,
ou des caméras cachées dans les salles
de bains et les gens regarderont ; est-ce pour autant
utile et pertinent ? Comme en politique, l'éternel
subterfuge du système démocratique est
de confondre le fait que la majorité l'emporte
avec l'assomption que la majorité ait raison.
Nous
ne disons pas bien sûr qu'une quelconque "haute
culture" devrait dominer dans les médias,
elle doit avoir une place, quelque part, mais surtout,
il est possible de divertir les gens, si c'est vraiment
ce qu'ils veulent, d'offrir ce qui plaît à
la majorité sans cultiver chez elle une haine
de la culture dans ses retranchements plus difficiles
d'accès (et ainsi en réduire ses chances
d'accès). "La vraie culture est pour tout
le monde, est celle où la majorité se
reconnaît, et non l'apanage d'une élite",
c'est ce discours simpliste qu'il faut combattre.
Il
y a ceux qui, sans mépriser le peuple, croient
en la possibilité d'élever sa culture,
sans lui faire grief de tous ses plaisirs mineurs, et
il y a ceux qui veulent tout ramener au plus bas, pour
n'exclure personne et ainsi maintenir eux-mêmes
leur pouvoir sur cette majorité. L'anti-élitisme
est particulièrement énergique au Québec,
sans doute répandu ailleurs aussi, il y aurait
là sujet à bien d'autres réflexions.
Pourquoi, d'ailleurs, une société refuse
tant de reconnaître et de valoriser l'excellence,
l'exception et la grandeur dans les domaines artistiques
et intellectuels, alors que ces qualités vont
de soi dans d'autres domaines: sport, science, affaires
? Pourquoi la grandeur d'esprit est si menaçante
pour le peuple, alors qu'on peut vouer un culte aux
athlètes sans se sentir rabaissé dans
ses capacités physiques ? En plus, la question
est doublement problématique du fait qu'est entretenue
une certaine image de l'élite, à laquelle
les médias et le public veulent quand même
croire, celle d'oeuvres moyennes et médiocres
qui peuvent s'affirmer à l'intérieur des
paramètres de l'idéologie. Ce sera Spencer
Tunick en art contemporain, les auteurs de feuilletons
ou les journalistes abrutis mais aux fortes personnalités
à la télévision. Au cinéma,
au Québec par exemple, Charles Binamé
est un cas probant (on pourrait aisément le comparer
à Jean-Jacques Beinex en France). On parle de
cinéma d'auteur, car ses films sont le moindrement
"différents", ils arborent à
certains niveaux, dans les sujets et la forme, l'image
de l'art. Il y a le besoin local de pouvoir dire : "nous
avons un auteur". Pourtant, aux yeux de quiconque
a la moindre sensibilité artistique et le bagage
pour distinguer un créateur d'un styliste, son
oeuvre est définitivement naïve, maladroite,
surfaite et superficielle.
Il
a suffit que quelques personnes critiquent le fait qu'une
émission comme La Fureur, dénominateur
commun par excellence (chanteurs pops, public en liesse,
blondine animatrice frivole, compétition des
"gars contre les filles"...), occupe les grandes
heures d'écoute sur une chaîne publique
comme Radio-Canada, pour que se lève avec rage
l'armée de la culture démocratique, accusant
les critiques d'intellectuels méprisants, prétentieux,
d'élite bourgeoise et déphasée
(Les Francs Tireurs le font sans cesse). Une
féroce détermination à protéger
la clientèle cible plus qu'à parler pour
le peuple. Une culture n'est pas malade parce que beaucoup
de gens regardent de la camelote, elle l'est parce qu'on
n'a pas le droit de dire que c'est de la camelote.
Au
Québec, des gens comme Fabienne Larouche, prolifique
auteure de feuilletons à recette, de "soaps
cultivés", utilisent particulièrement
ce discours anti-élitiste. Ces porte-voix de
la culture populaire, à qui les médias
et tribunes diverses tendent toujours l'oreille, essaient
de faire croire que même la distinction n'existe
pas, est impossible, entre des oeuvres plus élevées,
riches et durables et celles plus mineures et légères.
Ainsi, à l'occasion d'une rétrospective
des dramatiques télévisuelles de Janette
Bertrand à la Cinémathèque québécoise,
Fabienne Larouche s'est permis de dire : "Mme Bertrand
peut être fière d'être à la
Cinémathèque en même temps que Bergman,
mais Bergman pourrait en dire tout autant". Ce
n'est pas au nom de l'élite qu'il faut s'indigner
contre l'anti-élitisme, mais au nom de la raison.
Et comme le dit Bourdieu, c'est au nom de la démocratie
qu'il faut lutter contre l'idée que l'audimat
soit une mesure démocratique (2),
aussi fausse que l'idée, en politique, voulant
que les sondages participent à l'avancement des
processus démocratiques.
De
plus, les Fabienne Larouche et Cie propagent un mensonge
éhonté quant à leur travail. On
les entend répéter que si la vraie culture
est celle où "tous se reconnaissent",
c'est parce qu'on y raconte des histoires avec "des
vrais gens". Ce réalisme de la vie quotidienne
dont ils se qualifient est complètement illusoire.
Les personnages de Larouche sont "vrais" dans
la mesure où leur emploi du temps, leur niveau
de vie, le décor de leur salon se veulent le
reflet de la situation des téléspectateurs,
mais dans leurs histoires, leurs dialogues, il n'y a
pas la moindre dose de réalisme. L'écriture
de Larouche n'est pas basée sur une observation
réfléchie de la vie, elle utilise des
points de référence réalistes sommaires,
calcul d'une moyenne des données sur l'auditoire
type, pour jouer avec des éléments dramatiques
purement fictifs, un entrelacement de "trucs"
d'écriture, qui viennent seulement de la télévision,
du monde que les gens reconnaissent par la télévision.
Entrées et sorties de scène toujours sur
le mode de l'ironie, des confrontations, des boutades
de mauvais goût, secrets mal dissimulés,
introspections tragiques, patois ridicules et inventés...
Personne ne parle ainsi. Des personnages arrondis, stéréotypés,
sans subtilité, toujours aux prises avec des
drames, des complots, des trahisons ; bref, vivant dans
un monde de fiction. La vie des gens "ordinaires"
n'y est que matière à reproduire, à
l'échelle de la classe moyenne, les ficelles
grossières du soap et d'Hollywood dans
les mains d'une auteure démagogue. C'est plutôt
ça le mépris du peuple.
Cette
idéologie n'est pas limitée aux médias
de masse, l'accessibilité est même devenue
un élément discursif pour les artistes
et secteurs plus fermés. Cinéastes, metteurs
en scène, artistes contemporains et directeurs
de musée se réclament de l'accessibilité
comme d'un enjeu artistique, un élément
de légitimation de la création. Pourtant,
on peut observer que cette "démocratisation"
à tout prix ne semble pouvoir mener ultimement
qu'à un nivellement par le bas, une zone d'indifférenciation
du commun et du singulier et une place faite à
la médiocrité. Et dans ce système
démocratique, intimement lié au relativisme,
cancer de la pensée à notre époque,
le jugement est une faculté affaiblie.
La
même indifférenciation s'opère dans
la démocratie des moyens de diffusion. Profusion
de festivals, centres d'art, événements...
Publiez vos poèmes, votre essai ou distribuez
vos disques sur Internet... Une expansion de culture
en terme de volume, mais jamais le futile et le médiocre
ne furent autant diffusés.
Très
peu d'artistes ont le génie d'élargir
l'accès à leur oeuvre, de déborder
le langage d'initiés pour rejoindre un plus grand
nombre, sans édulcorer la rigueur de leur réflexion
et l'éclair de leur vision. Nous voyons aussi
les musées sortir les oeuvres dans la rue, avec
le degré de naïveté que suppose la
bonne intention d'amener l'art auprès des gens
qui en sont normalement éloignés. On y
voit alors des oeuvres très simples, qui ont
pour seule qualité d'être accessibles (acceptées
ainsi puisque ça fait réellement partie
du discours esthétique), souvent sur le mode
du ludique, ou bien des oeuvres dont la visibilité
accrue ne fait qu'épaissir le brouillard qui
les entoure aux yeux de la majorité. Ceux qui
génèrent toutes sortes de propositions
visant un "retour aux gens" sont accueillis
à bras ouverts par les institutions et les médias,
dans l'affaissement de toutes les échelles critiques,
alors que ceux qui viennent, l'oeil aiguisé,
des régions distantes et risquées que
nécessite leur recherche, sont tenus pour suspects.
Prêtres et misomuses
L'accessibilité
n'est donc pas qu'une simple qualité, ou un caractère
par lequel on situe des objets culturels par rapport
à d'autres. C'est une doctrine, un point d'appui
de l'idéologie contemporaine de la culture, comme
pouvait l'être la réflexion des valeurs
religieuses à d'autres époques. Hier encore,
des prêtres mettaient des oeuvres à l'index,
aujourd'hui ce sont les "misomuses".
"Ne
pas avoir de sens pour l'art, ce n'est pas grave.
On peut ne pas lire Proust, ne pas écouter
Schubert, et vivre en paix. Mais le misomuse ne vit
pas en paix. Il se sent humilié par l'existence
d'une chose qui le dépasse et il la hait. Il
existe une misomusie populaire comme il y a un antisémitisme
populaire. Les régimes fascistes et communistes
savaient en profiter quand ils donnaient la chasse
à l'art moderne. Mais il y a la misomusie intellectuelle,
sophistiquée: elle se venge sur l'art en l'assujettissant
à un but situé au-delà de l'esthétique.
La doctrine de l'art engagé: l'art comme moyen
d'une politique. Les théoriciens pour qui une
oeuvre d'art n'est qu'un prétexte pour l'exercice
d'une méthode (psychanalytique, sémiologique,
sociologique, etc.). La misomusie démocratique:
le marché en tant que juge suprême de
la valeur esthétique." - Milan Kundera
(3)
Notes :
1)
Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, discours
"Les mouches de la
place publique", Éd. GF Flammarion, 1996,
p.91.(orig. 1885).
2) Pierre Bourdieu, Sur la télévision,
Raisons d'agir Éditions, 1996, p.77.
3) Milan Kundera, L'art du roman, collection
Folio (No 2702), 1995, p. 168.
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